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27 novembre 2018

Emmanuelle Praet : les médias, la politique et les fake news

C’est une curieuse séquence, mais elle est sans doute symptomatique de la confusion qui s’est emparée de notre époque. Emmanuelle Praet, journaliste de presse écrite reconvertie en chroniqueuse  de radio et  télévision (et conseillère en communication sur le côté ) est donc suspendue par RTL-TVI à la suite d’une sortie très approximative sur la fiscalité verte et défendue depuis lors par une partie du public et du monde politique qui demande sa réintégration. Que le cœur de la chroniqueuse penche très nettement à droite et que ses soutiens, qui vont de Théo Francken à Charles Michel, appartiennent à cette famille de pensée n’est pas une surprise et n’est pas le problème. En revanche les propos de la chroniqueuse et les arguments de ceux qui demandent sa réintégration méritent qu’on les décortique. 

Les faits d’abord. Lors d’un débat sur les gilets jaunes Emmanuelle Praet a donc lié le vote en faveur d’Ecolo avec la hausse de la fiscalité verte en général et sur l’essence en particulier. Outre qu’elle se pose en donneuse de leçons et indique aux citoyens en face d’elle, en adoptant une posture infantilisante, qu’ils n’ont quece qu’ils méritent, elle commet à mon sens une double erreur. 

D’abord une erreur factuelle. La fiscalité de ce pays relève du niveau fédéral. La dernière hausse des accises sur le diesel a été décidée par le gouvernement Michel dans le cadre du tax shift (moins d’impôts sur le travail compensé par des hausses de la fiscalité ailleurs, notamment sur les carburants) en 2015. La seule participation des écologistes à une majorité fédérale remonte au premier gouvernement de Guy Verhofstadt (1999-2003). Il y a 15 ans. Aujourd’hui ce parti n’est présent à aucun niveau de pouvoir. Faire porter la responsabilité des taxes actuelles sur un parti d’opposition est au mieux un niveau de connaissance politique extrêmement faible et indigne d’une personne rémunérée pour commenter l’actualité, au pire une entreprise franche de manipulation de l’opinion. 

Ensuite une erreur de positionnement. Le rôle d’un commentateur est d’éclairer le débat. Il ne s’agit pas simplement d’apporter son opinion, mais de développer des arguments, d’apporter des exemples, de s’appuyer sur des données pour pouvoir défendre une idée face à une autre. Appeler de manière aussi outrancière (sans argument  et sur une  base erronée)  à ne plus voter pour un parti (ou un ensemble de partis, puisqu’en lisant certains commentateurs éclairés j’apprends qu’Emmanuelle Praet visait la gauche en général ) n’est plus du commentaire mais de la militance. L’ancienne journaliste avait donc quitté sa fonction de chroniqueuse pour devenir porte-parole. Il n’est donc pas illégitime de la ramener à la position qu’elle adopte : face aux gilets jaunes Emmanuelle Praet était une citoyenne parmi les autres. Sa parole n’avait pas le recul et le regard analytique qu’on est en droit d’attendre d’un commentateur. 

En prenant la défense d’Emmanuelle Praet le monde politique joue donc  un jeu dangereux. Il consiste à dire que ce n’est pas l’argumentation ou le rapport à la vérité qui compte, mais bien le profil idéologique. Que peu importe la qualité du débat, pourvu que ma position y soit représentée, et si possible gagnante. Vouloir s’immiscer dans la gestion des médias est un réflexe malsain. Une pulsion autoritaire qui voudrait s’assurer que le droit à la critique est aussi réduit que possible. Depuis une 30aine d’années nos partis  politiques (et les libéraux francophones y ont bien participé) ont pourtant fait de grands progrès en matière de dépolitisation de l’information. Pour vivre les choses désormais de l’intérieur je peux attester que  les processus de nomination à la RTBF sont désormais plus  clairs et transparents, et que c’est la qualité du projet du candidat qui prime quand il y a un poste a pourvoir au sein de la rédaction. Même si à intervalles réguliers la tentation de vouloir contrôler, exclure, promouvoir tel ou tel journaliste en grâce ou en disgrâce s’exprime. La responsabilité première d’un rédacteur en chef est bien de résister aux pressions et protéger ses journalistes tant qu’ils sont indépendants, même si cette indépendance dérange, et de les sanctionner quand ils ne le sont plus. Que les politiques se rêvent rédacteurs en chef et souhaitent désormais s’immiscer dans la gestion d’un média privé n’est pas forcément un progrès. On commence par une interférence, on termine dans l’ingerence.&nbsp


En journalisme l’indépendance et l’exigence de vérité sont deux valeurs cardinales. Je dis bien l’indépendance et pas la neutralité : on ne demande pas à un journaliste et encore moins à un chroniqueur de ne pas avoir d’opinion. On lui demande de pouvoir l’étayer et d’apporter un éclairage qui bénéficiera à toute son audience. Bien sûr le commentateurs se base sur des valeurs et défend une vision du monde ; c’est la condition du débat, sinon tous les commentateurs diraient la même chose et nous vivrions sous le règne de la pensée unique. Mais on demande au commentateur de pouvoir écouter, d’avoir un sens critique  et de se prononcer en toute bonne foi.  Quand on en appelle à voter pour ou contre, on est plus commentateur, on devient acteur. Ceux qui défendent Emmanuelle Praet aujourd’hui veulent-ils que les commentateurs de demain puissent dire qu’il faut voter pour les  mauves ou les turquoises ? Si oui, autant remplacer les chroniqueurs par des  politiques, ce sera plus clair et le public saura à quoi s’en tenir. Et si tous les coups sont permis, y compris dire n’importe quoi sur un plateau TV, sans aucun recadrage possible, autant admettre que nous sommes effectivement entrés dans l’ère de la post-vérité. Quand on défend ceux ou celles qui les énoncent ou les propagent, il est inutile de prétendre lutter contre les fake news.

29 avril 2017

2002-2017, face à Le Pen, 15 années d'anesthésie générale


 Nous sommes le 21 avril 2002. Je suis au quartier général de Lionel Jospin. Je travaille pour RTL TVI, télévision privée belge. Je viens de suivre les derniers jours de campagne du candidat du Parti Socialiste. C'est la fin d'après midi, il faut négocier une position pour les duplex, pas prévue malgré l'accréditation. L'ambiance est terne, Jospin n'est pas le favori, Chirac semble plus dynamique. Cette semaine là j'ai côtoyé un candidat mal à l'aise, terne, froid dans ses apparitions publiques. Ses meetings ne font pas le plein. Dans une école des Ardennes, quelques jours plus tôt, c'est Jack Lang qui le pousse à se rapprocher des enfants, lui dit à l'oreille d'aller serrer les mains, entretient la conversation à sa place. Comme si Jospin, perdu dans ses pensées, fatigué, ailleurs, n'avait pas vraiment envie d'être président, et encore moins de faire l'effort d'être candidat.

Nous sommes le 21 avril 2002. Il est environ 18h et de premières fuites des instituts de sondage annoncent l'inconcevable. Jean-Marie Le Pen arrive devant le candidat du PS. Lionel Jospin ne sera pas au second tour. Les journalistes s'échangent la rumeur à l'oreille. Devant moi Jean-Michel Apathie, qui travaille à l'époque pour France Inter, répond à un confrère qui réalise un documentaire. Il dit son scepticisme, préfère attendre le chiffre de 20h. Mais il pronostique déjà le réflexe du front républicain et le boulevard pour Jacques Chirac au second tour. 

Nous sommes le 21 avril 2002. Un peu avant de prendre l'antenne pour le journal de 19h j'ai mon confrère Philippe Castel en ligne. Lui est au QG de Jacques Chirac justement. Il a les mêmes infos. Nous convenons de ne pas les donner. Pas possible de citer les instituts de sondage, donc de crédibiliser l'information. Pas à nous, chaîne belge, d'influencer l'élection française pensons nous à l'époque. Même si les réseaux sociaux n'ont pas l'influence d'aujourd'hui nous savons qu'une telle annonce traverserait la frontière et aurait des conséquences. Nos interrogations et pudeurs de l'époque semble bien dépassées 15 ans plus tard. Avec le recul je pense que nous ne voulions surtout pas y croire et espérions un retournement de situation avant 20h. Le duplex de 19h sera plein de sous-entendus et de banalités : oui la tension monte, oui les visages  sont tendus, oui Lionel Jospin est bien là, mais il est à l'étage supérieur avec ses conseillers, pas dans la salle de presse, etc. 

Nous sommes le 21 avril 2002. Dans la rue les passants qui attendent le long des barrières de sécurité interrogent ceux qui sortent prendre l'air. On ne peut rien leur dire. Radio Londres n'existe pas encore. 20 heures, l'heure du grand journal et de l'annonce officielle pour les français, celle d'un flash spécial pour les belges. À la rue Saint-Martin on entend des cris d'effroi. Les positions duplex sont sur un balcon circulaire, en hauteur. Les militants en bas, quittent rapidement les lieux. Avec mon cameraman nous commençons à tourner le traditionnel reportage d'ambiance pour les éditions du lendemain. Lionel Jospin prend la parole et annonce qu'il quitte la vie politique. Nouveaux cris d'effroi, quelques larmes qu'on dissimule aux caméras. Dans la salle Laurent Fabius et Pierre Moscovici déclinent mes demandes d'interviews. 

Nous sommes le 21 avril 2002, je ressors rue Saint-Martin. Plus personne derrière les barrières de sécurité, les militants sont rentrés pleurer chez eux. Nous remontons vers la porte Saint-Martin où des grappes de jeunes gens défilent le poing levé : "F comme fasciste, N comme nazi, à bas, à bas,  le Front National". Ils remontent le boulevard direction place de la République puis repiquent vers Bastille. Manifestations spontanées, émotion partagée. Écrire  que l'ambiance est insurrectionnelle serait  exagéré mais il règne dans Paris une ambiance particulière. Je passe par le QG de Jacques Chirac : les militants se partagent entre joie et visages fermés. Ce sont les plus âgés qui semblent les plus soucieux. Gagner dans ces conditions c'est quand même une défaite me dira l'un d'eux. 

Nous sommes le 22 ou le 23, ma mémoire, me fait défaut. Ma chef d'édition me demande d'aller couvrir une conférence de presse de Jean-Marie Le Pen. J'ai d'abord un haut-le-cœur. Je conteste. Devons-nous vraiment relayer ses propos dans ce contexte ? Elle a évidement raison, c'est l'actualité du moment. Cela se passe au paquebot, siège du Front National de l'époque, à Saint-Cloud. Carte de presse exigée, nous  sommes fouillés à l'entrée. Le service de sécurité du FN, cheveux ras et tout de noir vêtu ce n'est pas une légende, même pour la presse. Nous sommes des dizaines de journalistes européens. Je me mets un peu à l'écart pour enregistrer mon face caméra à côté d'une collègue autrichienne mais Bruno Gollnish se plante à moins de 3 mètres, il veut écouter ce que les journalistes racontent. J'enregistrerai mon face caméra à l'extérieur. J'y expliquerai que le discours du FN n'a pas changé, qu'il reste nauséabond, mais que l'accession de son leader au second tour décuple son audience. Une prise de position inhabituelle dans mes reportages.

Le 1er mai 2002 je suis de retour à Paris. Deux manifestations à couvrir. Celle du FN en hommage à Jeanne d'Arc le matin. Celle de ses opposants l'après midi. Quelques dizaines de milliers de personnes pour la première. 400 000 pour la seconde. Les durs de durs du mouvement flamand sont là, venus apporter leur soutien au camarade Jean-Marie. En uniforme noir et formation militaire, alignés, au milieu du boulevard... sauf quand on sort une caméra, car ils se dispersent alors instantanément. Devant la statue de Jeanne D'arc l'émeute. Le cameraman qui m'accompagne doit filmer entre les jambes d'un membre du service d'ordre pour voir Jean-Marie Le Pen déposer sa gerbe de fleur. Le gars lui facilite la tâche. Oui, il y a des gens sympas, même au service d'ordre du FN, c'est pas la question. 

J'interviewe une jeune Marine Le Pen, tout sourire. Vous êtes qui ? Ah, la Belgique, d'accord. Les militants, eux, ont comme consigne de ne pas parler à la presse. Quand on essaye nous sommes pris à parti. Et les skinheads quand ils croisent notre duo (je porte costume et cravate, et mon cameraman porte sa caméra) nous balancent de virils coups d'épaules. Ne pas répondre aux provocations et éviter la bagarre. Le camion satellite nous attend derrière l'opéra. La société de gardiennage contactée par RTL a eu la bonne idée de le faire protéger par un maître chien au visage basané... après avoir essuyé quelques crachats et regards noir, il est évident que le maître chien est plus en danger que nous et nous l'enfemons dans le camion. On ne sait plus qui protège qui du coup. Quelques  coups de pied résonnent sur la  carrosserie pendant le montage, mais rien de plus. Nous démonterons et partiront au plus  vite une fois le reportage envoyé. L'aversion du Front National pour la presse ne date pas d'hier. À titre personnel je me souviens de ce premier mai 2002  comme du jour où j'ai expérimenté personnellement ses tentatives d'intimidation physiques.

 L'après midi sera plus traditionnelle. Cela ressemble à la grande manifestation anti-raciste d'après Carpentras. On cherche les belges pour les interroger, malgré l'immense cohue on en trouve sans trop de difficulté. Au total plus d'un million de personne auront manifesté ce jour là à travers la France. Jacques Chirac, lui aura refusé de débattre avec Le Pen à la TV.  Quelques jours plus tard il l'emportera avec 83% des suffrages au second tour. 

Pourquoi je vous raconte tout cela ? Pour mesurer combien les choses ont changé en 15 ans. En une génération nous sommes passés de la stupéfaction à la résignation. De la protestation à la banalisation. Les réactions de la presse, l'accès du FN aux médias, la mobilisation de ses adversaires, les appels au front républicain, la solidité des reports de voix : 2017 ne ressemble en rien  à un remake de 2002. Il serait hasardeux de croire que le résultat du second tour sera un copié-collé de ce que nous avons vécu il y a 15 ans. Quand l'histoire bégaye, ce n'est pas forcément dans le bon sens. 


20h France 2 du 22 Avril 2002 - Le Pen au... par ina Pour vous convaincre de la différence de tonalité : le journal de 20h de France 2 du 22 Avril 2002

18 septembre 2016

Pourquoi Facebook et sa "bulle cognitive" nuisent au débat démocratique

Il est devenu le premier moyen d'information.  Facebook c'est aujourd'hui 1,7 milliards d'utilisateurs dans le monde. Une audience considérable, supérieure à celle de la finale d'une coupe de monde de football (un milliard de téléspectateurs dans le monde en 2014) , d'un grand prix de l'Eurovision (200 millions) ou du superbowl américain (160 millions).  Une influence qui ravale les sites du Daily Mail et du New York Times (les journaux les le plus lus au monde) et leurs 45 millions de visiteurs uniques mensuels au rang d'aimable plaisanterie. 

Le réseau social fait mieux (ou pire) qu' écraser la presse : il la remplace. Pour beaucoup de jeunes et moins jeunes Facebook et les réseaux sociaux sont  un moyen intuitif, pluraliste,  gratuit et légitime de s'informer. On ne contestera pas la puissance de l'outil. Dans leur principe  les réseaux sociaux mettent à ma disposition de manière instantanée l'intégralité ou presque des journaux en ligne. Un courrier international décuplé où je fais moi-même mon marché. Dans leur pratique les réseaux sociaux ne nous permettent  pourtant d'accéder qu'à une microscopique partie de cette gigantesque bibliothèque. Pire, ils ne portent à ma connaissance que ce qui ressemble au contenu que j'ai déjà apprécié. Les algorithmes qui décident quoi nous montrer sont responsables d'un appauvrissement sans précédent de l'information, et du coup de notre capacité à débattre collectivement de ce qui fait l'actualité. 

Ce phénomène, la "bulle cognitive" comme l'appellent les chercheurs, nous l'expérimentons empiriquement à chaque connection. Facebook nous propose un contenu "adapté" à notre profil. Son algorithme (baptisé Edgerank) cumule un nombre considérable de paramètres. Certains sont "fixes" (vos age, sexe, geolocalisation, ce que le réseau sait de votre profession par exemple). D'autres sont dynamiques . Ils mêlent l'affinité (je vois ce que mes "amis" publient ou recommandent) , l'interaction (quand un contenu obtient des Like, commentaires ou partages il est mis en avant ) le type de Media (image, vidéo, statut personnel sont plus valorisés que le simple lien pointant vers un article ) et l'actualité (apres quelques jours un "post" est renvoyé aux poubelles de l'histoire en ligne). En d'autres termes vous n'avez aucune chance de tomber sur un article publié par quelqu'un que vous ne connaissez pas, qu'aucun de vos amis n'aura aimé avant vous et qui a été publié il y a déjà une semaine. Parce qu'il ne vous montre que du contenu qui ressemble à ce que vous avez déjà apprécié Facebook vous conforte dans vos opinions. Le réseau social renforce vos convictions et vous coupe de ceux qui pensent différemment. La bulle cognitive vous enferme en vous donnant l'illusion de vous informer. Google, qui possède un algorithme tout aussi puissant, procède de la même manière. Faites l'expérience : lancez une recherche sur un phénomène politique. Demandez à votre voisin de faire au départ de son ordinateur  la même recherche avec les mêmes termes : vous n'obtiendrez pas les mêmes résultats. Google, Facebook, snapchat ou les autres privilégieront les journaux, blogs et sites que vous consultez régulièrement, les auteurs que vous appréciez, etc. 

C'est grave docteur ? Oui c'est grave si Facebook devient notre unique moyen de nous informer. On m'objectera qu'être abonné à un journal ou regarder la grand messe du JT ne permet pas davantage de pluralisme. Peut-être mais il y a une difference de taille : l'échelle. Dans un quotidien vous pouvez compter une moyenne de 3 articles par page (un peu moins pour les grandes enquêtes, beaucoup plus s'il y a une colonne de breves) et une bonne quarantaine de pages. En feuilletant le journal vous êtes en contact avec au moins une centaine d'articles. Un journal télévisé vous propose une quinzaine de reportages. Je ne sais pas vous, mais moi Facebook me propose royalement 5 ou 6 sujets de fond.  Même si l'élection présidentielle russe lui semble sans intérêt, le lecteur d'un quotidien ou le téléspectateur du JT finiront par en entendre parler. Celui qui ne s'informe que par Facebook passera à  côté. Depuis sa naissance la presse conjugue deux impératifs : porter des informations utiles à la connaissance du lecteur, et être suffisament attrayante pour que ce lecteur la rémunère. Les journaux parlent au citoyen et au client. Les réseaux sociaux ne connaissent que le consommateur. 

On rappellera que sur les réseaux sociaux le vrai et le faux ne sont pas hiérarchisés. Si c'est faux mais que cela fait réagir, cela sera plus visible que le vrai. La propagation de la rumeur et la manipulation sont donc favorisées. Les raisonnements rigoureux et les chiffres objectifs sont renvoyés vers des bibliothèques d'un autre âge. Facebook favorise le partage des émotions, pas des arguments. 
Surtout, et c'est là ce qui me semble le plus grave, Facebook segmente l'information. Ne me présentant que ce qui me fait réagir, encourageant mes obsessions, valorisant mes amis et faisant disparaître ceux qui ne pensent pas comme moi, individualise mon rapport à l'actualité. Le journal télévisé, avec toutes ses imperfections, offrait une base commune sur laquelle nous pouvions deviser. Ce qui était passé au JT etait connu du plus grand nombre. On pouvait le considérer comme le point de départ de la discussion. Ce point de départ à la discussion démocratique a disparu. En segmentant à outrance l'information Facebook atomise le débat. Ce n'est pas qu'une question cruciale pour les organes de presse, condamnés à se réinventer. C'est aussi la fin de la  politique dans un espace commun et partage, qui entraînera un bouleversement  majeur de l'exercice de la citoyenneté. Déjà les politiques délaissent les grands messes au profit des communications individuelles. Moins de discours universels, plus de promesses individuelles (et moins de risques d'être confronté à un journaliste contradicteur). 
Les autoroutes de l'information  nous font cheminer sur de petites routes de campagne où nous ne croisons jamais que nos propres pensées. 

J'écris cet article apres la participation à ce débat : 

http://www.rtbf.be/auvio/detail_les-decodeurs-rtbf?id=2142439



15 août 2015

Islam, racisme et überisation de l'info. Le sursaut journalistique est-il possible ?

C’est un Belge qui rapporte un pot de sirop parce-que la mention Halal figure désormais sur l’étiquette. C’est un Français qui entend servir du porc à tous les enfants qui fréquentent les écoles publiques de sa commune, petits musulmans inclus. C’est encore ce sénateur qui s’insurge quand un média donne la parole à une femme voilée. Ce sont ces élus, parfois de haut niveau, qui réfutent le terme d’islamophobie, parce qu’il implique la reconnaissance d’un racisme spécifique qu’ils refusent d’admettre. Ce sont ces commentaires, entendus au café du commerce ou dans les dîners de famille, lus sur les réseaux sociaux ou ailleurs, qui assimilent musulmans et délinquance.

 

Il faut être aveugle, d’une grande mauvaise foi (je parle de malhonnêteté intellectuelle pas de religion) ou être soi-même acquis à un racisme larvé pour ne pas constater, jour après jour, que notre débat public stigmatise l’islam et les citoyens qui ont posé le choix (car c’est le plus souvent un choix) d’être musulmans. Il faut être inconscient pour ne pas réaliser que ces brimades et vexations à répétitions sont les moteurs d’une division sans cesse croissante. Le rejet entraine le rejet. Ces expressions du racisme peuvent être accueillies d’un haussement d’épaules quand on a toute sa tête et confiance en l'avenir. Elles finissent par légitimer défiance et radicalisme quand on manque d’estime de soi et de perspectives. Racisme et djihadisme s'alimentent l'un et l'autre. S'il n’est pas rare que la victime du propos raciste soit plus intelligente que son auteur, on ne peut pas exiger qu’il en soit toujours ainsi. 

 

Ce n’est pas neuf, mais les proportions du phénomène et sa répétition deviennent préoccupantes. Les quelques exemples cités en début d’article devraient vous en convaincre : la parole raciste est partout, décomplexée, libérée. Ce qui était un tabou dans les années 70 ou 80 est aujourd’hui revendiqué. Les racistes accusent ceux qui, comme moi, leur en font la remarque d’être des apôtres du politiquement correct. Investis d’une vision messianique, ils sont ceux qui disent la vérité et qu’on essaye de faire taire, une minorité éclairée qui assume l’idée d’un conflit de civilisations, ce vocable doux qui n’est que l’euphémisme de nos anciennes guerres de religion. Rejet et stigmatisation sont devenus un argument électoral porteur. Un discours qui forme l’ossature du corpus idéologique de grandes formations politiques, en France aux Pays-Bas ou ailleurs. L’extrême droite n’est plus une anecdote. Ses idées irradient aussi bien à droite qu’à gauche. Bien sûr, on peut rêver d’hommes d’Etat qui se dressent contre le populisme ambiant et qui prennent l’électeur à rebrousse-voix pour le tirer vers le haut. Ce serait oublier qu’en démocratie, la masse fait la vérité et qu’un parti finit souvent par préférer l’exercice du pouvoir au confort moral de ses grands hommes. 

 

Si nous en sommes là aujourd’hui c’est peut-être parce que la presse l’a permis. Cet article est un appel aux confrères : ne négligeons pas le peu d’influence qui nous reste. Les journalistes ont baissé la garde, nous avons besoin d’un sursaut. En trente ans, le racisme a obtenu droit de cité dans nos colonnes, nos reportages, nos interviews. C’est la fin du cordon sanitaire, actée en France, en cours en Belgique. Ce sont ces leaders sulfureux de partis ouvertement sectaires et ces polémistes populistes qu’on invite à longueur de micro au nom de la diversité des opinions, quand ce n’est pas ouvertement pour l’audience. Ce sont des journalistes qui composent eux même des titres racoleurs ou écrivent des éditoriaux douteux. Ce sont de fausses informations, rumeurs, phantasmes qu’on duplique à l’infini pour faire le buzz et donc l’audience. Et bien sûr qu’on ne corrige pas quand l’information s’avère fausse. Ce sont ces commentaires haineux qu’on ne modère pas et qui deviennent la règle. 

 

Non, le débat d’idée et la liberté d’expression ne passent pas nécessairement par l’insulte et la désignation d’un bouc-émissaire. Oui, l’acceptation de l’autre et un ton policé sont un indicateur d’intelligence et santé démocratique. La circulation des idées ne s’accommode pas de la propagande. Sans doute la jeune génération de journalistes est-elle moins conscientisée que ses prédécesseurs. Elle frôle parfois l’inconscience et j’ai entendu bien des journalistes m’expliquer que l’Islam était « un problème ». Ils auraient été licenciés sur le champ dans les années 70, ils ne sont plus guère sanctionnés aujourd’hui.


Conduire une rédaction n'est pas qu'une question de liberté, c'est aussi une affaire de responsabilité. Je ne vois heureusement pas de journaux faire des unes racoleuses sur le viol, la pédophilie, le cannibalisme ou l'esclavage. Sur l'islam et l'immigration, ils sont légion. Nous insinuons le doute et finissons par légitimer des propos illégitimes. 

 

Le journalisme évolue avec la société qui l’entoure bien sûr. Il faut aussi y ajouter ce que l’on pourrait nommer « l’überisation » de l’information. L’essor de l’internet et la puissance des réseaux sociaux permet à chaque citoyen d’être émetteur ou amplificateur d’une information. Cela participe à la démocratisation du débat mais l’intervention des professionnels est aujourd’hui superflue ou anecdotique dans la production et la diffusion de ce que nous pensons être une information. Le choc fut rude pour la profession (crise de la presse, baisse de revenus, mutation profonde du métier) et pas tout à fait digéré encore. 

 

Avec toutes les dérives imaginables,Facebook informe davantage de citoyens que n’importe quel quotidien. Alors que les taximen hurlent à la dérégulation et dénoncent les dangers d’un monopole derrière l’économie participative, la presse a déjà plié et propose ses contenus gratuitement en ligne. Nous nous alignons tous sur Facebook, ses contenus courts, ses titres accrocheurs, ses mots clefs qui permettent les référencements et les algorithmes qui décèlent les nouvelles tendances. Il n’y a plus d’argent pour les enquêtes de fond et plus de lecteurs pour les grands dossiers. Bousculé, le journaliste court après des lecteurs qui sont désormais ses concurrents directs. Au passé, je vérifiais puis j’informais. Au présent, je mets en forme et cherche le buzz. Présenter un monde binaire (nous les bons, eux les méchants), dénoncer, moquer, parodier, craindre, affoler, sont les verbes de l’information « überisée ». Au moins pour conduire un véhicule faut-il posséder un permis et une assurance. Pour écrire ou plus simplement partager un article, ce n’est même pas nécessaire. L’accident est pourtant si fréquent : surenchère, désinformation, vulgarité, haine de l’autre... mais tant qu’il ne s’agit que d’idées... Il n’y a qu’au moment de la collision frontale que nous en prenons, parfois, conscience. Réaffirmer avec force quelques valeurs phares, refuser les dérives nauséabondes, voilà qui différencierait à nouveau le journalisme de ce qui ne l'est pas. Une information se vérifie et toutes les opinions ne se valent pas. 

 

Il y a quelques mois, nous étions (presque) tous Charlie. Cela signifiait que nous refusions qu’on tue un homme (ou une femme) au nom d’un dessin, d’une idée, d’une religion. La leçon s’estompe. On voudrait même se servir de l’attentat pour isoler le citoyen musulman du reste de l’opinion et camoufler le tout sous le vocable de défense de la laïcité. La laïcité, c’est la neutralité des institutions et le renvoi à la sphère privée de nos convictions philosophiques. Elle permet la tolérance et la coexistence, parce qu'elle distingue le citoyen (que nous sommes tous) du croyant, agnostique ou libre penseur (que certains sont). Ce n’est pas d’imposer du porc à de jeunes enfants qui fréquentent une école publique. 

 

Forcer l’interdit alimentaire est une grande violence et il n’est pas utile d’avoir fait de grandes études de psychanalyse pour le comprendre. Ce que je mange, c’est ce que je suis. Il ne nous viendrait pas à l’idée d’imposer un steak saignant à ceux qui font le choix d’être végétariens. Nous comprenons que c’est absurde, arbitraire et violent. Il se trouve des individus dont la vision du monde accorde moins de facilités aux enfants musulmans qu’aux adeptes du Vegan. 

 

Il nous faut donc visiblement le rappeler sans cesse : les jeunes nés en Europe sont européens. Ils n’ont pas à s’assimiler ou s’intégrer et les mêmes lois s’appliquent à eux comme autres. Que leurs parents, grands-parents ou arrière-grands-parents viennent d’ailleurs ne leur donne pas moins (ni plus) de droits. Qu’ils embrassent une religion ou pas non plus. C’est le rôle des politiques, des éducateurs et des journalistes de l’expliquer. 

 



16 novembre 2014

Télé Bruxelles s'engage pour le dialogue

 Télé Bruxelles entame cette semaine une série spéciale consacrée au dialogue interculturel. Nous sortons de notre traditionnelle neutralité journalistique pour oser poser un pas de plus : nous avons l'habitude d'écouter les Bruxellois,  nous allons essayer de faire en sorte qu'ils s'écoutent entre eux.  L'opération  « Télé  Bruxelles s'engage pour le dialogue » a débuté par un débat entre quatre jeunes et quatre grands témoins. Elle se poursuivra à 18h55 ce lundi soir avec des capsules où l'on entendra des Bruxellois, connus ou pas,  expliquer ce que sont pour eux l'identité, le respect, les discriminations, la violence (ces emissions sont visibles en cliquant ici  : http://www.telebruxelles.be/emission/tele-bruxelles-sengage-dialogue/ ). Si le "vivre ensemble" nous occupe en permanence nous avons voulu donner pendant deux semaines une visibilité particulière à ces interrogations, faire de la "télé utile" c'est mettre la force de notre média au service d'un débat vital dans une grande ville comme Bruxelles. 
Cela peut paraître basique, évident. Cela ne l'est peut être pas tant que cela. Nous avons  peu l'habitude d'être  confrontés à la parole de l'autre alors qu'il exprime ses peurs ou ses difficultés...   Dans ces témoignages on verra que musulmans, chrétiens, juifs et athées ont tous des appréhensions, mais  le désir de tendre la main est réel. L'idée de l'opération nous est venue dans la foulée de l'attentat au musée juif. En moins de deux mois une synagogue a été incendiée, une église pillée, et on a tenté d'arracher le niqab d'une touriste près de la grand-place. Il faut y ajouter les discriminations au quotidien ( à l'embauche, pour le logement) , la violence verbale, la libération d'une parole raciste qui se cache de moins en moins et le déversoir de haine sur les forums internet. On peut se contenter de hausser les épaules en attendant que reviennent des jours meilleurs. On peut se poser en  victime et décréter  qu'il appartient à l'autre, et seulement à lui, de modifier langage et comportement. Nous avons choisi une autre voie. Celle du dialogue, parce que la confrontation verbale et le choc des idées est préférable à la confrontation physique et au choc des civilisations. Nous avons préféré les témoignages de terrain de bruxellois appartenant à des cultures, des milieux, des générations différentes aux grandes envolées lyriques d'un spécialiste. Dans ces capsules nous nous interrogerons sur la place des religions, le concept de laïcité, le rôle des médias. Nous n'apportons pas de solution et ne prenons pas partie. Mais en proposant plusieurs points de vue nous montrons que la ville est plurielle et le problème complexe. Si nous pouvons simplement en prendre conscience, loin des stéréotypes véhiculés par les différentes communautés, ce sera une première victoire. Si ces emissions peuvent déclencher des debats et des initiatives qui échappent a notre contrôle, tant mieux.  Quand les tensions résonnent en ville, c'est le moment de raisonner.   

12 mars 2014

Des journalistes et de l'engagement politique


Olivier Maroy : l’interview politique
 
Le débat mobilise et secoue ma profession, à juste titre. Un journaliste politique qui rejoint les rangs d’un parti politique c’est un peu une trahison. Comme si un pair quittait la confrérie pour rejoindre le camp d’en face. Jean Quatremer a  bien résumé la situation dans un tweet, entre les journalistes politiques et les élus qu’ils doivent suivre il y a bien un rapport comparable à celui qui unit policiers et brigands, ou si vous préférez une image moins dure, l’ arbitre aux joueurs de foot  : on a besoin les uns des autres pour exister, on se connait bien, c’est une obligation professionnelle,  on se côtoie, on se respecte, on s’admire parfois, mais au final l’un traque l’autre et veille à signaler l’éventuel faux pas. L’élu est l’artisan de la démocratie et le journaliste est son chien de garde.
Je ne connais pas Olivier Maroy, et je ne veux pas porter de jugement sur un cas particulier. Mais je trouve que la polémique actuelle a  le mérite de poser quelques bonnes questions. Bien sûr tout citoyen a le droit d’être candidat un jour, c’est le principe d’une société démocratique. Avec un bémol que nous indique le vocabulaire : on dit « entrer en politique »  comme « entrer en religion » c’est un choix qu’on ne fait pas à moitié, et qui repose sur une adhésion forte à un système de valeurs  … et qui n’est pas du tout compatible avec la distance critique du journaliste.
Un journaliste politique, s’il travaille pour un média qui se présente comme idéologiquement neutre,  c’est le cas des grands médias audiovisuels,  doit se tenir à équidistance de tous les partis, et s’il a bien ses propres inclinaisons, il prendra soin de les garder pour lui et de traiter chacun de manière équitable. C’est une gymnastique intellectuelle passionnante que de laisser son opinion au placard et d’essayer de se mettre à la place des auditeurs/téléspectateurs en veillant à respecter la palette des opinions de l’opinion.
C’est ce télescopage entre la nécessaire distance du journaliste et l’adhésion à la doctrine du militant que Johanne Montay dénonce à juste titre. Et plus encore que l’entrée d’un confrère en campagne, la confusion des genres et le manque de rigueur morale de quelques journalistes peu scrupuleux est un cancer plus pernicieux encore comme le fait remarquer Bertrand Henne. Oui certains journalistes font passer  pour  de l’esprit critique, une opposition (parfois un dénigrement) d’un ou plusieurs partis qui est avant tout un choix partisan. Oui d’autres sont enclins à être beaucoup moins critiques lorsque les initiatives viennent d’un parti en particulier. Il y a donc des journalistes qui roulent pour des idées ou qui ont une proximité (idéologique et/ou parfois amicale)  avec certains dirigeants de partis au point d’en oublier leur devoir d’équidistance, et c’est cela qui est une faute au regard de ce que le public peut attendre du journaliste (et je précise bien explicitement que je n'accuse pas Olivier Maroy  d'être dans ce cas).
Pour revenir au débat du moment je voudrais préciser deux éléments qui éclairent bien ce qui est en jeu dans les rédactions. D’abord la notion de suspicion. Quand un journaliste est mis en cause ce n’est pas nécessairement parce qu’il a commis une faute mais simplement parce qu’on peut le soupçonner d’avoir commis cette faute. A un certain niveau de professionnalisme on est en droit d’exiger qu’un journaliste veille à ne pas se trouver dans une situation où la suspicion devient permise. A titre personnel je n’accepterais par exemple jamais d’animer un débat qui serait lié à une organisation qui a une couleur politique. Non pas parce que cela me placerait en situation de dépendance vis-à-vis de cet organisateur (contrairement aux idées reçues le défraiement est souvent modeste) mais parce que cela suffit à ce que l’on puisse se poser la question. C’est encore bien pire quand on parle de conseil en communication ou de coaching : un journaliste devrait, à mon estime, s’en tenir soigneusement éloigné.
Deuxième notion importante celle du calendrier. La question du timing est en effet essentielle. Si l’on revient à notre point de départ, le droit de tout citoyen à s’engager en politique, il faut noter  que les personnalités médiatiques font  souvent le choix de s’engager  alors que la campagne est déjà bien lancée. Le parti politique qui  les recrute est ainsi assuré de profiter pleinement de l’image de la personnalité en question et du retentissement médiatique engendré par cette annonce. C’est le principe de l’attrape-voix qui n’honore personne. C’est bien parce qu’un journaliste reste en fonction jusqu’au dernier moment avant de se déclarer subitement que la suspicion sur la qualité de son travail est permise. Si mes collègues faisaient part de leur démarche 6 mois avant l’échéance et demandaient à leur rédacteur-en-chef de les remplacer discrètement ils prouveraient à la fois leur respect du métier et la sincérité de leur engagement politique. Le débat  n’aurait plus lieu d’être.  

09 février 2014

Pétition n'est pas raison (et votation non plus)

En regardant les journaux télévisés, en surfant sur les sites d'info, en parcourant les discussions sur Twitter ce dimanche après-midi deux débats mobilisent notre attention : la votation suisse et un pétition contre la taxation au kilomètre. Dans les deux cas le journaliste que je suis éprouve un certain malaise. En Suisse, le repli sur soi et le rejet des immigrés économiques. En Belgique une grande manipulation basée sur la crédulité et la malinformation (permettez-moi ce néologisme, désinformation était trop fort, et la malinformation c'est comme la malbouffe, on peut y prendre goût).

Je ne vais  pas m'étendre sur la votation Suisse. Parce que je ne connais pas ce pays. Notons juste que les Suisses ont donc démocratiquement décidé de fermer leurs frontières, qu'ils tournent ainsi le dos au principe de libre circulation cher à l'union européenne. Le résultat est serré (50,3% de votes favorables lorsque j'écris ces lignes, et un taux de participation de 56%), vous trouverez dans vos journaux de demain des kilomètres d'analyses, mais les démocrates n'ont d'autre choix que de respecter le résultat des urnes. Ne faisons pas trop la morale aux suisses. 

Si l'on lançait des référendum dans les pays voisins sur le même thème il n'est pas exclu que le résultat soit très comparable en France, en Allemagne ou en Belgique. Partager la richesse n'est pas un réflexe naturel. Il faut beaucoup de sagesse et de bonté pour y consentir, beaucoup d'intelligence pour comprendre que c'est finalement votre intérêt. Il est beaucoup plus facile de faire campagne sur le thème de la spoliation et de défendre ses privilèges durement acquis. Au cas où cela vous aurait échappé la politique d'accueil (si l'on peut dire)  mise en place par la libérale Maggie De Block en Belgique n'a pas grand chose à envier aux vues de l'UDC. Je ne parle pas des demandeurs d'asile afghans qu'on renvoie dans un pays instable mais des 3000 ressortissants européens expulsés ces derniers mois (oui 3000 vous avez bien lu, des polonais, des espagnols, des italiens et même 177 français, vous avouerez  qu'après ça  nous sommes assez mal placés pour clamer notre amour de la libre circulation des personnes). 


Du droit de circuler, il en a donc été aussi question sur les forum ce dimanche. En cause une pétition qui s'élève contre le projet de taxation au kilomètre. Le schéma est classique , une pétition en ligne attire l'attention d'un journal qui fait un article, le nombre de signataires augmente, ce qui provoque d'autres articles etc. Conclusion des médias : les belges ne veulent pas de la taxation au kilomètre. Une sorte de votation en ligne et non encadrée. Je vais le dire tout net, quitte à me fâcher avec quelques confrères : ce que je lis et entends sur ce sujet depuis deux jours est  le degré zéro du journalisme. Relayer une pétition, sans remettre l'information dans son contexte, donner la parole à ses initiateurs, sans chercher à savoir qui ils sont, et même appeler à signer la pétition (avec un onglet "signer la pétition" au milieu de l'article, oui messieurs-dames) n'est pas du journalisme mais du militantisme et de la manipulation (si c'est conscient) ou de la bêtise (dans l'hypothèse ou ces journalistes du weekend ne se rendent pas compte de ce qu'ils font, concentrés seulement sur leur nombre de clics). 

Voici le texte de cette fameuse pétition : 
Comme vous le savez, le Gouvernement envisage d'imposer une taxe au kilomètre parcouru en voiture.
Il est inadmissible que nous soyons obligés de payer pour se déplacer au travail ou encore rendre visite à sa famille, ses proches ou ses amis...
Le projet pilote commence ce 17 février et durera deux mois, nous avons donc ce petit délai pour réagir!!!
Voila pourquoi je vous demande de signer cette pétition afin de tenter d'enrayer cette taxe.



"Enrayer cette taxe" c'est la formule magique, basique mais efficace. Le problème c'est qu'il n'est nullement question d'une nouvelle taxe mais d'une nouvelle perception d'une taxation déjà existante et connue sous le nom de "taxe de roulage". Ce test (et ce n'est rien d'autre qu'un test à ce stade) consiste à étudier une forme de modulation pour encourager à un usage différencié et raisonné de son automobile : plus je roule, plus je paye, moins je roule, moins je suis taxé. Un système basé sur une étude via GPS de vos parcours, qui  serait modulé selon vos déplacements, avec des tarifs différents pour les voitures plus ou moins polluantes, en fonction des heures utilisées (on ne paierait rien la nuit, on serait surtaxé aux heures de pointes) et avec des tarifs différents suivant que l'on roule en ville ou sur une route de campagne. 

Les opposants au projet (auxquels on dira gentiment que les chances de voir un tel plan se concrétiser avant les élections sont particulièrement minces, mais quand on est crédule on ne l'est pas à moitié visiblement) ont donc déversé des tonnes d'arguments repris courageusement par des médias qui s'en voudraient donc de ne pas relayer la parole du bon peuple. C'est une taxe de plus (je viens d'expliquer que c'est faux),  c'est une volonté des écologistes, un diktat des coalitions olivier, tout le monde paiera trois fois plus cher, etc. Oui j'ai lu tout ça sur des sites d'information. Amplifié par des élus en campagne. Pire je l'ai entendu à la radio et vu à la télévision. Et à aucun moment le journaliste n'a recadré, remis dans son contexte, démenti. 

Je dois le faire  moi-même ? OK. Alors ce projet émane de la Febiac, la fédération de l'industrie automobile, qui n'est pas vraiment un lobby écologiste (ok avec ça les crédules, ou je dois le prouver ?) . Le test est organisé conjointement par les gouvernements des 3 régions du pays . Avec les coalitions Olivier bruxelloise et wallone,  c'est vrai, mais aussi le gouvernement flamand où siegent la NVA et le CD&V (ce parti dont les libéraux francophones se sentent si proches, si vous me permettez de le noter). A Bruxelles son principal promoteur est Brigitte Grouwels, ministre CD&V. Dans les projets de la Febiac un automobiliste qui roule 20 000 kilometres par an paierait avec ce système sensiblement la même chose que ce qu'il paye aujourd'hui. S'il roule moins il paiera moins, s'il roule plus c'est l'inverse. En moyenne, hein, puisque cela dépend aussi du moteur, de l'heure et du type de trajet. But de la période test : vérifier que des tarifs modules amènent l'automobiliste à changer de comportement.  Chers confrères, c'est trop vous demander de réexpliquer cela à vos lecteurs/auditeurs/téléspectateurs lorsque vous évoquez cette pétition au lieu de vous extasier sur son succès ?

Ce soir j'entends  beaucoup de politiques prendre leur distance avec ce test, et condamner le projet sans même attendre les résultats.  Y compris le premier ministre qui manque rarement  l'occasion de caresser l'électeur dans le sens du poil, fut-il populiste. Pourtant un test  sert justement à valider la praticabilité d'une idée : les tarifs sont-ils les bons, le calcul par GPS fonctionne-t-il etc. 

Revenons aux racines du mal. Les mêmes journalistes du weekend  ne manqueront pas de relayer (avec gros titres)  la prochaine étude qui annoncera que Bruxelles est asphyxiée par les bouchons. Et qu'il faut donc agir. Et que les pouvoirs publics auraient dû le faire depuis longtemps. Peut être même qu'il se trouvera l'un ou l'autre grand esprit pour lancer une pétition en ce sens. 

On ne veut pas de la taxe au kilomètre ? D'accord, mais alors installons un péage à l'entrée de Bruxelles. Peu importe la solution pourvu que l'objectif, désengorger la ville, soit atteint. Cela va pénaliser ceux qui habitent en zone rurale et qui doivent prendre la voiture pour rejoindre leur bureau me fait-on remarquer. Et alors ? Il serait temps d'inverser la tendance et d'inciter les classes moyennes à rester en ville  de manière à assurer un minimum de mixité sociale et de rentrées fiscales plutôt que de continuer cette pathétique transhumance quotidienne et  massive de navetteurs. Si on veut que ça change il faut s'en donner les moyens. 

Une pétition d'un coté. Une votation de l'autre. Ce soir je me dis que la démocratie représentative a finalement du bon. Qu'elle nous évite cette forme d'émocratie ou, àcoup de malinformation, on récolte des votes et des signatures sur bases de slogans simplistes. Oui les problèmes complexes méritent des réponses complexes, et parfois courageuses, n'en déplaisent aux journalistes du weekend. Oui un changement d'habitude crée toujours des mécontents. Confier ces débats au parlement n'est finalement pas sot. Et tant qu'à faire (et tant qu'à me fâcher avec la moitié de mes lecteurs) faire élire les parlementaires par un vote obligatoire pour s'assurer de leur réelle représentativité n'est pas plus mal. 






08 décembre 2013

Les leçons de journalisme d'Yvon Toussaint







Ce matin je réécoute deux interviews d'Yvon Toussaint sur Tele Bruxelles. L'un pour la sortie de son recueil de chronique au Soir, quelques minutes dans le cadre du journal. L'autre, plus long, consacré à l'ensemble de son parcours face à Sabine Ringhelheim pour le magazine Rencontre. 
Je me souviens être venu le saluer à l'issue de l'un de ses passages dans nos locaux. Il était souriant, joyeux, et savait parfaitement qui j'étais, ce qui m'avait flatté. En attendant son taxi nous avions parle du Soir, du journalisme, de la télé et des réseaux sociaux, des présentatrices de Télé Bruxelles qui venaient de l'interviewer et qu'il avait appréciées. 





















En postant ces liens je me propose de partager ces interviews avec vous. On y parle d'écriture et de journalisme. On y rappelle qu'Yvon Toussaint démissionna lorsque le groupe Hersant fit son entrée au capital de son journal, ce qui démontre un certain panache et un sens moral certain. Je retiens pour mes propres moments difficiles (la campagne électorale à venir y est parfois propice) que les rapports entre les journalistes et les politiques sont toujours délicats. Dans Rencontre Yvon Toussaint explique très bien qu'il trouvait sa rédaction trop proche du FDF à l'époque, et qu'il ne faut pas confondre la défense de valeurs et la promotion d'un parti sensé les porter. Au contraire disait-il, il ne faut rien laisser passer à son propre camp. Je vais essayer de mémoriser la leçon. 

21 septembre 2013

Pourquoi je défends le cordon sanitaire

L'article ci dessous est une carte blanche que je publie cette semaine dans la revue de l'association des journalistes professionnels. Il a pour but d'expliquer ma position sur une question délicate : qui invite-t-on dans les émissions politiques en direct. Il me semblait nécessaire de m'expliquer avant que nous n'entrions en campagne électorale.

 Journalistes 151D’abord entendons-nous sur les termes. Le cordon sanitaire dans les médias audiovisuels vise à exclure les partis liberticides ou racistes des débats en direct, et seulement cela. Une rédaction peut toujours aller interviewer des représentants de ces partis, diffuser leurs propos dans un reportage. Le travail de montage et d’écriture permettent d’assurer un traitement journalistique : en écartant des propos haineux ou contraire à la vérité,  en les diffusant mais en démontrant leur nature, en donnant la parole à un contradicteur, etc. Toutes choses que ne permet pas l’expression en direct. Pour le dire autrement, le direct  nécessite une attention particulière car il ne permet pas aux journalistes de faire de manière satisfaisante leur métier qui consiste à trier, vérifier et relativiser l’information avant de la diffuser.

  La télévision, qu’on le veuille où non, sert d’abord à rendre populaires ceux qui s’y expriment. En télévision c’est toujours l’image qui prime. Donner la parole à un tribun, c’est d’abord diffuser son visage, permettre que ce visage soit associé à un nom et que cela s’imprime dans la mémoire du téléspectateur.   Le second impact de la télévision est son efficacité à transmettre l’émotion. La peur, la colère, la joie, la tristesse : tout cela transparait sur un visage. Permettre à un représentant d’un parti liberticide d’apparaître à l’écran, c’est lui permettre d’exprimer ses émotions,  et au téléspectateur de les partager. Cette empathie naturelle est bien plus efficace que le discours en lui-même et c’est bien pour cela que la télévision nous subjugue.   Ces deux  premières  constatations me laissent dubitatif face aux reportages et aux débats qui se donnent pour mission de démonter les thèses des partis extrémistes. Une partie du public, souvent déjà convaincue, en retiendra des arguments pour combattre ces formations. Une autre, parfois déjà sensible aux discours populistes, y verra une tentative des journalistes de lui  faire la leçon. Les formations qui jouent volontiers la carte de la victimisation ont tout à y gagner.

 Permettez-moi d’ajouter encore deux autres constats liés à 15 ans d’expérience. La télévision c’est aussi du rythme. Dans une émission à grande audience, on coupe, on oppose, on saucissonne les propos afin de maintenir  l’attention. Or, ce rythme est particulièrement approprié aux petites phrases. Le discours d’extrême droite est très facile à résumer dans des formules de ce type : « trop de chômage, c’est trop d’immigrés » ou « la délinquance est surtout le fait des populations étrangères, regardez les statistiques. » Voici deux phrases de 5  secondes. Il vous faut 2 à 3 minutes pour les démonter. C’est beaucoup trop long, et au final vous serez moins convaincant que le premier orateur.   

 Dernier constat, la facilité avec laquelle on peut mentir en télévision.  Lors du dernier  débat dominical où le président d’un parti qui se trouve à la lisière du jeu démocratique a été invité, celui-ci a été le dernier à prendre la parole. Ce fut pour dire qu’un « sondage » réalisé auprès de plusieurs  dizaines de milliers de personnes « le plus grand panel possible »  lui donnait raison. Ce n’était évidemment pas un sondage mais une consultation en ligne sans aucune valeur scientifique… mais personne ne l’a contredit, et comme l’émission touchait à sa fin, les téléspectateurs seront donc repartis avec cette contrevérité jamais démentie.

 Vous l’aurez donc compris, je plaide pour le maintien d’un cordon sanitaire pour toutes les émissions de direct. Je sais que cette prise de position sera interprétée comme une limitation du droit à l’expression. Mais donner la parole dans les conditions du direct à un parti que je juge raciste ou liberticide est contraire à ma conscience. J’estime que c’est mon devoir de journaliste de faire un tri entre ce qui relève du débat démocratique  (comment organiser notre société pour qu’elle soit meilleure) et  ce qui relève de la haine (comment exclure l’autre de notre société). Croire que la télévision en direct est un outil dont les journalistes auraient la parfaite maitrise serait manquer de lucidité… ou de modestie.

08 août 2013

La puissance des réseaux sociaux

Avoir créé un blog en 2006 et y revenir 7 ans plus tard est un exercice riche d'enseignement. À mes débuts sur la toile, l'idée était de créer un blog où je pourrais écrire librement sur la politique, sans contrainte de format et en me permettant de quitter la simple narration des faits pour m'autoriser un peu d'analyse. Je soignais ma frustration de reporter politique dans une grande chaîne de TV, comdamné volontairement à respecter la durée de 1 minute 30 (je trichais souvent) et toujours soucieux de m'adresser au plus grand nombre, transcendant les catégories sociales, les opinions et même le niveau d'étude. Un reporter TV, même s'il est chargé de la complexe politique belge, doit faire court et simple. Pédagogique. Efficace et attrayant. Je l'ai fait avec beaucoup de plaisir et de conviction, et maintenant j'essaye de transmettre passion et savoir faire à plus jeunes que moi.
Sur ce blog, donc je me faisais plaisir. Quelques dizaines de lecteurs au début, quelques centaines ensuite. Suffisamment pour soigner mon péché d'orgueil. 

En 2009 l'exercice changea de dimension.  Mon activité sur le net fut incorporée à mon travail rémunéré. Le blog, reprenant les billets que je rédigeais pour la radio Bel RTL, prit le nom de carnet politique et fut intégré au site RTLinfo.be. L'audience changea de nature. Suivant la qualité du billet, le reste de l'actualité et sa mise en avant sur la homepage du site, on parlait de plusieurs milliers de lecteurs. Il m'est arrivé d'en compter 40 000 lorsque l'indexation sur les moteurs de recherche était favorable. 

J'entre aujourd'hui dans une troisième phase. Je pensais en relancant cette vieille adresse retrouver les sensations de pionnier du net d'il y a 7 ans. Premiere surprise, alors qu'à l'epoque il fallait ajouter un hypothetique compteur en jonglant avec le langage  html qui m'est aussi familier que l'elevage des iguanodons, j'ai découvert que les plateforme de blog comprennent désormais automatiquement un compteur qui semble fiable. N'empêche.  Ne plus avoir la machine RTL derrière mes textes ne me permettrait que quelques dizaines de clics, au moins au debut pensai-je. J'ai sous-estimé l'impact. Le billet sur le 'tweetgate' à déjà réuni 2800 lecteurs. Celui sur l'interview de Jacqueline Galant au Soir a dépassé les 6 000. En quelques jours et en plein mois d'août. Comparé à de grands sites d'info c'est peu sans doute, mais  à l'échelle  des tirages de la presse belge, c'est déjà appréciable. 

Je prends avec cette expérience conscience de la force des réseaux sociaux. Un tiers des lecteurs de ces deux billets arrivent à ce blog par Facebook. Un quart par Twitter. Le blogueur de 2006 n'avait pas de telles caisses de résonance à sa disposition. Ce sont vos partages et vos retweets qui ont fait le succès de ces deux billets. Soyez en remerciés. 

Ce qui était une théorie en 2006 et devenu une réalité en 2013. On peut très bien aujourd'hui diffuser de l'information, des idées, des opinions (mais aussi de l'art, de la création, etc) avec peu de moyens. Si vous proposez un contenu original qui touche les internautes la viralité  peut conduire au succès. Ca n'est pas forcement remunerateur, mais là n'est pas la question. Qu'un billet puisse trouver des lecteurs sans investir dans une lourde intendance est le constat qui m'occupe aujourd'hui. Cela tranche avec l'idee que sur le net toutes les infos se ressemblent pusiqu'elles viendraient toutes d'une depeche d'agence automatiquement mise en ligne. Et c'est une bonne nouvelle pour le journalisme.  


03 août 2013

Le Tweet, la presse et l'électorat

J’aimais bien les tweets de Gaëlle S. Bien sûr je savais qui se cachait derrière le pseudo (Gaëlle  était la collaboratrice de Daniel Ducarme la première fois que je l’ai rencontrée et travaillait depuis pour le Mouvement Réformateur). Avouons qu’ils étaient incisifs, souvent drôles, parfois méchants et de temps en temps simplistes, caricaturaux ou inutilement provocants. Sans doute avais-je un avantage sur le lecteur profane : derrière le pseudo je  savais  que ce profil twitter cachait une collaboratrice du MR. J’appliquais donc ce filtre à des messages qui n’étaient pas ceux d’un citoyen innocent, loin de là. Mais bon, j’aimais bien. Elle avait du style, un détachement cynique et un sens de l’humour qui me convenaient.

Donc Gaëlle S. a perdu son boulot à cause d’un tweet de mauvais goût. Si vous avez raté l’épisode faites une petite recherche google, c’était fin juillet. Un message où l’on traite les pèlerins de « couillons » au lendemain d’une catastrophe ferroviaire cela ne se fait pas. Article de presse, reportages, discussions sans fin sur les forum, Gaëlle Smet a fait l’objet d’un « entretien sévère » puis a finalement été remerciée par son employeur.


L’incident est clos, chacun le juge en fonction de sa sensibilité religieuse, de son émotion face à la catastrophe, de  son humour ou de sa légèreté, inutile d’y revenir sur le fond, mais tirons-en 3 leçons. 

1) Twitter n’a tué personne

Contrairement aux apparences ce n’est pas son message de 140 caractères  qui fut fatal à Gaëlle. Avouons d’ailleurs qu’elle en a écrit de bien pires. Ce qui provoque sa chute c’est bien un article de la Libre Belgique, suivi d’un reportage au 19 heures de RTL TVI avant que l’affaire ne finisse en France, avec BFM TV et ne gagne finalement le monde entier.  Un article dans un quotidien de référence cela donne du crédit à toute polémique. Le passage dans un journal télévisé lui confère un caractère quasi-universel, puisqu’il est vu par 700 000 personnes.  Avouons que sur Twitter nous ne sommes que quelques centaines de passionnés en Belgique francophone. Au pire quelques milliers de personnes auraient pu voir ce fameux tweet. Entre twittos on se chamaille, se chatouille, se poignarde,  on s’excommunie, ça cogne sévère, mais cela n’est qu’une arène virtuelle et relativement confidentielle. 

Un passage dans un JT c’est autre chose. Sans lui  la petite phrase passait inaperçue. Exposée aux yeux du monde cela devenait une faute majeure dont les conséquences étaient difficiles à maitriser. Des propos explosifs sur Twitter font autant de bruit que 3 gouttes d’acide dans une éprouvette. Ils ne deviennent une  véritable déflagration quand ils sont relayés par les médias traditionnels.  

Sur le strict plan de la communication  la direction du MR se devait donc d’agir : l’affaire risquait de devenir un argument politique susceptible de ressortir en campagne (« chez nous on ne se moque pas des pèlerins de Compostelle », c’est le genre de petite phrase qui aurait fait mal dans un débat). Quand une branche commence à craquer il vaut mieux strategiquement la couper, c’est le principe de précaution politique.

2) L’anonymat est la garantie des lâches

Pour déclencher cette affaire il fallait qu'un mandataire  du MR s’émeuve du fameux tweet et porte l’affaire à la connaissance de la Libre Belgique. S’il existe vraiment, ce mandataire doit à l’heure qu’il est regarder piteusement le bout de ses chaussures. Protégé par le secret des sources on ne saura jamais qui il est. Et pourtant je trouve que l’information qui consisterait à divulguer son identité serait particulièrement pertinente. On saurait qui est ce libéral si prude ou qui avait envie de déstabiliser le centre Jean Gol et dans les deux cas ce n’est pas inintéressant. Un mandataire (un élu qui réclame des suffrages pour représenter le peuple si je comprends bien le sens des mots) devrait avoir le courage de ses opinions et de ses prises de positions. C’est assez particulier d’apprendre que certains d’entre eux appellent un journaliste en douce pour faire passer un message à l’interne de leur propre parti (évidement si c’est le journaliste qui affabule nous entrons dans une autre dimension, je préfère écarter cette option).  Cet(te) élu(e) exerce un mandat public alors que ce n’est pas le cas de Gaëlle S mais il/elle a préféré la dénonciation au coup de téléphone, la publication dans la presse aux procédures internes.

Je m’interroge au passage sur la nécessité de dévoiler l’identité complète de Gaëlle puisqu’elle n'est pas une personnalité publique. Sans doute mes confrères qui l’ont fait ont-ils peser le pour et le contre. Qu’ils soient conscients qu’un nom jeté en pâture par les médias équivaut à une condamnation : qui prendra le risque d’employer Gaëlle S. malgré ses compétences en droit et en sciences politiques, maintenant qu’une simple recherche sur Google fait remonter des dizaines d’articles consacrés à cette affaire ? 

Au passage, je m’étonne également que des journalistes identifient clairement une personne  quand cela les arrange alors qu’à maintes reprises les tweets de Gaëlle S ont été repris dans des articles qui prétendaient prendre le pouls de la twittosphère.  Personne à l’époque ne mentionnait son attache partisane quand ses messages ciblaient Joëlle Milquet ou Michel Daerden et étaient reproduits dans des quotidiens, ce qui m’a toujours mis mal à l’aise.  La vérité est que notre twittosphère est sous l’influence de quelques propagandistes facilement identifiables mais le plus souvent les journalistes font semblant de ne pas le savoir, c’est trop facile de prétendre avoir un échantillon représentatif sous la main. Un peu de précision, de rigueur et de distance avec les témoignages anonymes ne feraient pas de tort à ma profession. 

3) Le MR lorgne l’électorat catholique

Interrogé par téléphone  par la RTBF pour justifier le licenciement de sa collaboratrice Charles Michel a indiqué que le tweet en question est  « en transgression totale avec les valeurs que le MR prône  (…) le respect pour les religions et le fait de croire ou ne pas croire est un des éléments fondamentaux que le MR défend depuis des années ». En intervenant ainsi le président de parti tente de donner un sens  politique au licenciement et nous offre une possibilité de lecture qui va au delà du traitement préventif de la crise mentionné plus haut. Il ne s’agit plus d’étouffer une affaire avant qu’elle ne dégénère mais de lui donner un sens. Celui-ci est limpide : laïc à son origine, le MR ne  veut aujourd’hui pas choquer un électorat catholique qui l’intéresse fortement. 

On entend très souvent des mandataires, notamment au MR, stigmatiser ce qu’ils appellent un vote communautaire. Leur président, avec ce message, envoie pourtant un message au monde catholique qui se range dans la même catégorie : amis catholiques,  le parti libéral a changé, nous ne sommes plus vos ennemis. Derrière le tweet de Gaëlle apparaît un des enjeux de la campagne à venir coté wallon : les libéraux entendent capter une partie de l’électorat qui traditionnellement vote pour la famille sociale-chrétienne.  Pour cela les libéraux doivent afficher un profil religieusement lisse. Le contraire d’un tweet provocateur. 

06 juin 2008

Le dernier journal



Je travaille dans la même rédaction que Laurent Haulotte depuis bientôt 12 ans. La première fois que nous nous sommes croisés c’était dans les locaux de Bel RTL où Laurent présentait les journaux du petit matin du week-end alors que j’étais reporter (on pourrait même dire « jeune » reporter puisque je venais d’arriver en Belgique). Mes reportages ont donc alimentés les journaux présentés par Laurent en radio, puis en télévision. J’ai eu l’honneur de lui succéder à la présentation du 7/8 sur Bel RTL avant que Frédéric Bastien ne reprenne ce poste essentiel puisqu’il accompagne le réveil et les premiers moments de la journée des auditeurs. J’ai aussi travaillé à ses côté en tant « qu’éditeur » tant en radio qu’en télévision. La présentation de son dernier journal hier soir sur RTL TVI est donc une page qui se tourne. Je voudrai dire ici mon admiration pour un grand pro de l’info, efficace et pertinent dans ses choix, précis dans la rédaction de ses textes, volontaire dans sa manière d’incarner l’info. Au moment de prendre congés des téléspectateurs Laurent a eu la modestie de souligner qu’il s’agit d’un travail d’équipe. Il a raison. Un bon journal ne peut reposer sur les seules épaules d’un présentateur : la qualité des reportages, la rapidité avec laquelle ils sont mis à l’antenne, la recherche de nouvelles informations, leur fiabilité, leur variété et leur hiérarchisation, la capacité à rendre compréhensible des enjeux complexes sans rien céder à la véracité des faits, la mise en image, le rythme de la réalisation, l’habillage et le dynamisme d’ensemble sont des éléments tout aussi essentiels. Laurent continuera à y veiller puisqu’il sera à partir du premier août le directeur de notre rédaction. Il m’a demandé de le seconder.
Puis-je vous dire que j’en éprouve une certaine fierté ?



NB : les photos ci dessus ont été prises par Bernard Fourmarier, directeur artistique du JT de RTL TVI. Quand on vous dit que c’est un travail d’équipe…