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29 septembre 2018

Fabrice Murgia, Ann Pierlé et 9 femmes inventent le making off de Sylvia Plath


Virevoltant. Choral et éblouissant. En adaptant la vie et la poésie de Sylvia Plath,  Fabrice Murgia,  les 9 comédiennes,  Ann Pierlé et les musiciens, Juliette  Van Dormael, caméra à  l’épaule et 10eme actrice, son assistant,  figurant et régisseurs  qui opèrent àvue sur le plateau surpassent le genre théâtral. Il y la vidéo bien sûr, comme souvent chez Murgia, mais aussi la musique d’Ann Pierlé, les décors qui bougent sans cesse, se défont et se reconstruisent au fil du récit, les mouvements de caméras, le ballet dynamique de l’ensemble. La prouesse est chorégraphique. Quand les murs de ce décor façon Hollywood  se déploient ou se replient, que les jupes aux imprimés des  années 50 tournent, qu’ Ann Pierlé quitte son perchoir pour chanter comme une meneuse de revue, quand les changements de costume se font à même la scène ou qu’une caméra est déjà en train d’être installée pour la scène suivante. Nous assistons à une pièce, à un ballet, à des lectures, à un concert : c’est un film en fabrication. Fabrice Murgia nous invite à un grand making off qui joue à saute-mouton avec les différents genres, passant avec vélocité et brio d’un genre à l’autre. 















Sur scène le dispositif est riche. Les décors signés Aurelie  Borremans, mobiles, convaincants et appropriés. Deux cubes accueillent une récitante et un dressing au rez-de-chaussée, Ann Pierlé, son piano et ses musiciens prenant place au premier étage. Entre les deux un grand écran accueille les images filmées sur scène. Juliette Van Dormael et son assistant, Takeiki Flon, opèrent avec deux caméras, l’une sur grue, l’autre à l’épaule. Juliette est au plus près des comédiennes, gros plan sur les visages, les mains, les détails du décor comme pour mieux faire ressortir la banalité sordide de la vie quotidienne  de Sylvia Plath. Déjà,  Takeiki ( ou Dimitri Petrovic , autre assistant caméra mentionné dans la distribution, et on savoure ici cette inversion où les hommes laissent le premier rôle artistique aux femmes )  prépare le cadre et positionne l’autre caméra pour la scène suivante. Le passage d’une caméra à l’autre est une prouesse de réalisation TV. Comment faire aussi riche avec seulement deux objectifs ? Notre regard passe des plans serrés de l’écran à la vue large de la scène. L’intimité sur l’écran du haut, le mouvement d’ensemble sur la scène du bas.  Pas anodin. La vie de Sylvia Plath c’est aussi celle de l’âge d’or de la TV. Quand le petit écran impose l’image de ménagère modèle. Celle qui prépare les corn flake le matin, monte les blancs en neige l’après-midi et se morfond en attendant l’hypothétique retour de l’homme en soirée. Sylvia Plath intègre les stéréotypes, les assume. Elle ouvre aussi le courrier des maisons d’édition, tape les poèmes du mari à la machine, enfante et élève. Perd le temps de créer. Vole sur son sommeil quelques heures d’écriture. 
Ann Pierlé, aérienne, et pas seulement parce que son piano est perché, prend du recul et donne du sens. Mélodies et textes s’interpénètrent. Des extraits d’enregistrements radio où les comédiennes évoquent le projet se superposent. Il y a Sylvia, sa vie, le projet des comédiennes et le film qui réunit le tout. Le discours et le meta-discours. C’est pourtant  fluide et convaincant. Saxophoniste et percussionniste apportent ce qu’il faut de swing et de rupture. La vie de Sylvia n’est pas la mine ou l’usine. C’est juste une comédie musicale un peu trop mièvre pour celle qui assume le rôle principal. Une vie enfermée dans un décor de carton qui fini par être  en dissonance avec le scénario annoncé.

Une vie qui se consume trop vite et se débat avec les renoncements. Neuf comédiennes incarnent tour à tour ce rôle principal. Clara Bonnet, Solène Cizeron, Vanessa Compagnucci, Vinora Epp, Léone François, Magali Pinglaut, Ariane Rousseau, Scarlet Tummers,  Valérie Bauchau et sa grâce ne sont pas seules. Blondes, rousses, brunes, jeunes ou dans la force de l’âge. Toutes jouent juste et forment un chœur féminin, à la fois acteur et spectateur d’une histoire de la féminité. Comme pour nous rappeler que Sylvia n’est pas un cas unique. Dans les années 1950 la poétesse qui se sacrifie jusqu’à la folie et la négation de soi pour la gloire d’un poète ingrat est une femme méprisée parmi tant d’autres. En 2018 on aimerait que cela ait changé. Un peu. 

Le spectacle est à voir au théâtre narional cet automne. Il sera visible ensuite à La Louvière, Mons et en France.

SYLVIA / Teaser 2 from Théâtre National / Bruxelles on Vimeo.

21 avril 2018

Lohengrin : Olivier Py souligne l’ambiguïté de Wagner et la beauté de sa partition 



 C’est une façade défigurée. De hautes fenêtres brisées qui pourraient être celles d’un bâtiment officiel (théâtre, parlement, château ou palais). On devine à travers les béances un enchevêtrement de poutrelles métalliques, de passerelles et d’escaliers de services, comme si nous entrions par effraction dans les coulisses d’un spectacle ou d’une démocratie, mais c’est peut être la même chose. Les murs de briques ont été éventrés, on imagine la toiture soufflée par une explosion. Tout est noir et blanc comme les photographies de 1945. On pense au bombardement de Dresde, à Varsovie, à la prise de Berlin. Cette façade immense occupe toute la largeur mais aussi toute la hauteur de la scène de l’opéra et nous plonge d’emblée dans le propos en commençant par la fin. Wagner et le romantisme allemand c’est aussi, au final, la puissance du pouvoir, l’affrontement, la destruction. Si on commence par le décor c’est qu’il est central, dans tous les sens du terme. Pierre-Andre Weitz (qui signe aussi les costumes) a imaginé une rotonde qui tourne sur elle-même, se divise et s’ouvre tantôt sur une salle de débat, tantôt sur une scène bucolique. Nous passons des ruines à l’alcôve, du Reichtag à la maison de poupée, divisée en 9 cases, allégorie de la culture allemande, de la place à l’échafaud. C’est vertical, impressionnant, parfaitement souligné par les lumières de Bertrand Killy et entièrement au service de la mise en scène d’Olivier Py.

 Tiens, le voilà Olivier Py. Il est sur scène pour une déclaration préalable. Une mise à distance de l’œuvre et de la démarche de Wagner. Rappelle que le compositeur n’a pas connu le nazisme, mais qu’il a bien rédigé des textes antisémites impardonnables et qu’en mettant en scène Lohengrin, Py ne monte pas un opéra nationaliste mais un opéra sur le nationalisme. À vrai dire la précision nous paraît superflue, mais puisqu’on verra des uniformes et des bottes noires, des aigles romains, des étendards, un danseur torse nu aux postures martiales et des sigles proches de la svatiska, il vaut mieux peut-être, par ces temps incertains, prévenir que guérir. Oui, Olivier Py a choisit de nous rappeler que derrière cette histoire de demi-dieu envoyé pour notre rédemption, de chevalier de lumière qui lutte contre des forces obscures, de cygnes et de sortilèges, il y a bien l’essor du romantisme allemand, la conviction que la nation allemande doit être unie et forte, qu’on puise sa force de l’appartenance à une lignée et que l’obéissance est une vertu. Même si Lohengrin c’est aussi l’affrontement du bien et du mal, celui de deux femmes (La noire Ortrud et la blanche mais un tantinet illuminée Elsa), une réflexion sur la fidélité, Lohengrin, fils de Parsifal, a quitté le moyen-âge pour l’Allemagne des années 1930. C’est assumé, explicite et magnifiquement lisible. La mise en scène apporte donc cet éclairage historique, elle ne nous privera pas du bonheur de la musique.

Il n’y a pas besoin d’être un grand musicologue pour savoir que le propos wagnérien repose sur la puissance. Sur cette montée progressive qui nous emporte, nous transporte, à la fin de chaque acte. Olivier Py a raison de souligner que toute musique de film commence chez Wagner. Indiana Jones, la Guerre des Étoiles, les grands westerns, les bandes originales de Hans Zimmer, ils ont tous quelque chose en eux  de Richard Wagner, pour autant qu’on ferme les yeux et ouvre ses oreilles. Il n’y a pas besoin d’être un grand mélomane non plus pour entendre qu’Alain Altinoglou, le chef de la Monnaie, excelle dans ce registre. On soulignera la maîtrise, la nuance et l’explosivité  exceptionelle des chœurs dirigés par Martino Faggiani et ses lunettes autour du cou. On s’extasiera sur une incarnation d’Ortrud par Elena Pankratova parfaite de roublardise, la puissance de Gabor Bretz (le roi Oiseleur) et Andrew Foster-Williams (le noir comte de Telramund). Et si le spectacle dure 4h30,c’est vrai, on ne s’ennuie pas une seconde, on se laisse guider. Et on ressort en se demandant comment une musique aussi fine a pu servir un projet politique aussi grossier.

01 octobre 2017

Parce que l'histoire n'a pas de sens

Elle commence le spectacle dans un costume de Monsieur Loyal, haranguant le spectateur, façon bateleur à l'entrée du chapiteau. Elle termine chevelure dénouée et chemise déboutonnée avec une voix radoucie, sur le ton de la confidence. À l'oreille vous êtes passés du speaker des actualités cinématographiques aux interviews intimistes de Mireille Dumas (pour les français) ou Régine Dubois (pour les belges). Pendant 1h20 Anne-Marie Loop n'a cessé de changer de registre pour vous raconter le siècle passé. De la guerre de 14 à mai 68 en passant par l'Holocauste. 

Tenir la scène, seule, pendant 80 minutes, nécessite de l'endurance et des ruptures de ton pour relancer l'attention . Le dispositif scénique est minimal : un rideau rouge, quelques caisses en bois pour se poser, le tapis du chien qui l'accompagne sur scène, un micro et quelques musiques pour agrémenter et rythmer la représentation. Le monologue est une performance au profit du texte. Celui-ci n'est pas une simple ballade historique qui nous mènerait de la découverte de la pénicilline à "Come Together" des Beatles, de l'attentat de Sarajevo aux slogans de mai 68. Non, le texte de Patrick Ourednik est d'abord une interrogation de la notion de progrès. L'arrivée de l'électricité dans les campagnes, la locomotive à vapeur, l'eau courante et les sanitaires : le XXe siècle est celui de ces avancées techniques. Mais aux progrès de la science et des industries l'auteur mêle l'évolution des arts et des idées : vous croiserez l'impressionnisme, le surréalisme, l'existentialisme, le communisme  et la montée en puissance de la sociologie. Cela donne un joyeux fatras jubilatoire où le pire côtoie ironiquement le meilleur. Car le progrès au XXIe siècle engendre des monstres, le nazisme, bien sûr, qui occupe une place centrale dans le monologue, le nationalisme, le racisme, l'eugénisme, longtemps défendu par les savants les plus pointus, ou , dans un registre moins dramatique, la frénésie de consommation et l'acculturation des masses... 

Ce qui paraissait  le progrès de l'époque résonne comme une horreur vu de la nôtre. Et Anne-Marie Loop et Patrick Ourednik  de nous amener à nous poser la question du sens de l'histoire. C'est quand l'humanité croit marcher d'un bon pas vers un futur radieux où le soleil brille brille brille (le spectacle commence par cette chanson d'Annie Cordy) qu'elle déclenche les pires oppressions et catastrophes. C'est au nom du bonheur et du progrès de la race humaine que les esprits les plus éclairés déclenchent guerres et violences. De ce XXe siècle, analysé ici par un prisme uniquement  européen, on retiendra encore la libération sexuelle et la lente accession des femmes à la citoyenneté. Il n'y a donc pas eu que des horreurs. Mais ce retour sur un passé récent suffit à nous alerter sur ce qui nous attend au XXIe siècle. Du terrorisme, des guerres, du nationalisme, des scientifiques sans éthique et des philosophes sans empathie... 
Sur scène, on consomme et on jette les objets au fur et à mesure du récit  dans l'insouciance la plus totale, et cela finit par ressembler à une décharge, comme notre environnement. Peut-on se sortir de cette histoire, avec un grand H ? Non répond le texte.  Attendre la révolution cosmique du New Âge ou se tourner vers le bouddhisme  n'empêchera pas les adeptes d'être engloutis par leur époque. Parce qu'il n'y a pas de morale de l'histoire. Le siècle qui suit le précédent ne progresse ni ne régresse. L'homme ne va pas naturellement dans  le bon sens. Ni dans le mauvais. 

"Europeana, une brève histoire du XXe siècle " au théâtre des martyrs. Photo emprunté au site du théâtre. 

Après la décolonisation, la lutte des classes continue

Les noirs contre les blancs. Ou plus précisément une femme noire contre des hommes blancs. C'est la toile de fond de Boatala Mindele, texte de Rémi De Vos et mise en en scène de Frederic Dussenne, à l'affiche du théâtre de poche. Une toile de fond dont le propos est bien plus politique et sociologique qu'historique. Certes, le pays est nommé : nous sommes au Congo, la décolonisation, au moins dans son versant politique, est achevée. Les européens présents viennent de Belgique, mais ils pourraient, on l'imagine, aisément être français ou anglais. Nous sommes dans une période récente, celle où les intérêts européens reculent au profit des investissements chinois. Mais ce contexte historique n'est que la carrosserie de la pièce. Une fois le capot soulevé, le moteur est une dialectique du maître et de l'esclave alimentée à la fois par les pulsions sexuelles et par la lutte des classes. 
La femme noire, jouée par Priscilla Adade, est donc Louise, domestique au service d'un couple blanc installé depuis des lustres. Lui, Ruben ( Philippe Jeusette) est arrogant et cynique, raciste et blasé. Elle, Mathilde  (magnifique Valérie Bauchau) traîne l'ennuie des femmes de coloniaux. Ruben a trouvé le moyen d'égayer son quotidien en étudiant, hilare, les comportements de nouveaux venus qui prétendent s'installer dans la culture du caoutchouc. Il faut dire que les "nouveaux blancs" (Stephane Bissot et Daniel Van Dorslaer) sont d'une bêtise crasse et que leur incompréhension du Congo permet à Ruben d'organiser des "dîners de con" qu'il pressent mémorables.
Malheureusement pour lui la grande et la petite histoire  dérapent de concert. L'activisme économique des chinois perturbe l'ordre établi. Et surtout Louise, toute domestique qu'elle soit, suscite les désirs des hommes et des femmes, et entend bien en tirer le meilleur parti. Voici un personnage féminin qui se présente soumis au départ de la pièce et se révèle parfaite manipulatrice à la fin. À l'inverse Ruben qui croyait maîtriser ses affaires et son ménage se révèle impuissant dans tous les sens du terme. Autant il paraît odieux dans sa suffisance initiale, autant la scène finale le laisse fragile et philosophe. 
L'écriture de Rémi De Vos est tendue comme un arc, mais les flèches de cupidon, sont trempées dans le poison de la cupidité et de la domination. Les personnages masculins sont veules ou pleutres. Les caractères féminins vont de la greuluche écervelée à l'allumeuse intéressée. Difficile de s'identifier. Même si l'issue n'est pas aussi tragique,  cette combinaison de la séduction et de la domination sociale,  nous fait penser  à Mademoiselle Julie de Strindberg, comme si en transposant l'action au Congo, l'auteur avait inversé les rapports et offert aux femmes l'occasion d'une revanche (chez Strindberg Mademoiselle Julie séduit un valet de ferme, elle finira par se donner la mort).  
Pour réussir ce passage du vaudeville au drame, Frederic Dussenne a imaginé un décor de huis-clos qui ajoute à l'oppression. On ressort de la pièce sonné. Le désir sexuel, les rapports hommes-femmes, la décolonisation, le regard des blancs sur les noirs et inversement, la promotion sociale : tout cela reste d'une violence brutale. La culture, l'amour et l'égalité  ? écrasés par les rapports de force. Dans le Congo de Botala Mindele l'oppression est tour à tour  sexuelle, économique et politique ... dans le monde contemporain aussi,  pour peu peu qu'on veuille le voir. 

12 février 2017

Murgia et le triomphe du texte

LAÏKA teaser from Théâtre National/Bruxelles on Vimeo.

Quelques casiers de bières, un accordéoniste aux lunettes noires et un rideau rouge. Le décor est minimaliste, le monologue puissant. David Murgia seul en scène pendant une heure quinze, incarne un narrateur qui ne déteste pas le peket, cet alcool de genièvre si prisé en Wallonie. L'acteur , lui, se contente d'eau minérale entre deux tirades. Histoire de faciliter la diction. C'est qu'il y a du débit ici. Le débit de boissons du décor, et surtout le débit de Murgia. Rapide, véloce, précis.  Une fièvre de mots qui se bousculent en rafale. Le débit de la vie aussi. Des vies accidentées, cabossées, pressées, opprimées. Le pilier de bar, la vieille qui perd la tête après avoir perdu son fils, le manutentionnaire africain exploité dans un entrepôt, la prostituée. David Murgia dans son manteau noir enfile les personnages les uns après les autres. Sobre et convaincant. Et  ce débit soutenu nous enivre du début à la fin. Apres le discours à la nation, David Murgia triomphe à nouveau. Critiques enthousiastes, salles combles et applaudissements mérités, y compris quand les spectateurs se lèvent pour les rappels.
Mais le plus beau compliment qu'on puisse faire à un acteur est celui-ci : ce n'est pas le triomphe de Murgia qui compte, c'est le texte qu'il sert. Derrière le flot (on serait tenté d'écrire le flow, comme les rappeurs)  de David Murgia, ce torrent de mots qui dévale tout droit de la montagne pour envahir les salles de théâtre, il y a le texte d' Ascanio Celestini. Déjà à l'œuvre dans le "Discours à la Nation" c'est un tandem acteur/auteur qu'il faut saluer ici. Un texte à tiroirs, avec ses répétitions, ses ellipses, ses retour en arrière, et ses personnages qui finissent pas former un récit choral. Unité de lieu et d'action, multiplication des points de vue. C'est la condition des gens modestes qu'on brosse. Celle des piliers de bar, des déboussolés, qui n'ont que leurs corps ou leurs muscles à vendre au plus bas prix et dont la révolte, ils le savent bien, restera vaine. Ne pas se plaindre, quand on pense aux  100 000 réfugiés morts en tentant de traverser la Méditerranée . Le personnage central c'est Jésus et il regarde par la fenêtre disent les ciritiques... on n'a vu ni Jésus ni la fenêtre (ce drame des dossiers de presse qu'on recopie tels quels ) mais plutôt un mélange de Zola et de Karl Marx décrivant la vie d'un sous-prolétariat d'aujourd'hui. Précarisés, mais pas trop, isolés mais lucides, révoltés mais sans illusions, les personnages de Celestini sont en quête d'un collectif impossible. Comme dans la vie, le monologue rend impossible la coalition. On empile les expériences et les points de vue, on mesure leur concordance mais on ne peut pas les articuler pour en faire un levier. L'individualisation rend la révolte illusoire. Chacun pour soi et dieu pour tous. Ou plutôt chacun chez soi et misère pour tout le monde. À la différence du  Discours , Laïka n'est pas directement politique. C'est une peinture sociale et psychologique et la plume de Celestini s'est faite plus universelle. Le vocabulaire est plus accessible, le style plus implicant, qui s'adresse aux messieurs du bar... 
La pièce évoque l'intervention des forces de l'ordre face à un mouvement de grève. Elle se termine sur un passage à tabac. Des policiers face à un clochard, et trois  pauvres bougres qui tentent de s'interposer. 
C'est un dimanche matin. On écoute les infos à la radio. Il y a la colère des ouvriers de Caterpillar à Gosselies. Les gardes frontières libyens dont on voudrait qu'ils bloquent le flot de réfugiés. La bastonnade du jeune Théo dans un banlieue française, matraque enfoncée dans l'arrière train. Une manifestation féministe qui se heurte aux masculines matraques de la police bruxelloise. On revoit David Murgia qui entre et sort nerveusement les mains de ses poches. Et on se dit qu' Ascanio Celestini vient de magnifiquement dépeindre ce début d'année 2017. 

11 décembre 2016

Théâtre : l'acteur qui fait pétroler Pasolini

C'est une performance théâtrale. Une vraie. Tenir seul un monologue d'une heure n'est pas donné au premier acteur venu. Le faire en tournant autour des spectateurs et en vidant, seul, à coup de grandes rasades,  une bouteille de Pessac-Leognan, tout  en gardant une voix qui porte et une diction impeccable mérite d'être salué. Proximité, présence, rythme : Adrien Drumel est celui qui réalise la performance. Une quinzaine de spectateurs seulement assistent à sa déclamation. Physique de Jésus-Christ au torse avantageux, il capte le regard et laisse chemise et pantalon dans la mise en scène. Sa nudité finale (on le signale quand même pour les dames que cela intéresse ou les prudes que cela rebute) est presque anecdotique. Tout ici est au service du texte. Pas de décor ni d'artifices superflus pour nous distraire (la mise en scène est signée Frédéric Dussenne). 

Pétrole est un texte inachevé de Pier Paolo Pasolini. L'errance d'un journaliste britannique qui s'offre une jeune esclave à Karthoum. Une enfant qui doit satisfaire les caprices sexuels du maître. Lequel, déçu de n'y point éprouver les émotions forres espérées   finira par la ceder à une mission chrétienne avant de rentrer en Europe. De la pédophilie sordide et du trafic d'être humain dirait-on aujourd'hui, de l'orientalisme disait-on pudiquement au 19ieme siècle. Lorsque notre héros revend son esclave sexuelle celle-ci ne se retourne même pas. L'indifférence est une giffle. Le dominant ne possède jamais que le corps de l'autre, ni son cœur ni ses pensées. La dialectique du maître et de l'esclave est au centre du texte de Pasolini. La prédation sexuelle y est le symbole de l'abus de pouvoir et de la déshumanisation de l'autre, thème déjà présent dans "Salo ou les 120 jours de Sodome".  On croise dans Pétrole, Levis-Strauss et Frans Fanon, le personnage central éreine férocement les idéalistes qui entrent en journalisme comme on se paye un safari, les clins d'œil aux débats qui agitent les chapelles  de la gauche amuseront les spécialistes. Face au progressisme de salon, l'ironie du maître fait mouche. On ressort de là en s'interrogeant sur le relativisme culturel et le sens de droits de l'homme qui seraient réservés aux seuls hommes blancs.

Heureusement pour la consommation de Pessac-Leognan et le foie d'Adrien Drumel, le spectacle ne se joue qu'une fois par semaine, le dimanche. Raison pour laquelle il vous est fortement conseillé de réserver.


Pétroler : (Figuré) (Néologisme) Se manifester avec flambant, avec énergie.


 



28 novembre 2015

Au Théâtre, une télé-réalité du chômage

C'est une dénonciation du chômage. Plus exactement la dénonciation d'un système économique qui prospère en séparant les individus en deux groupes : travailleurs d'un côté, chômeurs de l'autre. Pour les premiers l'obligation de travailler toujours plus (mais sans gagner davantage). Pour les seconds la perte de droits sociaux élémentaires comme le droit au logement ou au  divertissement. Pour que le système fonctionne il faut que le premier groupe craigne de perdre ses privilèges, et accepte donc, de travailler toujours plus. 

Pour le dénoncer mieux vaut compter sur le théâtre que sur la télévision. Après le succès de "La vie c'est comme un arbre", qui traitait de l'immigration et du déracinement, la  compagnie des voyageurs sans bagage s'attaque à un gros morceau. Raconter le chômage, la relégation, la perte d'estime de soi, l'impuissance des individus face aux décisions de leur direction et l'impossibilité de retrouver un emploi. Pour que cela reste ludique les auteurs se sont autorisés un petit décalage : nous sommes en 2045, la journée de travail est de 15 heures et la retraite à 85 ans. C'est pourtant bien, derrière l'outrance, la situation d'hommes et de femmes  que nous côtoyons aujourd'hui quotidiennement qui se joue sur scène. Le thème est lourd  de conséquence, il y a du sévère derrière la gaudriole, et la démonstration est un peu moins aérienne que dans La vie s'est comme un arbre, qu'on avait trouvé touchée par la grâce (mais le propre de ce genre de pièce est de gagner en efficacité au fur et à mesure que les représentations avancent). 

Au cœur du système économique  Fionn Perry, Mohamed Allouchi et Rachid Hirchi (les auteurs) ont placé la télévision et son utilisation par le  pouvoir politique. On suit donc un présentateur de télé-réalité qui a dû essuyer quelques orages dans sa vie, un acteur de série B devenu président, un coach qui alterne la méditation, la séduction et le caporalisme avec une belle énergie. On reconnaît la musique de fort Boyard et de questions pour un champion et on compatit aux tribulations de nos trois chômeurs, condamnés à la déportation sociale depuis que leur entreprise a été délocalisée en Roumanie. Le rythme est enlevé, y a des chorégraphies amusantes, une série de bonnes répliques (et quelques vannes un peu vulgaires pour dire la vérité), des clins d'œil assez réussis à l'actualité (la chemise d'un directeur déchirée, ou un teeshirt "je suis chômeur" en lettres blanches sur fond noir). L'humour n'est pas gratuit, si on devait cataloguer la pièce on inventerait une nouvelle catégorie , genre vaudeville politico-social.  


En 2045 la perte d'un emploi s'apparente à un cataclysme. En décembre 2015 la troupe de Showmeur Island a dû affronter l'alerte terroriste. Se retrouver du jour au lendemain devant 50 personnes quand près de 200 avaient réservé. Un drame pour les premières semaines qui servent à lancer un spectacle, et qui permettent aux programmateurs des autres salles de se faire une idée. Ce n'est pas la pièce qui est en cause mais l'atmosphère de couvre-feu imposée sur Bruxelles pendant près d'une semaine. Difficile d'aller au théâtre quand on croise des véhicules blindés à tous les carrefours. Le raz-de-marée de l'angoisse a submergé théâtres et salles de concerts. Pour que Showmeur Island (l'île de l'exploitation ) émerge des flots , la troupe a désormais besoin d'un bouche à oreille convaincu. On l'encourage.Ce samedi, quand je l'ai vu, c'était à nouveau sold out. Et on suggère déjà aux auteurs, qu'on voit doués pour croquer la réalité contemporaine, de s'intéresser pour leur prochain spectacle,  à la sécurité, au terrorisme, à la peur de l'autre et aux alertes de niveau 4... il y a là aussi quelques aberrations à démonter.