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16 janvier 2019

Benoit Lutgen et le départ inévitable

Solitaire et secret, il sera resté imprévisible jusqu’au bout. Avec une opération de com rondement menée (la une de presque tous les quotidiens -sauf l’Echo - et des interviews dans le Soir, la Libre, l’Avenir, un passage sur la Première, bref un strike, surtout quand l’embargo n’est rompu qu’à 23 heures, une performance) Benoit Lutgen aura donc surpris les commentateurs. Pas sur le fond : son départ de la présidence était inscrit dans les astres, l’hypothèse avait déjà été évoquée à plusieurs reprises. Mais on l’attendait plus tôt (dans la foulée des communales) ou plus tard (après les prochaines élections). Le nom du successeur le plus probable, Maxime Prévôt, était connu depuis longtemps. A vrai dire le CDH n’a pas beaucoup de choix. Catherine Fonck ou Celine Fremault manquent d’assises, André Antoine , Benoit Cerexhe, René Colin et même Carlo Di Antoine n’incarnent pas l’avenir. Bref, tant que Melchior Wathelet ne tenterait pas un come back en politique l’affaire était entendue. Prévôt est le seul à appartenir à la bonne génération et à avoir démontrer la capacité de gestion, la surface électorale et la solidité médiatique nécessaires à la fonction. 

 Reste donc le choix du moment. Un coup de tête impulsif comme Benoît Lutgen les affectionne railleront ses détracteurs. Il y a un peu de cela : depuis son accession à la présidence Benoit Lutgen pratique volontiers l’art du contre-pied, et n’informe qu’un entourage très restreint. Le président consulte un peu, rumine beaucoup et surprend toujours. Mais croire que ce départ est irréfléchi serait une erreur. Il est, au contraire, la conséquence logique des actes posés par le président partant.

 Comme toujours en politique les jugements manichéens n’offrent qu’une vue partielle. Benoit Lutgen avait pour objectif, atteint, de changer l’image d’un CDH au centre gauche, devenu un parti urbain et ouvert à la diversité, pour le repositionner plus près de l’électorat wallon et rural. Il en a payé le prix en terme électoral (les sondages ne sont pas bons, surtout à Bruxelles, et si le parti s’est maintenu dans certaines bourgades wallonnes, son déclin est loin d’être enrayé) et surtout en terme d’image personnelle. Car c’est bien de cela dont il s’agit. La difficulté de la famille centriste (on disait social-chretienne il y a 15 ans encore) à retrouver une position originale et solide dans l’offre politique contemporaine pèse lourdement sur le sort peu enviable de ses premiers de cordée.

 La présidence de Benoit Lutgen pourrait se résumer en deux séquences particulièrement fortes. La première en 2014, alors que les négociations régionales ont permis au CDH de monter dans les exécutifs régionaux, le président du CDH ne veut pas entendre parler d’une coalition avec la NVA au fédéral. L’affrontement avec Charles Michel se fera sur les plateaux de télévision. Benoit Lutgen y apparaît déterminé, ses attaques sont frontales, viriles. Question de principe martèle-t-il, genre la NVA c’est le démantèlement de la Belgique, ils ne passeront pas par moi. Seconde séquence forte, en 2017. Le président du CDH voit que son parti n’en finit pas de s’abîmer dans l’exercice du pouvoir. Il déclare le PS indigne et décide de changer de partenaire. Brusquement, et apparement sans sommation. Une trahison pour les socialistes et une aubaine pour les libéraux. 

 Il faudra attendre les prochaines élections pour tirer le bilan comptable de la présidence Lutgen. Sur le plan de l’image si l’essentiel était de se « descotcher » du PS, le sparadrap n’existe plus, les compteurs ont été remis à zéro, la présidence est un succès. S’il s’agissait de se mettre en position de continuer à peser sur le cour des choses en participant aux majorités à venir, on peut en douter. En se brouillant avec Charles Michel pour mieux se jeter dans les bras de son parti par la suite, en déclarant la NVA infréquentable en début de législature pour finalement se fâcher avec le PS ensuite (même si ce n’est pas le même niveau de pouvoir), Benoît Lutgen s’était personnellement mis dans une situation intenable. Humainement compliquée et illisible pour le grand public. Négocier avec un nationaliste flamand ou un socialiste francophone après les prochaines élections ne lui aurait pas été aisément possible. Maxime Prévôt, au caractère plus rond et aux déclarations plus prudentes pourra faire l’un et l’autre. La cohérence entre ces deux séquences fortes me direz-vous ? Benoit Lutgen a soldé l’héritage de Joëlle Milquet. C’est ce que lui demandait le bureau du CDH. Au final son retrait est moins à contretemps qu’il n’y parait. La chute de la majorité suédoise et le positionnement clairement populiste et flamand de la NVA ont ouvert une nouvelle séquence. Il faut redéfinir stratégies et positions. C’est vrai pour tous les états-majors, pas seulement au CDH. Avec une barbe de trois jours et une expression moins fluide qu’à l’accoutumée l’homme a déjà tourné la page. Pas par caprice. Mais parce qu’il lui était difficile d’aller plus loin.

30 juillet 2017

Un changement systémique

Nous sommes fin juillet
et le petit monde parlementaire prépare ses valises. Les plus rapides ont même  déjà sauté dans l'avion des vacances. Les plus besogneux prennent des cours de langues au Ceran. D'autres s'exhibent pour quelques heures encore à Libramont ou à Tommorow Land. Et pourtant tous n'ont peut être pas réalisé à quel point ces congés d'été marquent une césure. L'installation d'une nouvelle majorité  à la Région Wallonne  sans passer par la case électorale est une fracture  qui irradie bien au delà de l'Elysette. Le renvoi du Parti Socialiste, qu'on pensait jusque-là incontournable, n'implique pas qu'un changement de  gouvernement régional. Il est le point de départ d'une période d'instabilite (qui en politique comme ailleurs prépare l'arrivée d'un nouvel équilibre). Les prémices d'une réaction en chaîne dont nous ne mesurons pas encore tous les effets. 

D'abord à Bruxelles, même si Défi ne semble pas vouloir d'un virage à droite et préfère la continuité avec Rudi Vervoort à l'aventure avec les libéraux. La messe n'est pas complètement dite. La suite des auditions de la commission Samu Social (mais pouvons-nous encore y apprendre quelque chose ? ), la capacité du CDH bruxellois à se maintenir dans le gouvernement Vervoort, tout en conservant la confiance de ses partenaires, et le climat politique global décideront de la suite.

Le scénario reste incertain aussi pour la Fédération Wallonie-Bruxelles (ex- Communauté Frančaise ) qui reste étrangement en suspens. On imagine mal les démocrates-humanistes voter avec le MR en Wallonie et avec le PS en Federation tant ces niveaux de pouvoirs sont complémentaires et désormais institutionellement imbriqués par la double casquette d'Alda Greoli. Peut on sereinement croire qu'une  ministre évoque l'assistanat (un vocabulaire anti-PS d'inspiration très droitière ) le lundi pour discuter budget avec Rudy Demotte et André Flahaut le mardi et enseignement supérieur avec Jean-Claude Marcourt le mercredi ? Non. La rentrée de la fédération sera explosive. CDH et MR y mettront une pression maximale pour tenter de faire basculer la majorité. Socialistes et Défi résisteront. Les écologistes continueront de se faire prier sans vouloir prendre des responsabilités pour lesquelles ils ne s'estiment pas mandatés. La paralysie est prévisible mais risque d'être rapidement intenable. Le monde de l'enseignement, les parents, les artistes : les attentes sont nombreuses et l'inaction n'est pas une option. 

À cette instabilité francophone s'ajoute une perspective federale. En changeant de partenaire le CDH a sorti le Mouvement Réformateur de son isolement. Le front commun "anti Nva" qui avait fait de la coalition Suèdo-kamikaze l'ennemie absolue de la cause francophone a volé en éclat. Si en 2014 Benoit Lutgen avait catégoriquement refusé de suivre le MR à coup de viriles déclarations sur les plateaux TV, il en devient de facto l'allié aujourd'hui... et donc un partenaire plus que plausible pour une négociation avec les partis flamands. À l'inverse, avec une Flandre qui penche à droite, le PS semble aujourd'hui condamné à rester sur les bancs de l'opposition au moins à ce niveau de pouvoir. Il est déjà loin le temps où Elio Di Rupo incarnait la défense de l'unité nationale. 

Deux partis francophones dans une éventuelle majorité federale, c'est définitivement plus confortable... les chances de trouver une nouvelle majorité qui ne serait pas en rupture totale avec l'heritage du gouvernement Michel Ier sont moins minces aujourd'hui qu'elles ne l'étaient il y a un mois. L'auteur de ce blog fait partie de ceux qui pensaient que l'asymétrie de ces dernières années allait conduire à une autonomisation accrue de l'échelon régional. Reconnaissons que ce raisonnement doit être revu à la lecture des derniers événements : le fédéral et la wallonie ne jouent certes pas la même partition mais leurs petites musiques respectives seront moins dissonantes dans les prochains mois. 


Ajoutons, et ce point n'a peut-être pas été assez souligné, que les nouveaux partenaires wallons se sont lancés dans une ambitieuse réforme du système électoral. Une circonscription wallone, la fin des suppléances, le démantèlement des collèges provinciaux : autant de moyens de changer la pratique politique wallonne et de contrarier l'influence du PS. Enfin, la fin de la dévolution de la case de tête renforcera les candidatures individuelles au détriment des stratégies des partis (ce n'est pas forcément synonyme d'un accroissement de la qualité des parlementaires , mais on y reviendra). 

Bref, en juillet 2017 nous avons bien changé de paysage politique. Le leadership socialiste en Wallonie (large) et à Bruxelles (moins confortable) n'apparaît plus comme une tendance historique destiné à perdurer vaille que vaille. 

Bien sûr, nous n'en sommes pas encore là. Il ne vous aura pas échappé que CDH et MR ont assuré la promotion de candidats qui ont des ambitions maiorales (Willy Borsus) ou au moins communales (Alda Greoli). Que Paul Magnette ou Elio Di Rupo pour le PS ou Maxime Prévôt pour le CDH se repositionner sur des objectifs de proximité. C'est la séquence électorale qui l'impose. En 2018 les citoyens votent pour les communales. En 2019 (au plus tard) pour les régions et le fédéral. Le premier scrutin donnera le ton du second. Le PS se concentre d'ores et déjà sur les grandes villes. CDH et MR, ironie de leur positionnement, se livrent à un match dans le match pour les villes moyennes et les bourgades rurales. Les négociations qui se noueront au soir des communales seront capitales. Au PS, fort de sa position dans les grandes agglomérations on espere faire comprendre au libéraux que la violette reste une option possible. Au CDH on aura à cœur d'enrayer un effritement électoral constant, en pariant sur le sursaut que le contre-pied de Benoit Lutgen avait justement pour but de provoquer. Les démocrates-chrétiens ont beaucoup à perdre dans l'aventure. C'est,  finalement, à poids électoral constant, le Mouvement Réformateur, qui pourrait se retrouver en position d'arbitre. Être le principal bénéficiaire du changement d'attelage permet de partir en vacances le cœur léger. 

15 juillet 2017

Crise : le CDH et le coup des dominos

Un coup dans l'eau,
un coup de com, un coup de sang, un coup d'un impulsif à gros cou, mais surtout un coup mal pensé, mal préparé, mal ficelé, presqu'un coup d'amateur. Sur le changement d'alliance inopiné annoncé par Benoit Lutgen nous avons vu, lu, entendu, quantité d'analyses peu amènes. Paralysie, chaos, enlisement sont revenus comme des leitmotifs. 
Un mois après l'annonce cela vaut pourtant le coup de se poser un instant pour faire le point. Parce que les choses sont moins figées qu'il n'y paraît et que l'enlisement n'est que relatif. 
Mettons nous d'accord sur le point de départ. C'est bien un coup : coup d'état rampant ou coup de com, coup de Jarnac, mauvais coup ou bon coup, selon l'endroit d'où l'on se place, mais personne ne l'avait vu venir. Le CDH juge subitement le PS infréquentable et après ? Nous sommes à la mi-juillet et  les lignes bougent. 

Le parti Ecolo après avoir monopolisé l'attention sur la gouvernance vient de déclarer forfait. Il ne montera pas dans les exécutifs. Ni à Namur, ni à Bruxelles. C'est un premier éclaircissement. 
MR et CDH entament donc une négociation à deux pour la région wallonne. Il est probable qu'ils pourront aller au bout. Renversement d'alliance probable  à Namur mais pas à Bruxelles écrivaient les analystes... C'est là qu'intervient le deuxième coup du CDH. Celine Fremault affirme s'être fait doublée dans la gestion du Samu Social dont elle avait la tutelle et  décrète que cela suffit à rompre la confiance. Qu'importe que le coup soit tordu, moyennement crédible ou alambiqué. Le fait est là : le CDH ne veut pas rester en coalition avec le PS à Bruxelles non plus. Pour ceux qui douteraient, réécoutez Julie De Groote  sur BX1 qui évoquait dès vendredi soir  un "système socialiste"... si ce n'est pas une sortie concertée et une communication coordonnée je ne sais pas ce que c'est ... 

Ce second coup de canon n'est pas innocent. Il intervient après le forfait des écolos et alors que l'idée d'un maintien de la coalition bruxelloise faisait son petit bonhomme de chemin. Une semaine plus tôt les propos de Celine Fremault auraient été noyés dans la cacophonie. À ce moment précis, au lendemain du forfait des verts, ils ont pour effet  de faire tomber le gouvernement Vervoort. C'est une stratégie de dominos, où voyant les choses bien embarquées à Namur les centristes jouent quitte ou double sur Bruxelles. PS ou CDH, l'un des deux devra quitter la coalition régionale. 
La clef de la région bruxelloise est désormais dans les mains de Defi. Soit il privilégie l'accord de gouvernement passé avec le PS ... mais il devra convaincre les écologistes de remplacer le CDH, ce qui n'est pas gagné (la majorité garderait alors 42 sièges sur les 72 députés francophones). Soit il consent à s'embarquer dans une nouvelle coalition avec les centristes et le MR (soit 37 sièges pour les 3 partis). Dans le premier cas Défi joue sur la continuité de son action politique et la stabilité des institutions bruxelloises, avec un programme qui lui convient, et joue à l'aile droite. Mais il sera accusé de sauver le PS.  Dans le second il se retrouve à devoir négocier avec ses anciens alliés du MR, et on sait que ce divorce a laissé des traces, dans un rôle où il devra basculer sur l'aile gauche pour affirmer une position plus sociale que celle de ses potentiels  partenaires. Le parti d'Olivier Maingain n'a cependant pas tout à y perdre : il serait en position de réclamer la ministre-présidence bruxelloise en échange de son ralliement et s'offrirait une vitrine à la communauté française (pour un parti qui peine à s'implanter en Wallonie ce n'est pas si négligeable). Car MR-CDH-DEFI c'est aussi une majorité à la fédération Wallonie-Bruxelles (49 sièges sur 94), une manière de sortir de la crise par le haut et de répondre aux préoccupations communautaire d'Olivier Maingain (la presse est passé à côté de cette interprétation des propos du président de Défi : la stabilité de la fédération pourrait passer une responsabilité dans l'enseignement ou la formation pour son parti). Pour y arriver il faudra sans doute des discussions approfondies entre les amarantes et les libéraux qui pourraient ainsi se retrouver dans une situation délicate, alliés de la Nva au fédéral, en discussion avec les ex-FDF à la region... Quand Olivier Maingain met en avant le dossier du survol de Bruxelles il tape là où cela pourrait faire le plus mal. Ce coup aura donc un coût et il ne faut pas sous-estimer l'aversion personnelle qui subsiste entre les états-majors des deux formations. 

Impossible de dire aujourd'hui donc ce que privilégiera le parti d'Olivier Maingain. Mais laissez de côté les difficultés avec les partenaires bruxellois flamands : il est de tradition en région bruxelloise que les deux communautés négocient d'abord séparément avant de se retrouver. Si Guy Vanhengel a pu travailler avec Laurette Onckelinx et Rudi Vervoort il pourra aussi le faire avec Olivier Chastel, Didier Reynders et Vincent De Wolf. Et ne croyez pas que Pascal Smet abandonnera la majorité régionale si le PS francophone n'est plus là. Le plus compliqué est finalement de dépendre des néerlandophones pour les sujets régionaux les plus sensibles (il y a 89 députés au total). Bref le renversement d'alliance à Bruxelles n'est peut être pas fait mais il est crédible.  

La gestion et le commentaire de crise imposent de trouver le bon rythme. Le temps d'une négociation s'étire toujours plus que ne le croient les journalistes. Il faut que chacun puisse se positionner et s'exprimer. Qu'Ecolo fasse son tour de piste arrangeait tout le monde. C'est désormais Défi qui sera au centre de l'attention et pourra faire connaître ses conditions. Sauf qu'entre temps les contacts bilatéraux auront permis de tâter le terrain. Ces quatre semaines auront aussi permis de taper fort sur le CDH pour qu'il ne sorte pas renforcé de son coup d'éclat. Condition politique pour monter dans un attelage : ne pas paraître trop faible au moment où les négociations débutent vraiment. Le tempo médiatique qui veut livrer une nouvelle analyse, si possible définitive, jour après jour, n'est pas le tempo des négociateurs qui savent bien qu'il faut des semaines pour décanter une crise, faire oublier les petites phrases, se dégager des postures et de la pression. L'été est une période propice. Parce que l'attention du citoyen est moins forte. Parce qu'il y a aussi juste ce qu'il faut de moments symboliques pour emballer un rush final : la fête nationale du 21 juillet, ou la rentrée scolaire ... dans un pays qui a connu tant de crises gouvernementales, les plus impatients sont finalement les journalistes. 

Pour l'instant Benoit Lutgen n'a pas encore gagné son pari. Mais il est loin de l'avoir perdu. Au théâtre il faut frapper trois coups. Nous en sommes au deuxième. Le troisième viendra donc peut être d'Olivier Maingain.

19 juin 2017

Le(s) principe(s) de Benoit Lutgen

Physique de beau gosse, caractère combatif, regard ténébreux, voix de basse (pas autant que Denis Ducarme mais presque). Quand ils doivent écrire ou parler sur Benoit Lutgen les commentateurs politiques sont souvent démunis. La plupart ne le connaissent pas bien. Souvent ils ne l'estiment guère. Alors ils alignent les poncifs et les lieux communs : la ténacité ardennaise, l'homme au chien, le cauchemard de Charles Michel ou le brutus de Joëlle Milquet. S'il est difficile à cerner c'est parce que Benoit Lutgen ne laisse pas facilement approcher. L'homme est solitaire, cache quelques blessures profondes et n'a pas beaucoup d'estime pour le microcosme politico-médiatique de la capitale, qui le lui rend bien. 

Pourtant il en était bien de ce microcosme. C'était il y a une quinzaine d'années, une autre époque, et pour lui, une autre vie. Celle de secrétaire général d'un parti alors présidé par Joëlle Milquet. Avec Alain Raviart, Eric Poncin, François-Xavier Blampain, Celine Fremault et quelques autres petits jeunes, Lutgen fait partie de la garde rapprochée. Ils secouent le vieux PSC, le transforment en CDH, partent à l'assaut de Bruxelles, s'ouvrent aux communautés comme on dit, et pensent avoir enrayer la lente érosion des partis sociaux-chrétiens. Le groupe est pourtant moins soudé qu'il n'y paraît. Lutgen retourne vers la province du Luxembourg et s'éloigne de Bruxelles. Les liens se distendent, chacun son parcours et  ses priorités. La rivalité remplace l'amitié. En 2004 Benoit devient ministre de l'environnement et de l'agriculture. Il a 34 ans, il est à la fois proche de Joëlle Milquet et son principal concurrent. Il l'admirait, elle finira par l'agacer. En 2009 ils se présentent en ticket à la présidence, passage de témoin en douceur, il durera deux ans, mais passage de témoin quand même, et contrairement aux apparences Joëlle n'a pas eu le choix. 2012, Lutgen est confortablement élu bourgmestre de Bastogne. Sa reconversion est assurée, la présidence du parti peut désormais lui échapper. Une génération chasse l'autre, Maxime Prévôt se prépare à son tour. Voilà pour le parcours. 

Depuis 2011 Benoit Lutgen assume donc la présidence. Avec son style. Pas fan des médias, même si la TV ne le dessert pas. Pas dans la séduction, ni avec l'opinion, ni avec les autres formations. Pas vraiment dans l'émotion. Pas dans l'accumulation de propositions. Pas dans l'hypertechnicité. Un anti-Joëlle en quelque sorte. Elle avait tressé un axe fort avec Elio Di Rupo. Question de programme et de personnes. Lui est plus à droite et plus wallon. Il n'ose pas dénoncer  l'héritage, mais ne l'endosse pas vraiment non plus. Pourtant en 2014 il renouvelle le bail avec les socialistes. Majorités régionales à Bruxelles et en Wallonie. Le MR  pris de vitesse dans les régions, se précipite dans les bras de la NVA au fédéral et le CDH refuse d'en être. Question de principe : pas de négociation avec un parti separatiste. Sur les plateaux de télévision le président du CDH attaque violemment son homologue du MR, l'accusant de mensonge. Ne pas trahir les engagements faits devant l'électeur. Lutgen en fait une question de morale politique. Il a trouvé son positionnement. La politique, oui, mais avec des principes. Ce sera désormais sa ligne de conduite et sa marque de fabrique. 

Nous sommes trois ans plus tard. Benoit Lutgen annonce donc qu'il ne veut plus gouverner avec les socialistes. L'accumulation des affaires a eu raison de l'alliance rouge-romaine. Le samu social "c'est dégoûtant" dit-il sur le plateau de la RTBF. Le terme, à la limite du populisme, est un clin d'œil à l'électeur en colère. Et le président humaniste de tendre la main à ceux qui veulent se passer du PS. Au MR on savoure. Menteurs en 2014, sauveurs  en 2017. Toujours au nom des principes. Par deux fois Benoit Lutgen a donc pris les commentateurs et ses potentiels partenaires  à contre-pied. Parce qu'en politique on raisonne d'abord par intérêt, le nombre de ministres, le rapport de force, les alliances, les retombées... alors que Lutgen a mis un principe moral dans l'équation, défiant la logique de notre petit monde. Le bon sens luxembourgeois contre les calculs des instituts d'études. Quitte à paraître versatile et même un brin casse-cou : le changement de majorité n'est pas gagné d'avance. 

Ca c'est pour les apparences. Car en réalité ce retournement de situation est bien plus censé qu'il n'y paraît. L'accumulation des révélations a terni durablement l'image du PS. La contre-attaque d'Elio Di Rupo sur le decumul alors que le problème est celui d'élus qui s'enrichissent à des fins personnelles était une tentative de diversion maladroite. S'en dissocier ne fera pas de tort au CDH. Surtout Lutgen a sans doute compris mieux que d'autres à quel point la crise est profonde et  la distance entre les citoyens et leurs représentants  plus proche de l'abîme que du fossé. Il a observé le score d'Emmanuel Macron et de ses candidats à la présidentielle et aux législatives françaises. Il a compris que nous étions à la veille d'un séisme comparable en Belgique francophone. Il y avait une place à prendre, en rupture avec les partis traditionnels.  La fondation "Ceci n'est pas une crise ", l'une ou l'autre personnalité, des jeunes ou des anciens, peu importe... le "degagisme", cette volonté de chasser les tenants de l'ordre actuel allait se manifester au centre, comme elle se manifeste déjà à gauche avec le PTB. En provoquant le Big Bang Benoit Lutgen se donne une chance de sauver son parti. Ne rien faire était se condamner à couler lentement mais sûrement. En se repositonnant  vers la droite il opère un glissement qui évite de laisser trop d'espace à une initiative du type "En Marche". Dans cette course d'occupation de terrain il fallait tirer le premier. Lutgen l'a fait. Si vous aviez oublié que les élections communales ont lieu dans 15 mois les partis, eux, ne l'oublient pas. Un coup d'éclat avant les vacances d'été est le meilleur moyen d'imprégner l'opinion. Le CDH opère un descotchage tonitruant et piège Défi et Ecolo : celui qui refusera de négocier apparaîtra comme l'allié des socialistes et héritera du sparadrap. L'opération, si elle réussit, sera systémique. Il y a un an encore le MR semblait isolé, condamné à l'opposition faute de partenaire. C'est désormais le PS qui se trouve dans la position de l'indésirable.

Provoquer l'événement avant qu'il ne vous bouscule est donc une autre clef de lecture de la personnalité de Benoit Lutgen. Prendre des risques, agir, sans avoir nécessairement pesé toutes les conséquences du geste posé. Le chemin vers une nouvelle majorité peut sembler étroit, la pulsion paraître suicidaire. Si il échoue à former de nouveaux gouvernements, Lutgen sera celui qui a débranché la prise. Jamais bon pour les élections. À première vue cela semble d'ailleurs loin d'être gagné. Les propos sont agressifs. Défi, par la voix de Didier Gosuin veut renvoyer "les partis traditionnels" à leur turpitudes, CDH compris. Ecolo s'indigne d'une crise sans préavis et d'un renversement d'alliance qui n'aurait pas de sens. Seul le MR accepte ouvertement la main tendue. Tout le monde ou presque tape sur le président du CDH. Cela aussi ce ne sont que des apparences. Sans doute que certains présidents de parti ont été pris par surprise, et qu'il y a un peu de colère dans ces premières réactions. Mais, il y a de la tactique aussi. Il ne faut pas laisser Lutgen trop profiter de son opération. Pas qu'il apparaisse comme celui qui va moraliser la vie politique. Pas laisser croire que l'opération est gagnée d'avance. C'est un classique de la formation des coalitions. Ne pas donner l'impression qu'on rêve d'en être est le meilleur moyen d'aborder une négociation. En politique, un principe peut en cacher un autre








30 mai 2015

Benoit Lutgen et le retour de la morale politique

C'est un geste fort. Il est logique et cohérent. Conforme aux déclarations des derniers jours. Encore fallait-il être capable de le poser sans trembler.
Le CDH a donc décidé d'exclure la députée bruxelloise Mehinur Ozdemir. C'est ce reportage de Loic Parmentier (RTL TVI) qui a mis le feu aux poudres. On y voit l'élue fuir ostensiblement les caméras pour éviter une question prévisible sur la reconnaissance du génocide arménien. Convoquée par le comité de déontologie pour s'expliquer Mehinur Ozdemir a bien dû reconnaître qu'elle ne souhaitait pas employer ce mot là, ni devant la presse, ni devant ses pairs. Le couperet est tombé : le refus de nommer la chose n'est pas conforme à la ligne du CDH.  Injuste estime l'élue dans un communiqué. 

Formellement ce n'est pas Benoit Lutgen qui a pris la décision mais le comité de déontologie du parti humaniste, présidé par Dominique Brion. Dans la pratique on imagine bien que le président du parti ne pouvait être tenu à l'écart ni de la convocation ni de la décision finale. 
Par cette opération Benoit Lutgen renforce son image d'homme de valeurs. On ne le prendra donc pas en défaut : ayant affirmé sur la Première   qu'un élu qui niait le génocide arménien serait exclu dans les 5 minutes, il a tenu parole. Indépendamment  du jugement que l'on porte sur le fond de l'affaire c'est une bonne chose que la promesse de l'interview  soit respectée. Cela redonne du crédit à la parole politique, ce n'est pas si fréquent. 

Ayant violemment reproché à Charles Michel de ne pas tenir ses engagements de campagne Benoit Lutgen ne peut se permettre d'être pris en défaut sur ce terrain-là. On connaît des partis qui ont pourtant transigé et s'en sortent avec un communiqué alambiqué. Ce soir le CDH peut se permettre de mettre toutes les autres formations démocratiques au défi. Il a tranché sans tergiverser et montrer une voix claire que les partis n'osent emprunter en temps normal. Les gardiens de la morale partisane préfèrent souvent  tolérer les brebis égarées  en  faisant mine de regarder ailleurs : une entorse à la ligne du parti se justifie toujours quand on occupe une niche électorale. 

La décision du CDH n'allait pas de soi : avec 3098 voix aux dernières élections régionales Mehinur Ozdemir devance des personnalités comme Hamza Fassi-Fihri ou Pierre Komapny. Surtout Benoit Lutgen et les siens ont le courage d'abattre un  symbole. Celui de la première femme voilée élue dans un parlement européen. Ce n'est pas rien, et on imagine bien que dans la communauté belge-turque le traumatisme sera grand et risque de coûter plusieurs milliers de voix. Il va falloir convaincre que ce n'est pas la différence ou le foulard que l'on vise. Au sein même du CDH la sanction pourrait ne pas faire l'unanimité. Il suffit d'écouter la fin de cette interview pour s'en rendre compte. 

Le président du CDH rompt aussi avec un héritage : celui d'un parti qui sous la présidence de Joëlle Milquet considérait comme vital de s'ouvrir aux communautés non-chrétiennes. C'est le flirt avec les accommodements raisonnables, la fréquentation des églises évangéliques, l'ambiguïté consciente ou subie, qui vient d'arriver à son terme. Benoit Lutgen le wallon refuse la stratégie  d'ouverture tous azimuts que Joelle Milquet la Bruxelloise imposait à un CDH pas vraiment convaincu. Retour aux valeurs européennes. Le CDH auberge espagnole c'est terminé, tout le monde descend. Calcul politique à la clef : cette posture "morale" pourrait faire gagner plus de voix en Wallonie qu'elle n'en faire perdre à Bruxelles. 

Les journalistes vont maintenant scruter la réaction des autres partis. Au PS tout d'abord, qui a clairement un train de retard. Mais aussi au MR, au FDF et à Ecolo. Quand on considère une valeur comme essentielle elle ne peut pas s'effacer au profit de calculs électoraux. C'est vrai aujourd'hui sur le génocide. On espère que cela le sera aussi demain pour l'islamophobie, l'antisémitisme, l'homophobie ou même le machisme et les populismes de tout poil. Qu'on ne tolérera plus que des élus s'enrichissent ou cumulent sans vergogne au prétexte qu'ils apportent l'un ou l'autre siège. La politique qui ne tourne pas le dos à la morale nous redonne le moral. Choisir entre ses convictions ou la compromission, Benoit Lutgen  l'a fait. Aux autres de suivre. 




29 mars 2015

Quand le CDH drague les déçus du MR , ou la revanche du pôle des libertés

Ce n'est pas encore l'appel solennel, franc et massif. Juste une petite musique qui s'installe peu à peu. Et si les déçus du mouvement réformateur se tournaient vers le CDH pour sanctionner les dérapages à répétition de la NVA, l'allié tout puissant auquel les réformateurs ont fait allégeance ? Ce samedi l'idée émerge de deux interviews que le CDH accorde à la presse écrite. Explicitement  dans le Soir avec Catherine Fonck  : " quand je vois les couleuvres qu’ils doivent avaler semaine après semaine"  glisse-t-elle avant d'ajouter que son parti a "la main ouverte". La cheffe de groupe donné même un nom au malaise des libéraux : celui de Renaud Duquesne, le fils d'Antoine, ancien ministre de l'intérieur qui confesse avoir mal à son libéralisme social.  L'appel du pied est plus allusif dans la Libre Belgique avec Benoit Lutgen : " j'ai annoncé que des personnes nous rejoindraient, il y a des personnalités politiques qui nous ont approchés mais je veux qu'elles nous rejoignent par conviction pas par opportunisme, j'ai connu ça dans l'autre sens, je reste donc prudent.."

On serait à la place des dirigeants du parti humaniste on agirait sans doute plus frontalement. La séquence de cette semaine illustre parfaitement l'ambiguïté du mouvement réformateur. Voici un parti démocratique qui se retrouve contraint de cousiner avec une NVA qui n'a pas la même histoire et pas la même rigueur morale. Pour Charles Michel l'équilibre à trouver est inconfortable : assumer la charge d'homme d'Etat et rester en phase avec ses valeurs (et on ne parle même pas de l'héritage paternel avec le fameux libéralisme social) d'un côté, maintenir la cohésion gouvernementale et permettre à chaque partenaire, NVA inclus, de s'exprimer de l'autre.  Les propos de Bart De Wever sont une entorse a l'antiracisme, tout le monde en convient. Le partage des rôles entre Olivier Chastel (président de parti) qui condamne et Charles Michel (premier ministre) qui avalise n'est pas des plus lisibles. Rappelons-nous qu'en pleine campagne électorale Charles Michel lui-même indiqué que  la NVA avait des "relents racistes" (c'était le 21 mai 2014 chez Bertrand Henne). Une fois installé au 16 avec le soutien de cet allié le premier ministre n'a plus la langue aussi libre, c'est une évidence. 

Il n'y a pas que le racisme et le populisme de la NVA. Il y a aussi le programme politique de la coalition. J'avais  déjà écrit dans un article précédent que le MR etait en voie de "droitisation". J'entends par ce mot une expression publique et une doctrine qui s'affirment plus franchement libérales que par le passé. Mettez les deux éléments ensemble : un estompement des valeurs morales et une plus grande radicalité des idées. Le Mouvement Réformateur sortira du gouvernement avec une image moins centriste que celle qu'il développait avant d'y entrer. 

Pour une partie de l'électorat réformateur ce compagnonnage embrassant et ce glissement idéologique peuvent devenir difficiles. Dans cette situation le CDH comme le FDF pourraient attirer un électorat de droite, mais pas trop. Un électorat à qui l'idée de faire la courte échelle aux nationalistes flamands donne des boutons. Un électorat qui se reconnait davantage dans le centrisme d'un Francois Bayrou ou le gaullisme d'un Alain Juppé que dans l'activisme de Nicolas Sarkozy. On peut pronostiquer ainsi la prochaine séquence : le MR renverra le CDH  et le FDF vers leur gauche, rappelant leur alliance avec le PS pour écarter le danger. Le CDH et le FDF cultiveront leurs caractères centristes pour s'élargir vers la droite et mettront en avant leur refus des compromissions (sur le racisme ou l'avenir du pays) pour attirer les brebis déboussolées. Et quand la FGTB, la CSC ou le PS tacleront le MR ce ne sera pas la gauche mais le centre qui en profiteront. 

L'allusion au passé de Benoit Lutgen est particulièrement révélatrice. Au CDH on a en mémoire les années 2003-2004. Quand Gerard Deprez puis Richard Fournaux avaient quitté le parti pour rejoindre le MR. A l'époque c'est Antoine Duquesne (le père de Renaud) qui avait lancé un appel à constituer un "pole des libertés" pour "créer une alternative au socialisme". La manœuvre n'avait eu qu'un succès  relatif : les libéraux avaient payé le prix fort en étant éjectés des majorités régionales par un PS qui s'était senti trahi un an plus tard.  Aujourd'hui l'idée  de lancer un "pôle  des convictions" pour "créer une alternative à la NVA et aux compromissions" apparaît comme une stratégie crédible. Le CDH salive a l'idée de prendre sa revanche. Même si les pôles, union ou tentatives de refondation du paysage politique sont rarement des réussites. 

24 juin 2014

Le CDH et la logique des blocs

Le CDH a donc dit non à la NVA. En soi ce n'est pas une surprise. Sur le fond, Benoit Lutgen et ses lieutenants (à commencer par Françis -l'antiraciste- Delpérée) avaient annoncé la couleur dans la dernière ligne droite de la campagne : rien de commun entre les démocrates humanistes francophones et les nationalistes flamands. L'alliance était impensable avant le 25 mai, elle l'est toujours après. C'est logique et honorable.  Sur la forme en revanche, la séquence d'aujourd'hui peut laisser perplexe. D'abord parce que la note produite par Bart De Wever est suffisamment tiède et générale pour qu'elle puisse sembler, à première vue, une base de discussion acceptable y compris pour un parti francophone. Ensuite parce que Benoit Lutgen motive son refus au moins autant parce qui se trouve dans la note que par ce qui ne s'y trouve pas. On n'est donc pas loin du procès d'intention (on notera toutefois qu'au moment ou je mets ce billet en ligne le CDH publie un communiqué un peu plus consistant qui détaille ses inquiétudes sur des initiatives communautaires possibles à la majorité simple, l'absence d'engagement sur le maintien de la pension à 65 ans,  la perspective d'une modération salariale ou un financement insuffisant des soins de santé par exemple, mais il faut rappeler que ce n'était qu'une feuille de route pas un projet abouti). Et surtout on ne comprend pas pourquoi le CDH demandait une note si c'est pour donner l'impression que ce refus était acquis d'avance.

Dans la réalité les choses sont plus complexes. Benoit Lutgen avait sans doute la conviction dès sa première rencontre avec l'informateur que le scénario proposé n'etait pas possible pour lui. D'abord parce qu'il ne partage pas le programme de la  NVA. Ensuite parce qu'il se sentait mal à l'aise dans un projet de coalition ou son parti aurait incarné une aile gauche numériquement faible et peu susceptible d'imposer ses vues face à trois partis nettement  plus à droite. Parce qu'avec De Wever le courant ne passe pas. Parce qu'avec les libéraux le courant ne passe pas mieux (et même moins bien). Parce que le CD&V est un faux parti frère (et donc pas loin du parti faux-frère). Et parce qu'être le seul à siéger  à tous les niveaux de pouvoirs, quand le régional tire à gauche et le fédéral à droite, c'est prendre le risque d'etre écartelé  et de prendre des coups de tous les côtés. La position de refus  du nouveau Monsieur Non ne faisait pourtant pas l'unanimité au sein de ses propres troupes. Pour certains membres du bureau humaniste, la coalition federale de "droite" était une occasion unique de montrer son indépendance vis à vis du PS et de priver le MR de l'argument du "scotchage". C'était démontrer que le CDH était au centre politiquement mais aussi stratégiquement parlant. La discussion interne fut donc une véritable discussion. A tel point qu'en cours de journée la rumeur annonçait que les humanistes n'allaient peut être pas fermer la porte, mais poser des questions à l'informateur. Le souci de cohérence l'a finalement emporté sur la tentation du bon coup. 

Ce soir, en fonction de vos convictions vous partagez probablement l'une des lectures suivantes. 

Soit vous trouvez que le CDH a été logique, qu'il respecte les positions prises dans la campagne, et qu'on ne peut s'allier à la NVA qu'en tout dernier recours. Monter dans une telle coalition présentait des risques sociaux pour les francophones et le CDH ne pouvait pas faire partie de ceux qui par petites touches risquaient de rogner sur la protection sociale ou dégraisser l'Etat Fédéral. Dans ce cas vous noterez que c'est finalement le MR qui fait la mauvaise opération de la journée en étant le seul parti francophone à avoir montrer qu'il était prêt à entrer dans ce genre de discussion avec un Bart De Wever qui reste un grand méchant loup temporairement déguisé en Mère Grand. 

Soit vous trouvez que le CDH manque de courage. Que la note de Bart De Wever était une base de discussion acceptable, qui préservait l'essentiel pour les francophones et surtout que c'était une occasion unique de pratiquer une forme d'alternance au niveau fédéral. Vous regretterez alors sûrement que le CDH finisse dans les faits par toujours s'aligner sur le PS et que ces deux partis soient indissociables depuis 10 ans à tel point que le vote CDH soient en passe de devenir inutile, que Benoit Lutgen est un Pinocchio ardennais dans les mains d'un Gepetto montois et que ses électeurs doivent constater que leurs suffrages théoriquement au centre servent à maintenir des coalitions à gauche. 

Je vous propose un autre niveau de  lecture. Celui de la logique des blocs. En optant pour le refus et en le motivant par les arguments employés ce mardi soir Benoit Lutgen défend son projet politique bien sur, mais renforce malgré tout la division de la Belgique en deux blocs que tout opose : la langue, mais aussi la sensibilité politique , le rapport à la sécurité sociale, le rythme de réforme, etc. 
Schématiquement le bloc flamand s'organise autour de la NVA, le CD&V et dans une moindre mesure l'open VLD en sont des satellites proches tandis que Groen et le SPA évoluent à la marge du système, dans un rôle d'opposants peu audibles. Le groupe francophone s'organise autour du PS avec le CDH et potentiellement le FDF et Ecolo en satellites proches tandis que le MR est désormais à la marge du bloc francophone.   

De bloc à blocage il n'y a qu'un pas. On ne voit pas aujourd'hui qui peut lancer des ponts d'un bloc à l'autre. Imaginer que le système flamand ne tourne plus autour de la NVA et que ce bloc néerlandophone va se fissurer pour laisser le parti de Bart De Wever sur le bord de la route federale est un pari hasardeux. Croire que le bloc francophone peut s'organiser sans le PS vient d'etre démenti par les faits. Nous revenons donc à la situation de 2010 quand PS et NVA se faisaient face. Mais on notera que ces deux acteurs majeurs ont bâti leur (relatif) succès électoral  sur la dénonciation de l'autre. Il faudra beaucoup de doigté et sans doute pas mal de temps pour contourner la logique des blocs. Vous pouvez lancer le compteur.

04 février 2014

De l'autorité présidentielle

Officiellement il dément toute forme d'autoritarisme. Il s'agit, dit-il, de respecter les promesses faites aux électeurs liégeois lors des élections communales. Formellement Benoît Lutgen a raison : Anne Delvaux s'était bien engagée , coupure de presse à l'appui, à siéger en tant qu'Echevine. Elle avait même précisé qu'elle le ferait dans les deux ans, le temps de finir son mandat européenn. Pourtant, derrière l'argument officiel, personne n'est dupe. Le différent qui oppose le président du CDH à la députée européenne, ancienne journaliste de télévision, a aussi pour explication une opportunité à saisir (acceuillir le patron de la CSC ne se refuse pas) des questions de stratégie électorale ( les 120 000 voix d'Anne Delvaux seraient plus utiles à la chambre) un nécessaire ancrage local ( il faut renouveler les cadres à Liège) et un problème relationnel entre un homme et une femme. C'est aussi et surtout le style Lutgen qui s'affirme. En défiant ouvertement son président de parti (ce sera l'Europe ou rien) Anne Delvaux a fermé la porte des discussions dans une période ou Benoît Lutgen ne peut pas se permettre de paraître faible.
Un président ne se laisse pas dicter sa conduite, surtout pas sur la place publique, s'il veut garder la maîtrise de ses troupes. À cet égard la période est cruciale. Le pouvoir présidentiel se manifeste à deux moments clefs dans notre système politique : quand il faut confectionner les listes (nous y sommes) et quand il faut nommer les ministres (nous y serons dans un laps de temps plus ou moins long). Ces dernières semaines Benoît Lutgen a donc très clairement affirmé son statut de président de parti. D'abord en arrêtant une stratégie ( priorité aux élections régionales, pour lesquelles la plupart des ténors sont mobilisés), ensuite en assumant seul la désignation des têtes de listes  et la communication qui va avec. Mieux même, il a réussi à convaincre Joëlle Milquet de se présenter à la région bruxelloise, dont elle ne voulait pourtant pas entendre parler 3 mois plus tôt. Avec ce mouvement surprise Benoît Lutgen a gagné le statut de seul maître à bord, et Joëlle Milquet, dans une forme d'allégeance, perdu celui de belle-mère du parti. En se risquant sur ce terrain Anne Delvaux ne pouvait pas gagner.
Cette péripétie devrait attirer notre attention sur d'autres présidences qui pourraient connaître des moments de tensions au cours des prochaines semaines qui sont autant d'occasion de tester leurs pouvoirs réels. Commençons par le Mouvement Réformateur. Tout le monde à bien noté que Charles Michel et Didier Reynders ne disaient pas exactement la même chose vis à vis de la NVA. Soit. Les deux figures de proue libérales peuvent s'autoriser quelques divergences dans l'expression (ça permet de ratisser plus large). En revanche la confection des listes électorales à Bruxelles ne souffrira pas d'approximations. En cas de différents sur les places à octroyer cela finira par se savoir, un cafouillage fera mauvais genre, et ce sera l'occasion de mesurer le rapport de force triangulaire entre Reynders, De Wolf et Michel. 
La situation est encore plus délicate au Parti Socialiste, où tous les observateurs soulignent le flou qui entoure la non-candidature de Jean-Pascal Labille. La fédération liégeoise n'en veut pas, le boulevard (comprenez Paul Magnette, Elio Di Rupo et leurs conseillers) voudrait bien, et pour l'instant il semble que ce soit la fédération qui gagne. Paradoxalement, dans le plus grand parti de Wallonie, un leader tout puissant n'est pas en capacité de faire les listes. Pire même, le boulevard tente de négocier une place honorable pour Frédéric Daerden, convaincu que ses voix seraient plus précieuses sur une liste à la chambre qu'à l'Europe. Et là encore la fédération, contrôlée par Willy Demeyer, fait de la résistance. Au  final l'empereur rouge qu'on croit tout puissant se révèle bien démuni quand la compétition électorale arrive. On peut être un géant politique, auréolé de tant de victoires, et se retrouver nain au pays des fédérations.
Anne Delvaux aurait du changer de parti.


Complément d'information au 05 février, 11h30 : d'après mes dernières informations Frédéric Daerden pourrait finalement occuper la dernière place sur la liste à la Chambre. Les socialistes liégeois se sont vus en début de semaine pour mettre en place ce scénario, mais rien n'est encore définitif.


Benoit Lutgen : l’interview politique

02 janvier 2014

La "to do list" de Benoit Lutgen

Il y a les bonnes résolutions. Il y a aussi les dossiers urgents à résoudre. Les décisions laissées en souffrance, les questions renvoyées à plus tard faute de temps pour les étudier. Cela vous donne un petit air de "devoirs de vacances". Les présidents de parti en année électorale sont comme les étudiants en blocus : ils ne profitent pas pleinement de la trêve des confiseurs. Ils ont déjà la tête dans la confection de leurs listes.
 
Prenons la "to do list" de Benoit Lutgen, président du CDH.
 
Pendant la quinzaine de Noël le bastognard devait d'abord prendre des nouvelles de Marie-Dominique Simonet. Depuis qu'elle a mis sa carrière ministérielle entre parenthèse pour raison de santé Marie-Dominique Simonet et Benoît Lutgen ont eu une série d'entretiens téléphoniques. De courtoisie d'abord, pour savoir comment évoluait la santé de l'ancienne ministre. Mais des conversations politiques aussi pour déterminer un éventuel retour de "Marie-Do" comme on l'appelle dans son cabinet. L'interview qu'elle accorde cette semaine à Paris-Match confirme ce que Benoit Lutgen savait déjà : si les nouvelles médicales continuent d'être rassurantes Maie-Dominique Simonet reviendra bien en politique. Elle en a l'envie. Pour le président du CDH c'est un dilemme de moins à trancher dans la confection des listes pour les élections du mois de mai. A Liège vous devriez donc voir Melchior Wathelet en tête de la liste pour les élections législatives, Marie-Dominique Simonet emmènera donc la liste à la région en principauté et Marie-Martine Schyns tirera celle de l'arrondissement de Verviers. Voici don un casting de réglé, et une ligne à barrer dans la liste des cadeaux de Noël.
 
A l'autre bout de la Wallonie, le dilemme est comparable et tout aussi douloureux mais le scénario n'est pas tranché. Là aussi c'est une maladie qui complique la donne . Damien Yzerbyt échevin à Mouscron et député wallon s'apprêtait à être tête de liste aux prochaines régionales. Lui y croit toujours. Il l'annonçait d'ailleurs à des journalistes de la presse  locale  début décembre, sur le mode "bien sûr que je suis tête de liste". L'état-major du CDH  en doute pourtant. "Son état de santé ne lui permettra pas de mener campagne, ce n'est vraiment pas raisonnable" entend-on dans les couloirs de la rue de Deux-Eglises. Entre l'intérêt du parti et le message personnel douloureux à faire passer, la décision, humainement délicate, n'est pas encore tout à fait prise, et Benoit Lutgen y aura surement pensé au cours de derniers jours, soupesant le pour et le contre. A Noël, pour les présidents, il n'y a pas que des cadeaux.
 
Entre Liège et Mouscron, géographiquement, il y a Bruxelles. Ce n'est pas le nœud le plus simple à trancher. Joëlle Milquet a vocation à être tête de liste  aux élections législatives. Un combat des rois qui lui permettrait de se mesurer à Didier Reynders, Laurette Onkelinx, Olivier Maingain. Mais dans son parti beaucoup la prient de mettre son potentiel électoral au service de la bataille régionale : " à la chambre avec Joëlle Milquet  ou pas les équilibres ne changeront pas beaucoup, alors qu' à la région, elle est capable de nous faire prendre un ou deux sièges". Jusqu'à présent Joëlle Milquet ne voulait pas entendre parler de ce scénario. Son président de parti aura peut-être tenté une dernière fois de la persuader pendant la trêve. S'il n'y parvient pas il devra choisir entre Benoit Cerexhe et Céline Fremault pour conduire la liste régionale. Aux dernières nouvelles la côte de Benoit Cerexhe ne cesse de grimper : c'est lui qui a représenté le CDH lors des dernières négociations avec les partis flamands, et plusieurs observateurs  internes au parti estiment qu'il serait préférable pour Céline Fremault d'accepter la seconde position plutôt que de s'imposer en tête de liste sans avoir la garantie de faire le plus gros score. Benoit Cerexhe bénéficierait donc de la préférence de son président de parti, même si Benoit Lutgen, comme à son habitude,  ne laisse rien transparaitre.
 
Enfin, avoir une "to do list" bien remplie  ne doit pas vous empêcher de faire face à l'imprévu et sentir les bons coups. Alors qu'il doit faire face à l'arrivée de Willy Borsus sur ses terres luxembourgeoises le président du CDH n'a pas manqué d'apporter un soutien très visible au FDF cette semaine. Son parti accordera une signature de député  à celui d'Olivier Maingain pour lui épargner la fastidieuse campagne de signature permettant de déposer une liste à la chambre. Avec la défection de Damien Thiéry le FDF n'avait  en effet plus le nombre de députés nécessaires. "Le cdH souhaite que le débat démocratique ait lieu" précise le communiqué qui annonce ce soutien trans-partisan. En réalité le risque que le FDF n'obtienne pas les signatures requises était relativement faible. L'opération était donc autant un coup de pouce à la démocratie qu'un coup de coude au mouvement réformateur, dont on souligne par la même occasion qu'il a bien débauché un député sortant dans une forme de loyauté discutable . Pour Benoit Lutgen, comme pour les autres dirigeants d'une formation politique, une pique à destination d'un parti concurrent reste  toujours une occasion à ne pas rater, que l'on soit en période de vacances ou pas.

21 février 2008

PS et CDH divisés sur les 90km/h en Wallonie


Est-il logique de continuer à rouler à 120 km/h sur les autoroutes wallonnes les jours de pollution, alors que la vitesse est limitée à 90km/h en Flandre ? La réponse ne peut qu’être négative : non ce n’est pas logique, même si l’on peut débattre de l’efficacité de la mesure.
Ce matin sur Bel RTL le ministre wallon de l’environnement a clairement indiqué qu’il souhaitait que la limitation de vitesse à 90km/h les jours de pollution devienne coercitive et plus seulement indicative. Il a tout aussi clairement indiqué que le ministre de l’équipement Michel Daerden y était opposé : « je lui en reparlerai encore ce matin » a glissé le ministre CDH. Le ministre André Antoine (transports, CDH) étant également favorable à une limitation réelle de la vitesse, il y aurait donc un clivage entre socialistes et humanistes sur cette question.
Lors de l’interview, disponible ici, Benoit Lutgen est également revenu sur les ressources en eau de la Wallonie. Sur 5 litres produits dans le sud du pays 1 part vers la Flandre et 1 vers la ragion Bruxelloise. Enfin un exemple de transfert sud – nord !