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08 septembre 2013

Pour l'Avenir, Tecteo est un moindre mal

C'est amusant ces éditos, ces tweets, ces interviews pugnaces et ces débats dominicaux qui s'enflamment. Sujet du jour : le rachat de l'Avenir par Tecteo nuit-il à la liberté de la presse ?

Et c'est vrai il y a des questions à  poser. D'abord parce que lier un groupe de presse à une autre activité c'est prendre le risque que l'on ne soit pas très regardant sur ce que l'autre branche du groupe traficote. Il faut donc être vigilants. Mais affirmer que c'est une première  est une vaste blague : TF1 est lié au groupe Bouygues, Canal Plus à Vivendi, le Figaro à Dassault. Récemment Lagardère (ex-Hachette) et EADS (ex-Matra) cohabitaient joyeusement. Cela peut parfois limiter le pouvoir d'investigation ou d'indignation mais cela ne fait pas des journalistes employés par ces grands groupes de simples publicistes, soyons sérieux. Dans notre modèle économique, les intérêts économiques se croisent et les influences s'entremelent. La seule garantie d'une information de qualité reste la diversité des titres et la concurrence. C'est la raison pour laquelle service public et société privé sont si complémentaires en audiovisuel.

Deuxième élément à surveiller la propension de Stéphane Moreau, directeur général de Tecteo, à vouloir contrôler la presse. L'homme n'aime pas la critique dit-on, il aime jouer du rapport de force et n'hésite pas à lancer des actions en justice contre des quotidiens qui écrivent des choses qui lui déplaisent. Cela mérite d'être dit. Soit. Mais laissons la justice et la presse faire leur boulot. Ce n'est pas parce qu'on dépose plainte qu'on obtient gain de cause. Et ce n'est pas parce qu'on est menacé qu'on arrête d'écrire, fort heureusement. Contrairement aux idées reçus les plus habiles censeurs ne sont pas les plus bruyants. 

Pour éviter de dire ou d'écrire n'importe quoi sur cette affaire il importe de savoir deux ou trois petites choses qui n'ont pas réellement été expliquées à l'opinion publique. D'abord que Corelio était vendeur. Le groupe flamand investit dans une nouvelle stratégie en Flandre avec une grande concentration en court : la constitution d'un groupe "Het Mediahuis" où il met en commun ses titres papiers avec ceux de Concentra. Parallèlement Corelio doit aussi éponger les pertes de ses activités TV avec la chaîne Vier. En clair Corelio est passé d'une logique de diversification géographique (offrir à des annonceurs des médias francophones en complémentarité avec son offre flamande, raison invoquée lors du rachat de l'Avenir) à une stratégie de diversification des médias (on investit dans la télévision et l'internet et on syndique les contenus, stratégie actuelle).

Ensuite, si il y a un vendeur il ya forcément un acheteur. En l'occurrence il y en avait deux : Tecteo et Rossel. Je ne vous fait pas l'injure d'expliquer que Rossel est un groupe majeur de la presse francophone, concentrant près de la moitié du marché avec Le Soir et les éditions Sud Presse. L'avenir représente grosso-modo 30%. Si Rossel avait remporté la vente  il représenterait aujourd'hui les 3/4 du marché... une situation que les défenseurs de la liberté de la presse ne pourraient assurément pas accepter.

Surtout, il aurait fallut beaucoup de candeur pour croire que Rossel allait conserver les titres de l'Avenir en parallèle à ceux de Sud-Presse. A terme la fusion, et donc la disparition de l'un des deux journaux était inévitable. Disons-le franchement : le rachat par Tecteo a sauvé l'Avenir d'une mort certaine. Et ça c'est une bonne nouvelle pour les journaliste de l'Avenir, pour ceux de Sud-Presse aussi, pour l'information au sens large et pour la démocratie.

Quels sont donc les enjeux du débat aujourd'hui ? Tout simplement de garantir l'indépendance d'une rédaction. Il faut faire confiance aux journaliste de l'Avenir pour qu'ils organisent les conditions de cette indépendance : une société de rédacteurs qui se prononce sur la nomination du rédacteur en chef, une politique éditoriale claire et publiquement défendue, la poursuite d'une stratégie volontariste, des investissements, la conscience de chacun... C'est ce qui fait la qualité d'un journal.

Le second enjeux se trouve au niveau des pouvoirs publics. Il est de leur responsabilité que le monde de la presse soit protégé d'un certain nombre de dérives. La presse est soumise aux lois du marché, soit, mais cela n'empêche pas de prévoir des gardes-fous (par exemple lier les aides à la presse au respect des  recommandations du CDJ, organe qui émane du secteur, ne serait pas une sotte idée). C'est le boulot de la fédération Wallonie-Bruxelles.

Enfin, l'enjeu crucial réside dans la mise en place des outils d'information du futur. Le monde du papier va progressivement s'effacer derrière les tablettes et les écrans. Nous n'imaginons pas encore très bien comment nous consommerons de l'information demain, mais nous savons déjà que le modèle est fortement amené à évoluer. C'est ce qui conduit Tecteo à vouloir se rapprocher de grands groupes de presse (L'avenir aujourd'hui, IPM demain). Nous risquons d'avoir un marché francophone divisé en deux grands groupes Rossel/Tecteo à parts égales. Ajoutez deux grands opérateurs télé (RTL/RTBF) , car les métiers sont amenés à se rapprocher, c'est une  simple question de technique, vous aboutissez à un match à 4. Est-il normal que l'un des opérateurs contrôle à la fois  le contenant et le contenu, en d'autres termes les moyens de diffusion et les programmes ?  De mon petit point de vue de journaliste, cela me semble une question bien plus centrale que tout ce que j'ai entendu depuis 48 heures.