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01 mai 2017

Pourquoi Mélenchon ne donne pas de consigne, ou la tentation de l'abstention révolutionnaire

C'est la polémique de l'entre deux tours,
et plus qu'une incompréhension, la matérialisation, je crois,  d'un nouveau clivage politique pour les mois et les années à venir. Non, Jean-Luc Mélenchon (et d'autres) n'appellent pas à voter en faveur d'Emmanuel Macron au second tour de l'élection présidentielle. Oui, ils prennent le risque de favoriser indirectement Marine Le Pen de par leur position ambiguë. Une fois ce constat posé, essayons de comprendre ce qui se joue ici. 

Commençons par dépasser les anathèmes et les condamnations. Dans un pays démocratique le vote est libre et secret. En France (la situation est différente en Belgique où le vote est une obligation) voter ou pas relève  de la liberté individuelle. Toute injonction sera perçue comme une ingerence, à plus forte raison quand elle convoque la morale, l'histoire, ou les grands principes républicains. La peur, l'outrance, la passion ne sont pas de bonnes conseillères en la matière. Quand on estime l'électeur, on n' a pas le droit de jouer du pathos au lieu de s'adresser à son intelligence. 

L'heure est grave pourtant. Pour la seconde fois depuis la seconde guerre mondiale un parti qui compte en ses rangs quelques nostalgiques des années brunes est mathématiquement en position de remporter un scrutin majeur. Et pour les partisans de la démocratie l'équation est d'une simplicité absolue : pour lui barrer la route il suffit de voter pour l'autre candidat. Quand on ne veut pas du programme A on choisit le candidat B quitte à se boucher le nez, c'est de la pure logique électorale. 

Et tout le problème est là : dans la confiance que l'on accorde ou pas au système de démocratie representative. Cette élection confirme ce que de nombreuses études annoncent : l'électeur a la conscience d'un monde à bout de souffle, d'un système sociétal en mutation, où la capacité des institutions politiques à prendre les choses en main semble fortement effritée. Au traditionnel clivage gauche/droite (conservateurs/progressistes) s'ajoutent deux clefs de lectures qui échappent aux analystes de l'ancien monde : ceux qui pensent global et veulent un monde ouvert / ceux qui défendent le monde qui leur est proche et veulent des protections , ceux qui s'accommodent de la société  actuelle ou n'osent en sortir / ceux qui appellent à un changement radical. En appliquant ces nouvelles clefs de lectures on comprend aisément qu'une partie significative des électorats de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen partagent les mêmes aspirations : accélérer le changement, renvoyer les élites responsables du marasme actuel à leurs études  et quitter le XXe siècle au plus vite. 

Cette opposition  entre tenants de la stabilité et  partisans d'un changement radical s'exprimera  donc  par l'abstention ou le vote blanc. Et Jean-Luc Mélenchon qui incarne l'espoir d'une rupture forte (son slogan la France insoumise le dit très clairement) ne veut pas perdre un électorat qui lui est cher : celui des jeunes gens, primo-votants souvent, qui appellent de leurs vœux une société nouvelle, ou celui d'ouvriers, employés, cadres moyens ou fonctionnaires déboussolés qui attendent du politique qu'il fasse rempart contre les risques de dérégulation et délocalisation. Pour ces électeurs, le problème  numéro 1 c'est que la finance dirige le monde, et impose ses dogmes à l'organisation sociale , environnementale  ou politique de nos sociétés. Il  ne leur est  pas possible de soutenir un candidat, qui à l'évidence ne s'opposera pas au système capitaliste. Pire : le Front National quand il s'oppose à l'Europe libérale ou à la mondialisation de l'économie et promet de protéger l'emploi national est finalement bien plus proche de leurs préoccupations que les partisans de l'économie de marché. 

Que Jean-Luc Mélenchon ou ses partisans s'époumonent à répéter "pas une voix pour le Front National" le laisse entendre (au sens propre)   : cette pulsion romantique de la nation qui se lève contre l'ordre mondial injuste existe dans les rangs de ses supporters.  Je ne fais pas injure aux électeurs de Jean-Luc Mélenchon. S'ils partagent avec ceux du FN un rejet du monde actuel et de ses injustices les solutions préconisées sont évidement aux antipodes. Une partie d'entre eux votera pourtant pour Marine Le Pen car ce clivage stabilité / changement est pour eux plus fort que le clivage gauche/droite et que la séparation démocrate / liberticide ne leur semble pas avoir de sens. 

Pour un démocrate traditionnel, la position ambiguë de Mélenchon fait donc le jeu du Front. On ne peut pas jouer au Ponce-Pilate électoral face au danger de l'extrême droite et le leader de  la France Insoumise  manque de courage ou de hauteur de vue par calcul électoral. Mettre les candidats de la finance et du facisme (on caricature dans les deux cas, mais à peine) sur le même pied est un raisonnement vicieux.  Le programme du FN ne promet pas beaucoup plus de protection sociale que celui de la France en Marche, il ne garantit pas de partage des richesses plus équitable, et surtout il ajoute à l'injustice sociale maintenue, la promesse  d'une société plus violente,  la régression des libertés collectives et la perte de droits individuels pour de nombreux citoyens  au prétexte qu'ils sont homosexuels, fils ou filles d'étrangers, chômeurs, francs-maçons, etc. Jean-Luc Mélenchon qui porte régulièrement le triangle rouge des antifascistes le sait mieux que quiquonque. Ce triangle rouge est apparu dans les camps de concentration. 

À l'inverse, pour  les partisans de l'abstention ce refus de choisir est l'expression d'une défiance face à un système incapable de se réformer de l'intérieur. C'est une démarche révolutionnaire au sens plein et entier du terme : évitons de nous compromettre et ne soutenons pas l'insoutenable. Si les urnes ne nous donnent pas satisfaction, allons chercher cette satisfaction en dehors de la démocratie représentative. Les manifestations, les actions syndicales, les initiatives citoyennes sont autant de voies possibles. S'abstenir est l'expression d'une nouvelle radicalité, une attitude anti-système, et peu importe les conséquences de ce choix quand on estime que les politiques sont par avance corrompus ou soumis aux grandes entreprises qu'elles soient françaises ou étrangères. En France, en Belgique, ou ailleurs ces nouvelles démarches explosent, elles sont l'expression d'une volonté de changer les choses sans emprunter la voie électorale. 

En ne soutenant pas Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélanchon et d'autres renouent ainsi avec une tradition révolutionnaire qui ne passent par les urnes qu'à intervalles réguliers. L'engagment démocratique, mais avec des limites. Intellectuellement la position est défendable. Pragmatiquement elle pose question. 

En France, tant que nous sommes sous la Ve République, le Président de la République nomme le chef de gouvernement et pèse ainsi sur les grandes orientations politiques par ministres interposés, il est également  le chef des armées et de la diplomatie, ses domaines réservés, mais toute "réforme du système"  reste dépendante  d'une majorité législative. C'est l'assemblée nationale qui définira in fine la politique économique, sociale, fiscale... Quelque soit le résultat de la présidentielle aucun parti ne peut prétendre aujourd'hui connaître la composition de la future assemblée. Au contraire même,  si Emmanuel Macron l'emportait à la présidence, il n'est pas certain de pouvoir disposer d'une majorité avec son mouvement En Marche (qui n'est à ce stade dans beaucoup de circonscriptions qu'un Modem amélioré). À l'inverse le PS, solidement implanté par endroit, pourrait  réaliser un score significativement supérieur à celui de Benoit Hamon. Les Républicains ne disparaîtront pas non plus. On serait donc gré aux journalistes chargés des débats de l'entre deux tours de bien faire préciser aux candidats encore en lice quels sont leurs alliés potentiels à l'assemblée, cela éclairera le débat.

Pour réformer durablement la société et peser sur  le gouvernement à venir les partis politiques, sauf à privilégier une démarche révolutionnaire, devraient donc se concentrer sur l'enjeu des législatives. Se jeter à corps perdu sur le seul premier tour de la présidentielle, et se désintéresser des scrutins suivants, manque singulièrement de cohérence. C'est finalement jouer le jeu de l'hyperpresidentialisation que l'on dénonce. Reste cette idée prégnante (et inconfortable  pour l'auteur de ce blog)  : pour beaucoup de citoyens de 2017 et certains de leurs représentants, les urnes ne représentent plus grand chose.

29 avril 2017

2002-2017, face à Le Pen, 15 années d'anesthésie générale


 Nous sommes le 21 avril 2002. Je suis au quartier général de Lionel Jospin. Je travaille pour RTL TVI, télévision privée belge. Je viens de suivre les derniers jours de campagne du candidat du Parti Socialiste. C'est la fin d'après midi, il faut négocier une position pour les duplex, pas prévue malgré l'accréditation. L'ambiance est terne, Jospin n'est pas le favori, Chirac semble plus dynamique. Cette semaine là j'ai côtoyé un candidat mal à l'aise, terne, froid dans ses apparitions publiques. Ses meetings ne font pas le plein. Dans une école des Ardennes, quelques jours plus tôt, c'est Jack Lang qui le pousse à se rapprocher des enfants, lui dit à l'oreille d'aller serrer les mains, entretient la conversation à sa place. Comme si Jospin, perdu dans ses pensées, fatigué, ailleurs, n'avait pas vraiment envie d'être président, et encore moins de faire l'effort d'être candidat.

Nous sommes le 21 avril 2002. Il est environ 18h et de premières fuites des instituts de sondage annoncent l'inconcevable. Jean-Marie Le Pen arrive devant le candidat du PS. Lionel Jospin ne sera pas au second tour. Les journalistes s'échangent la rumeur à l'oreille. Devant moi Jean-Michel Apathie, qui travaille à l'époque pour France Inter, répond à un confrère qui réalise un documentaire. Il dit son scepticisme, préfère attendre le chiffre de 20h. Mais il pronostique déjà le réflexe du front républicain et le boulevard pour Jacques Chirac au second tour. 

Nous sommes le 21 avril 2002. Un peu avant de prendre l'antenne pour le journal de 19h j'ai mon confrère Philippe Castel en ligne. Lui est au QG de Jacques Chirac justement. Il a les mêmes infos. Nous convenons de ne pas les donner. Pas possible de citer les instituts de sondage, donc de crédibiliser l'information. Pas à nous, chaîne belge, d'influencer l'élection française pensons nous à l'époque. Même si les réseaux sociaux n'ont pas l'influence d'aujourd'hui nous savons qu'une telle annonce traverserait la frontière et aurait des conséquences. Nos interrogations et pudeurs de l'époque semble bien dépassées 15 ans plus tard. Avec le recul je pense que nous ne voulions surtout pas y croire et espérions un retournement de situation avant 20h. Le duplex de 19h sera plein de sous-entendus et de banalités : oui la tension monte, oui les visages  sont tendus, oui Lionel Jospin est bien là, mais il est à l'étage supérieur avec ses conseillers, pas dans la salle de presse, etc. 

Nous sommes le 21 avril 2002. Dans la rue les passants qui attendent le long des barrières de sécurité interrogent ceux qui sortent prendre l'air. On ne peut rien leur dire. Radio Londres n'existe pas encore. 20 heures, l'heure du grand journal et de l'annonce officielle pour les français, celle d'un flash spécial pour les belges. À la rue Saint-Martin on entend des cris d'effroi. Les positions duplex sont sur un balcon circulaire, en hauteur. Les militants en bas, quittent rapidement les lieux. Avec mon cameraman nous commençons à tourner le traditionnel reportage d'ambiance pour les éditions du lendemain. Lionel Jospin prend la parole et annonce qu'il quitte la vie politique. Nouveaux cris d'effroi, quelques larmes qu'on dissimule aux caméras. Dans la salle Laurent Fabius et Pierre Moscovici déclinent mes demandes d'interviews. 

Nous sommes le 21 avril 2002, je ressors rue Saint-Martin. Plus personne derrière les barrières de sécurité, les militants sont rentrés pleurer chez eux. Nous remontons vers la porte Saint-Martin où des grappes de jeunes gens défilent le poing levé : "F comme fasciste, N comme nazi, à bas, à bas,  le Front National". Ils remontent le boulevard direction place de la République puis repiquent vers Bastille. Manifestations spontanées, émotion partagée. Écrire  que l'ambiance est insurrectionnelle serait  exagéré mais il règne dans Paris une ambiance particulière. Je passe par le QG de Jacques Chirac : les militants se partagent entre joie et visages fermés. Ce sont les plus âgés qui semblent les plus soucieux. Gagner dans ces conditions c'est quand même une défaite me dira l'un d'eux. 

Nous sommes le 22 ou le 23, ma mémoire, me fait défaut. Ma chef d'édition me demande d'aller couvrir une conférence de presse de Jean-Marie Le Pen. J'ai d'abord un haut-le-cœur. Je conteste. Devons-nous vraiment relayer ses propos dans ce contexte ? Elle a évidement raison, c'est l'actualité du moment. Cela se passe au paquebot, siège du Front National de l'époque, à Saint-Cloud. Carte de presse exigée, nous  sommes fouillés à l'entrée. Le service de sécurité du FN, cheveux ras et tout de noir vêtu ce n'est pas une légende, même pour la presse. Nous sommes des dizaines de journalistes européens. Je me mets un peu à l'écart pour enregistrer mon face caméra à côté d'une collègue autrichienne mais Bruno Gollnish se plante à moins de 3 mètres, il veut écouter ce que les journalistes racontent. J'enregistrerai mon face caméra à l'extérieur. J'y expliquerai que le discours du FN n'a pas changé, qu'il reste nauséabond, mais que l'accession de son leader au second tour décuple son audience. Une prise de position inhabituelle dans mes reportages.

Le 1er mai 2002 je suis de retour à Paris. Deux manifestations à couvrir. Celle du FN en hommage à Jeanne d'Arc le matin. Celle de ses opposants l'après midi. Quelques dizaines de milliers de personnes pour la première. 400 000 pour la seconde. Les durs de durs du mouvement flamand sont là, venus apporter leur soutien au camarade Jean-Marie. En uniforme noir et formation militaire, alignés, au milieu du boulevard... sauf quand on sort une caméra, car ils se dispersent alors instantanément. Devant la statue de Jeanne D'arc l'émeute. Le cameraman qui m'accompagne doit filmer entre les jambes d'un membre du service d'ordre pour voir Jean-Marie Le Pen déposer sa gerbe de fleur. Le gars lui facilite la tâche. Oui, il y a des gens sympas, même au service d'ordre du FN, c'est pas la question. 

J'interviewe une jeune Marine Le Pen, tout sourire. Vous êtes qui ? Ah, la Belgique, d'accord. Les militants, eux, ont comme consigne de ne pas parler à la presse. Quand on essaye nous sommes pris à parti. Et les skinheads quand ils croisent notre duo (je porte costume et cravate, et mon cameraman porte sa caméra) nous balancent de virils coups d'épaules. Ne pas répondre aux provocations et éviter la bagarre. Le camion satellite nous attend derrière l'opéra. La société de gardiennage contactée par RTL a eu la bonne idée de le faire protéger par un maître chien au visage basané... après avoir essuyé quelques crachats et regards noir, il est évident que le maître chien est plus en danger que nous et nous l'enfemons dans le camion. On ne sait plus qui protège qui du coup. Quelques  coups de pied résonnent sur la  carrosserie pendant le montage, mais rien de plus. Nous démonterons et partiront au plus  vite une fois le reportage envoyé. L'aversion du Front National pour la presse ne date pas d'hier. À titre personnel je me souviens de ce premier mai 2002  comme du jour où j'ai expérimenté personnellement ses tentatives d'intimidation physiques.

 L'après midi sera plus traditionnelle. Cela ressemble à la grande manifestation anti-raciste d'après Carpentras. On cherche les belges pour les interroger, malgré l'immense cohue on en trouve sans trop de difficulté. Au total plus d'un million de personne auront manifesté ce jour là à travers la France. Jacques Chirac, lui aura refusé de débattre avec Le Pen à la TV.  Quelques jours plus tard il l'emportera avec 83% des suffrages au second tour. 

Pourquoi je vous raconte tout cela ? Pour mesurer combien les choses ont changé en 15 ans. En une génération nous sommes passés de la stupéfaction à la résignation. De la protestation à la banalisation. Les réactions de la presse, l'accès du FN aux médias, la mobilisation de ses adversaires, les appels au front républicain, la solidité des reports de voix : 2017 ne ressemble en rien  à un remake de 2002. Il serait hasardeux de croire que le résultat du second tour sera un copié-collé de ce que nous avons vécu il y a 15 ans. Quand l'histoire bégaye, ce n'est pas forcément dans le bon sens. 


20h France 2 du 22 Avril 2002 - Le Pen au... par ina Pour vous convaincre de la différence de tonalité : le journal de 20h de France 2 du 22 Avril 2002

05 avril 2017

Présidentielle : le débat qui ouvre les fenêtres


Philippe Poutou : "Fillon, que des histoires... par CNEWS .

 C'est un débat dont on pouvait penser qu'il ne ferait pas recette et n'apporterait pas grand chose à la campagne. Onze candidats d'un coup, l'obligation de respecter l'équilibre des temps de parole, ce n'est pas télévisuel, pas digeste, pas sexy... et pourtant, c'est un coup de frais qui a soufflé dans nos téléviseurs.
De l'élection présidentielle nous n'avions vu que l'écume. Les stars, leurs petites phrases, les polémiques, les affaires. Macron, Fillon, Le Pen, Hamon, Mélenchon. Le débat médiatique se résumait à ces cinq candidats, dont il est vraisemblable qu'ils feront les plus gros scores. 

C'était  oublier que le débat républicain ne se résume pas à l'arène des médias. Quiquonque est dans les conditions (jouir de ses droits civiques, être de nationalité française, depuis 2011 il n'est même plus nécessaire d'avoir 24 ans) et  obtient les parrainages nécessaires peut se présenter. Dans nos téléviseurs ont donc débarqués les oubliés de la campagne. Ceux qu'on entend guère mais dont les noms figureront pourtant sur les bulletins de vote. Et le contraste est saisissant. La chemise ouverte et le débit mitraillette de Philippe Poutou, le vocabulaire très concret de Nathalie  Arthaud, l'agressivité de Nicolas Dupont-Aignant, l'accent pyrénéen rocailleux de Jean Lassalle. 

Ce qui frappait mardi soir c'était le grand décalage entre les paroles maîtrisées , formatées des 5 grands (Mélenchon compris) et les maladresses des petits. Il fallait s'accrocher pour comprendre l'accent du  béarnais. S'étonner qu'un des deux trotskistes tourne régulièrement le dos à la caméra pour consulter ses camarades. S'interroger sur les circonvolutions des candidats souverainistes. Le chroniqueur de campagne proposera de classifier les candidats  en deux nouveaux camps : ceux qui suivent des médias training et maîtrisent la TV et ceux qui débarquent sur un plateau aussi à l'aise qu'une vache parthenaise au salon de l'agriculture, dans la lumière, certes, mais pas franchement dans son élément. 

Lors de ce débat Le Pen faisait du Le Pen, Fillon du Fillon et Mélenchon faisait du Mélenchon. Parce que l'on connaît leurs personnalités, leurs codes de communication, leurs tics de langage et leur rhétorique. Poutou  était Poutou et Cheminade était Cheminade. Ceux qui ne suivent pas intensivement la politique ne se souvenaient probablement pas qu'ils étaient déjà candidats il y a 5 ans. Lassalle était absolument neuf. Cette nouveauté s'entend, et c'est l'un des rares moments où ne pas maîtriser les codes de la télévision est finalement un atout pour passer à la télévision. Un gage d'authenticité. 

Notre onze de base est donc composé d'un noyau de cinq joueurs de haut niveau complété par 6 compétiteurs de niveau amateur. Et mine de rien cela permet au débat d'être plus représentatif. La France d'aujourd'hui c'est aussi des Arthauds et des Poutous qui ne se reconnaissent pas dans la social-démocratie. Des Cheminades ou des Dupont-Aignants en  froid avec une droite trop policée pour eux. Des Lassalles qui regardent les grandes villes  avec suspicion. Qu'on les entende une fois de temps en temps reflète la diversité des positions sociales et des opinions. La campagne sentait le renfermé, elle prend un nouveau souffle. 

Au delà de leurs ambitions individuelles chacun de ces compétiteurs  se présente avec la conviction que sa candidature porte un message particulier, qui ne peut pas se résumer à celui du voisin. Passons sur la rivalité historique des courants trotskistes, dont on peut se demander si elle relève de l'anecdote, des querelles de famille, ou de l'histoire. Intéressons nous à deux grands clivages : l'Europe et l'économie de marché. Sur le front européen, Macron, Fillon, Hamon défendent une France dans l'Union Européenne. Mélenchon et Lassalle sont tièdes (il faut réformer ou sortir) les autres prônent le cavalier seul... c'est une France euro sceptique qui se dessine sous nos yeux, très loin  du discours dominant. Sur l'économie de marché même chose : Fillon et Macron la défendent. Hamon et Lassalle l'encadreraient davantage. Cheminade, Dupont-Aignant et Le Pen y greffent l'idée d'une préférence nationale. Mélenchon et les trzotkystes la combattent ouvertement. Faites les comptes : seuls deux candidats assument ouvertement le libre échange, alors que c'est notre réalité économique d'aujourd'hui. Peut-on vraiment sortir du libéralisme et embrasser un autre modèle ? Une majorité de notre onze présidentiel semble le penser. Là encore le décalage est complet avec le discours servi par la presse, les TV, les experts... 

Alors bien sûr tout le monde n'affiche pas un profil de présidentiable. On irait volontiers causer politique  autour d'une bière avec quelques uns de ces candidats. On ne leur confierait pas à tous le bouton nucléaire ni même les choix budgétaires ou le maintien de l'ordre. Il n'empêche : l'opinion ne se résume plus à 5 grands courants de pensée (la droite, l'extrême droite, le centre, la gauche et l'extrême gauche pour faire simple). Notre  société est devenue plus complexe, plus morcelée, les fossés se creusent et les partis politiques sont de plus en plus lointains et de moins en moins représentatifs. Ce que nous percevons dans cette opposition entre les grands et les petits candidats c'est aussi une opposition entre ceux qui détiennent  le pouvoir ou y aspirent, et ceux qui le subissent. Entre ceux qui connaissent les codes, et ceux qui restent en marge. Les journalistes, sondeurs, analystes et prescripteurs  d'opinion devraient y réfléchir à deux fois. 

Apres Trump et le Brexit certains d'entre eux pensent de nouveau pouvoir être sûrs que Le Pen et Macron s'imposeront au premier tour de la présidentielle.  Les plus téméraires évoquent une remontée de Fillon et une percée de Mélenchon mais sans y croire. C'est un manque d'humilité. Même si les "petits candidats" ne captaient  tous ensemble que 10% des suffrages, ces votes représentent des millions de citoyens. Et ils sont en mesure de faire pencher le résultat d'un côté ou de l'autre bien plus qu'on ne le croit. Pire encore pour nos certitudes ancrées : ces suffrages ne se reporteront pas sur un classique schéma gauche/droite mais plutôt en fonction de convictions relatives à la souveraineté (repli sur la nation ou ouverture )  ou à l'économie ( liberté du marché ou intervention de l'Etat). Il faut avoir la modestie de reconnaître qu'on a du mal à appréhender ces phénomènes en restant dans une salle de rédaction ou ne quittant pas le centre de Paris. 

La palme de l'entre soi va aux Experts de BFM. Ils ont estimé que Philippe Poutou n'était point présidentiable puisqu'il manquait de respect à François Fillon. Critiquer le recour à l'immunité pour éviter de répondre aux juges, et souligner que cette immunité n'était pas offerte au premier venu.  Il faut une proximité avec les cercles de pouvoir proche de l'aveuglement pour ne pas voir que le candidat trotskyste exprimait un sentiment d'injustice qui est aujourd'hui largement partagé. 

01 avril 2017

Comment Manuel Valls a tué Hamon, Mitterrand et le PS d'un coup


C'est une histoire qui commence en 1971. Congrès d'Epinay. Francois Mitterrand réussit à agréger à la SFIO, la section française de l'internationale ouvrière, le parti de Jean Jaurès, sa propre organisation , la  petite Convention des Institutions Républicaines, mais aussi des radicaux-socialistes, des micros partis de gauche, et des militants chrétiens.  Une auberge espagnole se moque-t-on à l'époque. En réalité la  naissance d'une famille politique capable de rivaliser tant avec la droite française encore imprégnée de l'empreinte gaulliste, et le puissant Parti Communiste Français, qui a la sortie de la guerre domine la gauche française de la tête et des épaules. La conquête du pouvoir va durer 10 ans.  Le PS fonctionne comme un agrégateur de flux : la compilation de sources multiples  permet de ne rater aucune tendance et de voir plus large. En 1974, il ne manque pas grand chose pour battre Valéry Giscard d'Estaing. L'union de la gauche, une percée aux législatives de 1978, le PCF s'affaiblit et le PS croît.  Mai 1981,  Francois Mitterrand est élu président de la république. C'est l'alternance. Et si on excepte la période d'union nationale autour du général De Gaulle à la sortie de la seconde guerre mondiale, la première fois en cinquante que la gauche française accède au pouvoir. 


Nous sommes en 2017  la  famille socialiste française se déchire. Elle a un candidat officiel, Benoit Hamont, désigné par les primaires. Elle a un candidat parasite, Emmanuel Macron, qui, depuis le début, a  décidé de se présenter en marge du parti. Quand cette candidature hors appareil reçoit le soutien de députés,  d'anciens ministres,  et pour finir de Manuel Valls, lui même candidat à la primaire et donc signataire d'une promesse de ralliement derrière le vainqueur,  signifie bien que le Parti Socialiste Français est un train d'imploser. Plus il y aura de ralliement de poids autour d'Emmanuel Macron moins le parti aura de raison d'être. 



La grande force de Francois Mitterrand était  de faire la synthèse. Couvrir un spectre qui allait des centristes au Parti Communiste. Avoir à la fois la nouvelle gauche de Michel Rocard et la gauche ouvrière de Pierre Mauroy. Le socialisme des grands idéaux de Robert Badinter, et celui de la proximité avec Gaston Deferre . Cela n'avait pas que des qualités. Il y avait des tendances, des courants, des soubresaut, des expulsions parfois,  et surtout des combats d'éléphants. Il y avait le caractère énigmatique de Mitterrand, ambigu, séducteur, manipulateur. On ne disait pas toujours toute la vérité, mais le système avait le mérite de rassembler. Aujourd'hui le PS ne rassemble plus, il divise. Conséquence : il est dépassé à la fois sur sa gauche et sur sa droite.  La leçon ne vaut pas que pour le PS français. Tout parti politique est un outil qui n'a de sens que s'il vise la victoire électorale, sinon mieux vaut s'investir dans un  club de réflexion. C'est tout à fait respectable mais ce n'est pas le même objet. La pensée est un exercice individuel. La conquête du pouvoir une démarche collective. Ceux qui veulent retrouver une pureté de ligne au mépris du nombre et en excluant tout ralliement sont  de ce  point de vue aussi fautifs que ceux qu'ils accusent de dérive droitière. L'exercice de la démocratie suppose de convaincre l'autre par l'argument, les écrits ou la parole. Cela conduit à parler large et admettre le compromis. La pureté idéologique est un mythe révolutionnaire, tendance Danton, pas une réalité démocratique, surtout dans un pays de 60 millions d'habitants. 


Manuel Valls en poignardant Benoit Hamon assassine donc François Mitterrand.  Après 50 ans de durée de  vie, le PS est devenu simple mortel. Logique, prévisible. Depuis 2002 on sait que la présence de la gauche  au second tour n'est plus acquise. Que dans une société atomisée, en proie au doute, au chômage ou au déclassement social,  la réponse social-démocrate ne paraît plus suffisante ou pertinente. Pas assez différente du simple statuquo conservateur. Que Manuel Valls  signe un triple meurtre symbolique  (Hamon, Mitterrand et le PS) et repique vers le centre, c'est son droit. Il est en revanche plus grave  qu' un premier ministre, ancien ministre de l'intérieur déchire ses propres engagements. Bafoue des  règles qu'il s'était  engagé à respecter. Plus on martèle une promesse d'un ton martial moins elle est donc crédible. La démonétisation de la parole politique atteint son paroxysme. Par ces temps de populisme c'est  criminel. 


02 décembre 2016

François Hollande et l'impossible normalité présidentielle



5 minutes de lucidité peuvent-elles racheter 5 ans d'errance ? C'est la question que nous pose François Hollande. Lorsqu'il annonce ce jeudi 1er décembre en direct à la télévision qu'il ne briguera pas de second mandat le président français entre dans l'histoire. Il est le premier président de la Ve république à quitter de plein gré  le palais de l'Elysée alors, que sur papier au moins, il pourrait prétendre prolonger son bail. Une cessation d'activité pour cause de retraite anticipé, un sacrifice utile pour les uns, une fuite piteuse pour les autres, un constat d'impuissance en tout cas, et un premier cas de burn out présidentiel peut-être... 

De ce quinquennat fade et désespérant nous retiendrons ceci : il ne peut y avoir de présidence normale. La promesse électorale était fallacieuse. Bien sûr Hollande voulait ainsi se démarquer du bling bling de l'ère Sarkozy, mais ce fut mal entendu des français, qui crûrent  à une proximité présidentielle qui ne peut être qu'un malentendu. Le président, parce qu'il est élu au suffrage universel et incarne la nation est tout sauf un être normal. Parce que le chef de l'Etat et des armées est le porteur de la promesse républicaine, il transcende clivages et courants et appartient à 60 millions de français qui doivent, individuellement, se sentir représentés par cet homme (ou un jour peut être cette femme). La palette des opinions, croyances, postures, espoirs, craintes ou psychoses françaises doivent toutes trouver une oreille attentive au sommet de la République. Cette qualité d'écoute François Hollande l'avait peut être. Sa capacité à restituer à chacun le sentiment qu'il avait été entendu, ce mélange d' attitude paternaliste (De Gaule) monarchique (Mitterrand) ou du bon copain compréhensif (Chirac) ne fut pas exprimée. Coupé des français, Hollande entendait tout, voyait tout, mais ne renvoyait rien. Rien de significatif en tout cas. 

Son seul rebond dans les sondages fut la période qui suivit les attentats du 13 novembre. C'est malheureux, et le désir de montrer le visage d'une France debout et unie y est pour beaucoup. Sur les errements du monde, la montée des individualismes, la peur du lendemain, le sentiment de précarité économique, la désespérance de ceux qui n'ont plus de quoi vivre dignement et  l'essoufflement des autres qui s'éreintent au travail, François Hollande ne proposait ni réponse, ni message. Dans une France où le sentiment d'appartenir à un groupe s'étiole, où la société se fragmente en groupes sans cesses plus réduits, où le sentiment de concurrence et d'isolement n'a jamais été aussi grand, cette parole présidentielle, capable d'unifier et d'inspirer aurait été la bienvenue. Quand compétitivité, précarité, anxiété deviennent la devise nationale, il faut un projet fort pour s'en sortir par le haut. 

D'un président de la République nous attendons qu'il ne soit surtout pas un homme normal. Un guide, un mentor, un porteur de projet... on peut le suivre ou le combattre, mais cet homme là doit nous dire quelque chose. S'enfermer dans le silence et une fausse normalité c'était ne rien avoir compris à  la fonction présidentielle. 

02 septembre 2014

La France des réseaux fait peur

Les réseaux sociaux, vous connaissez. Facebook, Twittersont les nouveaux lieux de la communication politique. Des places du marché virtuelles, des cafés du commerce en ligne ou on s'échange des informations et des commentaires. Le réseau social est donc devenu  le bon endroit pour lancer une rumeur, une attaque, destinée à déstabiliser un adversaire politique. Depuis deux jours les réseaux sociaux en France s'en donnent à cœur joie contre Najat Vallaud Belkacem. Cette jeune femme de 37 ans, originaire de la région du rif au Maroc, est la nouvelle ministre de l'éducation nationale du gouvernement Valls.      
Sur le net on lit donc qu'elle ne s'appellerait pas Najat Vallaud Belkacem mais Claudine Dupont. À l'appui de cette affirmation une fause carte d'identité. C'est un faux, il circule depuis deux ans déjà, mais il continue d'être tweeté, retweeté, "liké" ou partagé. Le sous-entendu est aussi injurieux  que xénophobe : si Najat Vallaud Belkacem fait carrière c'est parce qu'elle serait d'origine maghrébine. Et que bien sûr, la perverse se dissimule.
À Neuilly , un élu local  de l'UMP, la droite française, à cru bon d'ajouter à ce racisme nauséabond une pincée de sexisme, en demandant sur twitter  quelles qualités François Hollande pouvait bien trouver à Najat pour lui offrir un si gros portefeuille. Le sous-entendu est aussi grivois qu' infamant pour son auteur. Il fleure bon le machisme d'autrefois et la frustration sexuelle. 
Enfin l'éducation nationale a publié sur sa page Facebook  une photo de jeunes enfants illustrant un article sur les classes de maternelle. Comme souvent en région parisienne ces enfants sont d'origines diverses, et ici c'est une majorité d'enfants d'origine africaine ou antillaise qui sont représentés. L'éducation nationale a été inondée de messages racistes, et la photo circule désormais partout accompagnée de commentaires d'internautes qui ne la trouvent pas assez représentative. Le sous-entendu est aussi révoltant que dangereux : ces enfants ne peuvent pas être l'image de la France parce que la France veut être blanche. 
En trois Buzz voici un condensé du pire des réseaux sociaux. Et il y a de quoi s'inquiéter. Bien sûr une partie de ces réactions est l'œuvre de militants plus ou moins organisés. On peut y voir l'influence des opposants au mariage pour tous (Najat Vallaud-Belkacem en était l'une des supportrices) la patte des délirants adeptes de la fausse théorie du genre (une belle manipulation qui a pour but de justifier l'inégalité des sexes) ou même celle de simples militants de droite fermement opposés au nouveau rythme scolaire (et ne me faites pas de procès d'intention : être de gauche ou de droite c'est autre chose que ça, je le sais bien, mais il serait sain que les dirigeants de l'opposition le disent publiquement, sur la toile ou dans la vraie vie, et certains, comme Yves Jego ou Claude Goasgen s'y emploient d'ailleurs). 
Mais il y a pire. Les milliers de français qui tweetent, retweetent, likent, partagent. Dans un geste de défiance au pouvoir, on finit par propager ce qui n'est rien d'autre que du racisme pur et dur. On attaque une jeune femme parce qu'elle est jeune et d'origine étrangère. On s'autorise la calomnie, les attaques personnelles et une violence verbale inégalée. On stigmatise des enfants  en leur refusant le droit d'être français parce que leur peau est trop foncée. Il serait temps de réagir. La France des réseaux sociaux se met à ressembler furieusement à l'Allemagne des années 30. 

25 août 2014

Les 8 leçons belges d'Arnaud Montebourg (ou pourquoi ça n'arriverait pas chez nous)

Incontestablement, la démission d'Arnaud Montebourg du gouvernement Vals est un fait politique majeur. Pensez-donc : trois ministres (Montebourg, Hamon, Filippetti ) qui défient le président de la république et son premier ministre au nom des valeurs cela s'apparente à un bras d'honneur. Un gouvernement installé depuis 5 mois contraint au remaniement ministériel sans que la tête de l'exécutif ne soit à la manœuvre c'est la confirmation d'une crise, d'un schisme profond. Un président déjà au plus bas dans les sondages malmenés par des élus de son propre camp, le témoignage d'une perte de confiance du "peuple de gauche" dans celui qui est censé être son capitaine. Un désaccord profond avec le premier lieutenant dont on se demande s'il ne s'est pas trompé de camp. La mutinerie se déroule sous nos yeux, d'une petite phrase provocante à l'autre, d'une fête de la rose par ci à un tweet par là. Pire, en squattant les plateaux des journaux télévises ce lundi soir Montebourg et Hamon ont fort bien fait passer leur message : eux seraient fidèles à leurs engagements et veulent œuvrer à une reprise par la relance tandis que Francois Hollande et Manuel Valls trahiraient leurs électeurs et les intérêts français en sacrifiant la reprise sur l'autel d'une rigueur qui ne profiterait qu'aux entreprises. Déjà les analystes s'interrogent pour savoir quelle stratégie sera la plus gagnante tant sur le plan économique que dans la course présidentielle.  Il y aura donc un avant et un après Montebourg. Pour plus de détails je vous renvoie à mes confrères français.

Si la situation du gouvernement français est passionnante je voudrais surtout la confronter à nos débats belges du moment. On dit souvent que les belges adorent la politique française parce qu'elle est plus contrastée, passionnelle et exaltante que nos querelles communautaires. Je rencontre souvent des français qui n'entendent rien à la politique belge parce qu'elle serait  trop subtile, brouillonne, byzantine pour des esprits non-initiés. L'occasion est belle d'essayer de transposer la crise française et d'en tirer quelques enseignements. Une sorte de cours de politique belge pour les nuls (par nuls notez que je ne vise pas les français en particulier), un manuel de survie pour citoyen belge fraîchement naturalisé, ou un manifeste de la différence, parce que ce n'est pas parce qu'on parle la même langue qu'on peut forcément se comprendre. 

Leçon 1 : le ministre est tenu à un devoir de réserve. 
"Un ministre ça ferme sa gueule ou ça démissionne". La célèbre phrase est signée Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre de la défense de François Mitterrand, fort en gueule et lui même démissionnaire. Elle illustre bien cette obligation de réserve qui s'impose à un membre du gouvernement. Un ministre ne critique pas ses collègues et ne met pas en cause la politique suivie. C'est vrai en France, pas en Belgique. Le principe de coalition vous autorise à critiquer les collègues surtout lorsqu'ils sont membres d'une autre formation politique et donc des concurrents électoraux à intervalles réguliers. Il est plus délicat de contester la ligne générale du gouvernement, mais on peut quand même  marquer sa différence lors de chaque grand débat politique pour autant qu'on ait l'intelligence de le faire avant la prise de décision (les contrôles budgétaires servent autant à susciter le débat idéologique qu'à trouver des économies réelles). 

Leçon 2 : le chef de gouvernement nomme ses ministres et peut les révoquer
C'est vrai en France où le Président de la République  nomme un premier ministre, lequel compose son équipe avec les ministres de son choix et peut les démettre à sa guise. Hors période de cohabitation ce type de décision se prend à deux, président et premier ministre constituant un tandem, ce qui semble avoir été le cas ici. En Belgique par contre ce pouvoir n'appartient pas au chef de l'exécutif. Officiellement c'est le roi qui nomme ses ministres. Officieusement ce sont les présidents de parti qui les désignent. Si demain un ou plusieurs ministres devaient être remplacés ce sont ces présidents qui désigneraient leurs successeurs et le premier ministre n'aurait pas grand chose à dire. En Belgique Manuel Valls n'aurait donc pas pu obtenir le départ d'une partie de son équipe : le(s) président(s) de parti(s) concerné(s) s'y serai(en)t sans doute opposé(s). 

Leçon 3 : un gouvernement doit être homogène
Là on rigole. En France il y a une certaine cohérence à être de gauche dans un gouvernement de gauche et de droite dans un gouvernement de droite (notez qu'il y a quand même régulièrement des exceptions). En Belgique dans des gouvernements qui sont par nature des gouvernements de coalition la notion d'homogénéité n'a aucun sens. D'ailleurs ce n'est pas parce qu'on siège dans un gouvernement kamikaze qu'on est soi même kamikaze,  ou suédois dans une coalition suédoise. 

Leçon 4 : on peut changer de cap en cours de route 
C'est le grand argument de Montebourg : constatant l'échec de sa politique économique François Hollande devrait oser un changement de cap. Ce virage politique serait d'autant plus justifié que de nombreuses voix s'élèvent pour condamner les politiques de rigueur, et qu'on ne peut rester sourd à ces appels. Un tel changement de cap est impossible en Belgique. Le cap est fixé dans un accord de gouvernement, on n'y touche plus. Plus la coalition est hétérogène plus l'équilibre politique est difficile à trouver et plus l'accord sera détaillé. Les belges n'aiment pas l'improvisation et face à un imprévu leur capacité de réaction est proche de zéro. 

Leçon 5 : un différend idéologique justifie de faire tomber un gouvernement 
Là on reconnaîtra à Arnaud Montebourg et Benoit Hamon un certain panache. Provoquer une crise gouvernementale sur une question de politique économique c'est quand même de la politique avec un grand P. Pour comparer on se rappellera qu'en Belgique on fait tomber des gouvernements parce qu'ils n'ont pas scindé un arrondissement électoral ou parce que le premier ministre n'a pas tout à fait dit la vérité sur la situation des banques que le contribuable est prié de sortir du pétrin. 

Leçon 6 : une démission ça vous relance une carrière politique
Tout le monde en France pense que Montebourg pense à l'élection suivante. Démissionner aujourd'hui c'est prendre ses distances avec Manuel Valls et se positionner pour la prochaine présidentielle. La démission comme tremplin ? Ce n'est pas Yves Leterme qui nous contredira. Oups, pardon. 


Leçon 7 : c'est toujours un peu à cause de l'Europe 
Là-dessus les hommes et les femmes politiques de toute l'Europe se ressemblent tous un peu. Quand ça va mal c'est toujours parce qu'il a fallu suivre les recommandations de la Commission Européenne et que celle ci bride la liberté des États. Bien sûr on évitera de rappeler que ce sont les Etats qui nomment les commissaires. 


Leçon 8 :  quand il pleut , il pleut 
L'image de François Hollande s'exprimant à l'Ile de Sein restera comme l'une des images fortes de la journée. Imperméable sur les épaules, visage ruisselant, soumis aux bourrasques, François Hollande n'est pas à son avantage. Là on reconnaîtra que les Belges ne sont pas mieux lotis que les Français : le climat serait tout aussi humide et  même un peu moins favorable. C'est la raison pour laquelle, en Belgique, quand on a un discours solennel à faire et qu'à fortiori  toute la presse du pays vous guette, on installe le pupitre à l'intérieur. 

18 janvier 2008

Fadila et Richard s'empoignent sur TV5

L’avenir de TV5 inquiète depuis quelques semaines les partenaires de l’Etat français au sein de la chaîne de télévision internationale. La France souhaite en effet regrouper TV5, Radio France Internationale et France 24 (chaîne d’info continue lancée conjointement par France Télévision et TF1 vers l’étranger) au sein d’une même holding. Pour les détracteurs du projet cela nuirait au caractère « multilatéral » de TV5. Ainsi suisses, québécois et belges menacent-il s de se retirer de la chaîne francophone si celle ci devenait trop franco-française (on simplifie à grands traits).


Ce vendredi Richard Miller allume la mèche dans un communiqué « l’attitude de la Ministre Laanan dans le dossier TV5 est irresponsable. Face au risque de voir la France transformer la chaîne francophone en une chaîne internationale essentiellement porteuse des intérêts de la France, la Ministre joue les vierges effarouchées » écrit-il avant de reprocher à la ministre en poste de privilégier le projet Arte Belgique que Miller qualifie de « chaîne culturelle élitiste ». En clair : la communauté française a msi tout son budget dans Arte, il ne reste plus assez pour TV5.


Réponse quelques heures plus tard et dans un autre communiqué de Fadila Laanan qui juge « consternants les propos tenus par Richard Miller, le député et ancien ministre MR, qui est visiblement devenu le nouveau porte-parole en Belgique du président français Nicolas Sarkozy. » Laanan réfute l’affirmation selon laquelle elle aurait refusé d’augmenter la contribution de la communauté française au sein de TV5 et glisse même : « par respect pour Richard Miller, la ministre Laanan préfère voir dans cette assertion erronée un signe de légèreté du MR plutôt qu’un propos sciemment mensonger ».



Bref, ça cogne si dur que si l’on doit organiser un débat entre ces deux là, ce ne sera ni, sur Arte, ni sur TV5, mais plutôt sur AB3 pour « Ca va se savoir »…

21 mai 2007

Le sarko show, épisode belge


Tous les commentateurs (ou presque) se posent cette question : la victoire de Nicolas Sarkozy en France aura-t-elle un impact sur les élections législatives belges du 10 juin ? Il faut constater que l’intérêt pour la politique française ne faiblit pas dans les médias belges (coté francophone c’est même une déferlante) et que les citoyens eux même ne boudent pas le débat hexagonal. Si l’on peut être dubitatif sur un effet direct d’une élection sur une autre (il y a quand même des deux cotés de la frontière des partis, des leaders et des problématiques très différents) on peut en revanche s’interroger sur le « climat » que cette couverture de l’actualité politique génère. La « sarkomania», si elle se prolonge, pourrait bien finir par influencer la partie la plus indécise de l’électorat francophone. Pour l’instant le nouveau président français communique de main de maître et rien n’indique qu’il puisse disparaitre de l’actualité dans les prochains jours. Au contraire même, Nicolas Sarkozy sera à Bruxelles mercredi. Si sa rencontre a pour objectif principal les discussions sur l’avenir de l’Europe le président français devrait ensuite rendre une visite de courtoisie à Guy Verhofstadt. D’après mes informations la rencontre aura lieue à la résidence privée du premier ministre mercredi après midi en présence du ministre des affaires étrangères. Dans un second temps le rendez vous sera ouvert aux autres vices- premier ministres. Didier Reynders sera donc présent. Dans le contexte, c’est évidemment une poignée de main valorisante et dont la photo peut avoir un certain intérêt.
Belle opération bleue ? Cela pourrait être plus compliqué que prévu. Car si tous les vices premier sont invités, Laurette Onkelinx fait savoir ce lundi qu’elle ne boudera pas la rencontre (cela risque de refroidir l’ambiance puisque Laurette n’a pas tenu que des propos aimables pour Nicolas). Pour les libéraux l’impact électoral risque d’être moins évident s’il faut partager la photo avec les collègues socialistes. Au passage le cabinet Onkelinx précisait ce lundi soir ne pas avoir reçu d’invitation. Le courrier s'est perdu ?

17 avril 2007

Pourquoi la France nous passionne ?


Interrogé par l’Agence France Presse sur l’engouement du public belge vis à vis des élections présidentielles, je me dis que c’est l’occasion de partager quelques éléments de réflexion avec vous. Il est toujours délicat de décréter que le grand public se passionne pour un sujet. Depuis quelques semaines la presse, écrite ou audiovisuelle, multiplie les reportages, interviews et autres analyses sur la campagne électorale française. Partons du point de vue que les médias ne se trompent pas complètement, et que, connaissant leur public et à la manière d’un bon baromètre, ils nous indiquent un véritable intérêt de l’opinion belge pour la présidentielle française. Comment l’expliquer ?

- Le débat français est vécu chez nous comme un divertissement. Le citoyen belge, en position de spectateur et non pas d’électeur, peut à sa guise se passionner, commenter, critiquer une élection, qui a une dimension ludique à mille lieu du vote obligatoire. La démocratie française est une représentation théâtrale tandis que notre vie citoyenne est une corvée.

- Le débat français, avec son scrutin majoritaire à deux tours, favorise la bipolarisation (droite-gauche), les positionnements manichéens et les victoires franches (un camp perdant, l’autre gagnant) alors que notre système proportionnel et nos coalitions peuvent être vécus comme un compromis permanent, peu lisible et où le choix de l’électeur se dilue dans les négociations d’après scrutin.

- Le scrutin présidentiel est personnalisé à l’extrême et joue sur un lien direct et souvent émotionnel entre le candidat et la nation. En Belgique la campagne est plus ou moins collective. Le président français incarne tous les français. En Belgique ce lien symbolique est réservé à la famille royale : un homme politique est, au mieux, l’incarnation de sa communauté linguistique.

- Le président de la république concentre entre ses mains l’essentiel du pouvoir. Dans la France centralisatrice sa désignation organise la vie politique. En Belgique, si l’échelon fédéral reste central, la régionalisation de nombreuses compétences brouille la compréhension des enjeux.


Je vous invite à lire, des réflexions sur le même thème, mais avec la plume qui lui est propre, chez Prométhée.

19 mars 2007

Les vacances belges de Monsieur Hulot


Nicolas Hulot ayant jeté l'éponge de la présidentielle française il lui reste du temps pour s'occuper de la campagne belge. Ainsi jeudi matin l'écolo-animateur sera à Bruxelles pour rencontrer successivemnt Isabelle Durant et Jean Michel Javaux (Ecolo) Didier Reynders (MR) et Benoit Lutgen (CDH). Message aux journalistes : Monsieur Hulot souhaite que ces rencontres restent discretes, pas de photos, svp, on n'aime pas la récupération. Trop tard. Le président du PS qui a déjà vu l'écolo français a quelques belles photos sur le site du PS. TF1 va lui demander de les retirer ?