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30 juillet 2017

Un changement systémique

Nous sommes fin juillet
et le petit monde parlementaire prépare ses valises. Les plus rapides ont même  déjà sauté dans l'avion des vacances. Les plus besogneux prennent des cours de langues au Ceran. D'autres s'exhibent pour quelques heures encore à Libramont ou à Tommorow Land. Et pourtant tous n'ont peut être pas réalisé à quel point ces congés d'été marquent une césure. L'installation d'une nouvelle majorité  à la Région Wallonne  sans passer par la case électorale est une fracture  qui irradie bien au delà de l'Elysette. Le renvoi du Parti Socialiste, qu'on pensait jusque-là incontournable, n'implique pas qu'un changement de  gouvernement régional. Il est le point de départ d'une période d'instabilite (qui en politique comme ailleurs prépare l'arrivée d'un nouvel équilibre). Les prémices d'une réaction en chaîne dont nous ne mesurons pas encore tous les effets. 

D'abord à Bruxelles, même si Défi ne semble pas vouloir d'un virage à droite et préfère la continuité avec Rudi Vervoort à l'aventure avec les libéraux. La messe n'est pas complètement dite. La suite des auditions de la commission Samu Social (mais pouvons-nous encore y apprendre quelque chose ? ), la capacité du CDH bruxellois à se maintenir dans le gouvernement Vervoort, tout en conservant la confiance de ses partenaires, et le climat politique global décideront de la suite.

Le scénario reste incertain aussi pour la Fédération Wallonie-Bruxelles (ex- Communauté Frančaise ) qui reste étrangement en suspens. On imagine mal les démocrates-humanistes voter avec le MR en Wallonie et avec le PS en Federation tant ces niveaux de pouvoirs sont complémentaires et désormais institutionellement imbriqués par la double casquette d'Alda Greoli. Peut on sereinement croire qu'une  ministre évoque l'assistanat (un vocabulaire anti-PS d'inspiration très droitière ) le lundi pour discuter budget avec Rudy Demotte et André Flahaut le mardi et enseignement supérieur avec Jean-Claude Marcourt le mercredi ? Non. La rentrée de la fédération sera explosive. CDH et MR y mettront une pression maximale pour tenter de faire basculer la majorité. Socialistes et Défi résisteront. Les écologistes continueront de se faire prier sans vouloir prendre des responsabilités pour lesquelles ils ne s'estiment pas mandatés. La paralysie est prévisible mais risque d'être rapidement intenable. Le monde de l'enseignement, les parents, les artistes : les attentes sont nombreuses et l'inaction n'est pas une option. 

À cette instabilité francophone s'ajoute une perspective federale. En changeant de partenaire le CDH a sorti le Mouvement Réformateur de son isolement. Le front commun "anti Nva" qui avait fait de la coalition Suèdo-kamikaze l'ennemie absolue de la cause francophone a volé en éclat. Si en 2014 Benoit Lutgen avait catégoriquement refusé de suivre le MR à coup de viriles déclarations sur les plateaux TV, il en devient de facto l'allié aujourd'hui... et donc un partenaire plus que plausible pour une négociation avec les partis flamands. À l'inverse, avec une Flandre qui penche à droite, le PS semble aujourd'hui condamné à rester sur les bancs de l'opposition au moins à ce niveau de pouvoir. Il est déjà loin le temps où Elio Di Rupo incarnait la défense de l'unité nationale. 

Deux partis francophones dans une éventuelle majorité federale, c'est définitivement plus confortable... les chances de trouver une nouvelle majorité qui ne serait pas en rupture totale avec l'heritage du gouvernement Michel Ier sont moins minces aujourd'hui qu'elles ne l'étaient il y a un mois. L'auteur de ce blog fait partie de ceux qui pensaient que l'asymétrie de ces dernières années allait conduire à une autonomisation accrue de l'échelon régional. Reconnaissons que ce raisonnement doit être revu à la lecture des derniers événements : le fédéral et la wallonie ne jouent certes pas la même partition mais leurs petites musiques respectives seront moins dissonantes dans les prochains mois. 


Ajoutons, et ce point n'a peut-être pas été assez souligné, que les nouveaux partenaires wallons se sont lancés dans une ambitieuse réforme du système électoral. Une circonscription wallone, la fin des suppléances, le démantèlement des collèges provinciaux : autant de moyens de changer la pratique politique wallonne et de contrarier l'influence du PS. Enfin, la fin de la dévolution de la case de tête renforcera les candidatures individuelles au détriment des stratégies des partis (ce n'est pas forcément synonyme d'un accroissement de la qualité des parlementaires , mais on y reviendra). 

Bref, en juillet 2017 nous avons bien changé de paysage politique. Le leadership socialiste en Wallonie (large) et à Bruxelles (moins confortable) n'apparaît plus comme une tendance historique destiné à perdurer vaille que vaille. 

Bien sûr, nous n'en sommes pas encore là. Il ne vous aura pas échappé que CDH et MR ont assuré la promotion de candidats qui ont des ambitions maiorales (Willy Borsus) ou au moins communales (Alda Greoli). Que Paul Magnette ou Elio Di Rupo pour le PS ou Maxime Prévôt pour le CDH se repositionner sur des objectifs de proximité. C'est la séquence électorale qui l'impose. En 2018 les citoyens votent pour les communales. En 2019 (au plus tard) pour les régions et le fédéral. Le premier scrutin donnera le ton du second. Le PS se concentre d'ores et déjà sur les grandes villes. CDH et MR, ironie de leur positionnement, se livrent à un match dans le match pour les villes moyennes et les bourgades rurales. Les négociations qui se noueront au soir des communales seront capitales. Au PS, fort de sa position dans les grandes agglomérations on espere faire comprendre au libéraux que la violette reste une option possible. Au CDH on aura à cœur d'enrayer un effritement électoral constant, en pariant sur le sursaut que le contre-pied de Benoit Lutgen avait justement pour but de provoquer. Les démocrates-chrétiens ont beaucoup à perdre dans l'aventure. C'est,  finalement, à poids électoral constant, le Mouvement Réformateur, qui pourrait se retrouver en position d'arbitre. Être le principal bénéficiaire du changement d'attelage permet de partir en vacances le cœur léger. 

31 octobre 2015

Impardonnable

Imprudente. Ainsi le premier ministre a-t-il qualifiée la ministre de la mobilité Jacqueline Galant. Imprudente, donc, mais de bonne foi, comme si une faute avouée était à moitié pardonnée. Dans la majorité on retient son souffle et on se racle la gorge. Dans l'opposition on enrage et on se retient : on sait trop bien qu'exiger une démission est le meilleur moyen de l'empêcher, transformer le malaise en show parlementaire sera contre-productif, à trop taper sur la fautive on risque d'en faire une victime. 

La personnalité hors-norme de Jacqueline Galant avec son bon sens populiste et son refus du conformisme en fait à la fois une machine de guerre électorale et une bombe à retardement gouvernementale. Tout le monde le savait. Les formules chocs, les dérapages en interview, un soupçon de xénophobie et une dose de clientélisme local  cela aide à tenir un fief électoral, pas à administrer un département complexe. Jacqueline Galant c'est l'efficacité au détriment de la subtilité. On sait maintenant que la légalité n'est pas non plus son souci premier. On ne s'acharnera pas sur la personne : hériter des compétences comme la SNCB ou le survol de Bruxelles, ce n'est pas une sinécure. A la vérité des dossiers tellement pourris que personne n'en voulait et que le MR a bien été obligé de les ramasser. La faute n'incombe pas à Jacqueline Galant mais à ceux qui ont confectionné l'attelage gouvernemental, dont le souci premier était d'équilibrer les postes entre Micheliens et Reyndersiens, hommes et femmes, hennuyers et liégeois. Dans ce genre d'exercice la compétence n'est qu'une variable parmi d'autres. C'est un état de fait, valable pour plusieurs partis, même si on peut s'en désoler. 

Imprudente, le qualificatif du premier ministre reste faible. Les faits sont les suivants : un premier contrat attribué au cabinet d'avocat Clifford Chance par le cabinet Galant pour une defense en justice sur un dossier précis, ce qui pouvait encore se plaider. Puis une autre mission, encore une autre et au final un contrat de conseil sur l'ensemble du dossier aéroport, pour un total entre 400 000 et 500 000 euros. La technique est connue : cela s'appelle du saucissonage. On procède ainsi pour rester sous les seuils qui obligent à passer un marché public. C'est totalement illégal, cela ne tiendra pas une seconde devant les tribunaux et c'est contraire aux intérêts de l'Etat. La loi comme la volonté de gérer efficacement l'argent public l'imposent  : la mise en concurrence permet d'obtenir le meilleur service au meilleur prix, elle nous préserve du copinage et des arrangements entre amis. Les libéraux qui il y a dix ans critiquaient, avec raison, les dérives d'autres partis ont mis avec l'escarpin de Jacqueline le pied du mauvais côté de la ligne. Charles Michel, qui cumule ici les rôles d'arbitre et de capitaine, se contente d'un carton jaune. Les tribunaux, s'ils sont saisis,  sortiront la carte rouge.  On ne peut pas croire qu'au cabinet Galant personne ne connaisse les procédures de marché public (si c'est le cas, il faut recruter d'urgence). On est même persuadé que la ministre elle-même,  en tant que Bourgmestre de Jurbise, à du rédiger ou relire plus d'un appel d'offre dans sa carrière. Comme tous les étudiants en droit ou en gestion administrative elle sait même probablement qu'à partir de 200 000 euros, dans un marché de service, cet appel d'offre se doit d'être européen (ce qui signifie une publicité et des délais qui permettent à des entreprises situées en dehors du territoire national de concourir). 

Pour démissionner c'est maintenant trop tôt ou trop tard. Trop tôt car il faut attendre de voir si un cabinet concurrent porte plainte, ou si le parquet ou les services européens se saisissent du dossier. Dans ce cas l'affaire sera réglée. On imagine mal la ministre pouvoir résister à une mise à l'instruction, possible, du dossier. Trop tard car le mal est fait. Partir maintenant donnerait raison à l'opposition, sanctionner un collaborateur passerait pour de la lâcheté. Au mieux on peut imaginer une reprise en main du dossier par un autre ministre. Ce serait une sanction sans être un désaveu général et un souci d'efficacité. Jacqueline Galant est aujourd'hui affaiblie. En difficulté politiquement et médiatiquement, ses chances de sortir du bourbier de l'aéroport semblent extrêmement faibles. Pour réussir dans ce dossier il faut  de l'autorité, de la créativité, le sens de la diplomatie et du compromis et une solide expertise. Ces qualités lui font défaut. Pire, le cabinet Clifford Chance, qui doit l'épauler,  n'est pas un habitué de cette matière complexe. Cela ne l'a pas empêché de négocier un tarif horaire qui est deux fois plus élevé que les cabinets spécialisés. Un montant qui achève de jeter le trouble. Imprudente n'était pas le bon mot. 

07 mai 2015

Françoise Bertieaux : le "non-cours de philosophie" devient Kafkaien, la majorité manque de préparation



La cheffe de groupe MR au parlement de la fédération Wallonie-Bruxelles donne sa vision du futur cours de citoyenneté. Elle estime que les professeurs de morale seront les mieux placés pour le donner et regrette que la majorité PS-CDH ne soit pas prête alors que l'arrêt du 12 mars sur les cours de religion était, selon elle, prévisible. Elle juge "à la limite de la légalité" le sondage lancée par Joëlle Milquet auprès des parents en prévision de la prochaine rentrée.

29 mars 2015

Quand le CDH drague les déçus du MR , ou la revanche du pôle des libertés

Ce n'est pas encore l'appel solennel, franc et massif. Juste une petite musique qui s'installe peu à peu. Et si les déçus du mouvement réformateur se tournaient vers le CDH pour sanctionner les dérapages à répétition de la NVA, l'allié tout puissant auquel les réformateurs ont fait allégeance ? Ce samedi l'idée émerge de deux interviews que le CDH accorde à la presse écrite. Explicitement  dans le Soir avec Catherine Fonck  : " quand je vois les couleuvres qu’ils doivent avaler semaine après semaine"  glisse-t-elle avant d'ajouter que son parti a "la main ouverte". La cheffe de groupe donné même un nom au malaise des libéraux : celui de Renaud Duquesne, le fils d'Antoine, ancien ministre de l'intérieur qui confesse avoir mal à son libéralisme social.  L'appel du pied est plus allusif dans la Libre Belgique avec Benoit Lutgen : " j'ai annoncé que des personnes nous rejoindraient, il y a des personnalités politiques qui nous ont approchés mais je veux qu'elles nous rejoignent par conviction pas par opportunisme, j'ai connu ça dans l'autre sens, je reste donc prudent.."

On serait à la place des dirigeants du parti humaniste on agirait sans doute plus frontalement. La séquence de cette semaine illustre parfaitement l'ambiguïté du mouvement réformateur. Voici un parti démocratique qui se retrouve contraint de cousiner avec une NVA qui n'a pas la même histoire et pas la même rigueur morale. Pour Charles Michel l'équilibre à trouver est inconfortable : assumer la charge d'homme d'Etat et rester en phase avec ses valeurs (et on ne parle même pas de l'héritage paternel avec le fameux libéralisme social) d'un côté, maintenir la cohésion gouvernementale et permettre à chaque partenaire, NVA inclus, de s'exprimer de l'autre.  Les propos de Bart De Wever sont une entorse a l'antiracisme, tout le monde en convient. Le partage des rôles entre Olivier Chastel (président de parti) qui condamne et Charles Michel (premier ministre) qui avalise n'est pas des plus lisibles. Rappelons-nous qu'en pleine campagne électorale Charles Michel lui-même indiqué que  la NVA avait des "relents racistes" (c'était le 21 mai 2014 chez Bertrand Henne). Une fois installé au 16 avec le soutien de cet allié le premier ministre n'a plus la langue aussi libre, c'est une évidence. 

Il n'y a pas que le racisme et le populisme de la NVA. Il y a aussi le programme politique de la coalition. J'avais  déjà écrit dans un article précédent que le MR etait en voie de "droitisation". J'entends par ce mot une expression publique et une doctrine qui s'affirment plus franchement libérales que par le passé. Mettez les deux éléments ensemble : un estompement des valeurs morales et une plus grande radicalité des idées. Le Mouvement Réformateur sortira du gouvernement avec une image moins centriste que celle qu'il développait avant d'y entrer. 

Pour une partie de l'électorat réformateur ce compagnonnage embrassant et ce glissement idéologique peuvent devenir difficiles. Dans cette situation le CDH comme le FDF pourraient attirer un électorat de droite, mais pas trop. Un électorat à qui l'idée de faire la courte échelle aux nationalistes flamands donne des boutons. Un électorat qui se reconnait davantage dans le centrisme d'un Francois Bayrou ou le gaullisme d'un Alain Juppé que dans l'activisme de Nicolas Sarkozy. On peut pronostiquer ainsi la prochaine séquence : le MR renverra le CDH  et le FDF vers leur gauche, rappelant leur alliance avec le PS pour écarter le danger. Le CDH et le FDF cultiveront leurs caractères centristes pour s'élargir vers la droite et mettront en avant leur refus des compromissions (sur le racisme ou l'avenir du pays) pour attirer les brebis déboussolées. Et quand la FGTB, la CSC ou le PS tacleront le MR ce ne sera pas la gauche mais le centre qui en profiteront. 

L'allusion au passé de Benoit Lutgen est particulièrement révélatrice. Au CDH on a en mémoire les années 2003-2004. Quand Gerard Deprez puis Richard Fournaux avaient quitté le parti pour rejoindre le MR. A l'époque c'est Antoine Duquesne (le père de Renaud) qui avait lancé un appel à constituer un "pole des libertés" pour "créer une alternative au socialisme". La manœuvre n'avait eu qu'un succès  relatif : les libéraux avaient payé le prix fort en étant éjectés des majorités régionales par un PS qui s'était senti trahi un an plus tard.  Aujourd'hui l'idée  de lancer un "pôle  des convictions" pour "créer une alternative à la NVA et aux compromissions" apparaît comme une stratégie crédible. Le CDH salive a l'idée de prendre sa revanche. Même si les pôles, union ou tentatives de refondation du paysage politique sont rarement des réussites. 

09 octobre 2014

Rupture



La rupture c'est le fait de se casser ou de s'interrompre. Le gouvernement de Charles Michel sera  un gouvernement de rupture, en ce sens que la rupture est  l'inverse de la continuité.

Première rupture : le déséquilibre linguistique. Jusqu'à présent le gouvernement fédéral s'appuyait sur une double majorité. La moitié des 150 députés, mais aussi la majorité dans chaque groupe linguistique. Avec seulement 20 francophones sur 63, c'est la première fois dans l'histoire de Belgique qu'une majorité est aussi déséquilibrée. 

Deuxième rupture : une cohérence idéologique. Jusqu'à présent nos coalitions fonctionnent sur le  système de compromis à la belge. La gauche et la droite ensemble c'est un peu l'alliance de la carpe et du lapin, ça oblige à faire des concessions pour finalement finir au centre. Pour la première fois  tous les partenaires penchent clairement du même côté. 

Troisième rupture, on entre dans la psychanalyse :  la rupture amoureuse, la séparation. Un  gouvernement sans la famille socialiste. On vient de le réentendre  Bart De Wever a bien précisé  combien cette absence était fondamentale pour lui. Cette rupture parce qu'elle introduit l'idée d'une vengeance est  l'un des moteurs de la nouvelle coalition.

Quatrième rupture, justement : la présence d'un parti nationaliste à un échelon de pouvoir, le fédéral, qu'il prétend détruire. La rupture, ce n'est pas l'évolution douce, c'est au contraire le premier pas vers la révolution. 

La rupture  c'est aussi l'absence de dialogue, on rompt la conversation. On voit bien par exemple qu'avec les syndicats , quelle que soit leur couleur,  la rupture est totale. 

Ce terme de  rupture parce qu' il évoque quelque chose qui se brise sonne plutôt négativement. Mais la rupture c'est aussi changer de direction.  Il faut rompre avec son passé pour aller de l'avant, le sens devient alors positif. Pour le  nouveau gouvernement  la rupture c'est inventer quelque chose de nouveau. La rupture devient la condition d'une renaissance. La nouvelle coalition aura donc à cœur   de revendiquer la rupture. 

Un homme, Charles Michel,   incarne  l'ensemble de ces ruptures. On en ajoutera deux qui le concernent personnellement. La rupture avec le père : Louis Michel inventait le libéralisme social, le fils a mis le cap plus à droite. On n'oubliera pas la rupture de génération : le nouveau premier ministre n'a que 38 ans, de quoi ringardiser pas mal de ses prédécesseurs.  Le défi reste néanmoins colossal : il s'agit d'éviter que la Belgique  ne glisse de la rupture à la fracture. 


   

28 septembre 2014

Quand Joëlle conseille les négociateurs de la suédoise

Assister à des cérémonies officielles est souvent une obligation dont on pourrait se passer. Je n'ai pas regretté de me présenter samedi aux fêtes de la fédération Wallonie-Bruxelles à l'hôtel de ville de Bruxelles. Au milieu des discours et des échanges convenus, j'ai eu le privilège d'assister à une scène surréaliste. En bon journaliste je discute avec un estimé confrère à proximité de l'allée centrale. Position idéale pour serrer quelques mains (j'avoue, quand on se rend dans ce genre d'endroit c'est aussi pour être vu et glâner quelques confidences). Charles Michel passe, salue et poursuit son chemin. Son directeur de la communication s'arrête et commence une conversation. Quelques minutes plus tard Joëlle Milquet, serre les mains des journalistes, puis reconnaissant Frederic Cauderlier, se tourne ostensiblement vers lui et entame un échange que nous serons plusieurs à pouvoir suivre. Le début peut paraître banal. La ministre de l'éducation du gouvernement de la fédération Wallonie-Bruxelles essaye de savoir si il y aura bien un saut d'index. Elle explique que c'est primordial pour elle de le savoir avant de se lancer dans les arbitrages budgétaires. Le porte-parole, professionnel, lui répond qu'elle sera bientôt fixée , que c'est une question de jours (lui n'a visiblement pas oublié qu'il est entouré de journalistes). Joëlle Milquet poursuit. Elle enchaîne  d'abord sur les prépensions des policiers en indiquant la manière dont il faudrait, selon elle, résoudre le problème (un dispositif transitoire, les syndicats sont d'accord affirme celle qui était il y a peu ministre de l'intérieur) avant de suggérer que l'accord de gouvernement comporte également au moins une phrase sur le statut des artistes, c'est très important insite-t-elle. Entre journalistes on se regarde. On ose quelques vannes : Joëlle Milquet veut elle participer aux négociations fédérales ? La suédoise est elle prête à avoir des ministres d'ouverture CDH ? Et la ministre de l'éducation de ne pas se démonter : elle est prête à aider, c'est très important que les francophones soit unis et ce qui se passe entre partis francophones depuis quelques mois est lamentable affirme-t-elle en levant les yeux au ciel. La cérémonie va commencer, Laurette Onkelinx et Jean-Claude Marcourt viennent de passer dans son dos. Joëlle Milquet rejoint les rangs de devant, je reste sagement au milieu de la salle avec mes confrères. 
Pendant les discours je tente de donner du sens à la conversation. Certes, il est sans doute difficile lorsqu'on a été présidente de parti puis vice-première ministre d'être écartée d'une négociation fédérale. Mais il y a plus que cela. En demandant ne serait-ce qu'une ligne sur le statut des artistes celle qui est aussi ministre de la culture fait aveu de faiblesse. Les artistes dont elle a la charge ont un système de sécurité sociale qui dépend du fédéral. Il n'est pas si aisé de découpler les niveaux de pouvoir, et les  artistes iront plus facilement manifester devant les fenêtres de leur ministre de tutelle que devant un ministre des affaires sociales fédéral,  surtout s'il est néerlandophone. En n'ayant plus de relais  les ministres francophones risquent de se retrouver en position d'impuissance. Si le Parti Socialiste s'accommode de la situation en jouant la carte de l'affrontement direct avec le fédéral par Mouvement  Réformateur interposé, la stratégie du CDH est moins claire. 
En cherchant des infos et faisant mine de donner des conseils, en regrettant la situation politique du moment,  Joëlle Milquet fait également passer le message que les barons humanistes, quoi qu'on en dise en bureau de parti,  se seraient quand même bien vus aux côtés du MR. Benoit Lutgen appréciera. 
Une dernière précision, utile : à aucun moment il n'a été dit que la scène à laquelle nous assistions relevait de la conversation privée ou que les propos tenus étaient "off the record". Joëlle Milquet savait qu'elle était dans un lieu public et en présence de journalistes susceptibles de répercuter ses propos.  

24 juillet 2014

Kamikazes suédois

C'est joli la Suède. Un pays où il fait bon vivre, une démocratie respectueuse des droits de l'homme, qui s'étend du Danemark au Cap Nord, où le respect de l'environnement n'est pas un concept creux, et qui affiche une relative bonne santé économique. Tout pour plaire. Ajoutons que depuis 2006 le pays est dirigé par une coalition de centre droit (elle associe les Moderterna, l'équivalent du parti libéral, aux démocrates chrétiens et au parti du centre, sous la houlette du premier ministre Fredrik Reinfeldt) ce qui encourage la comparaison avec notre scène politique intérieure.  On se gardera d'aller trop loin dans la métaphore. Mais la Suède c'est aussi un paysage politique façonné par des décennies de domination sociale-démocrate, une remise en cause de nombreux services publics (l'Etat providence n'a plus les moyens), et désormais un gouvernement devenu minoritaire en raison de la montée en puissance de l'extrême droite. C'est aussi un pays marqué par un protestantisme tout puissant, d'où une certaine rigueur morale, un contrôle social intense (frauder l'impôt n'y est pas socialement acceptable, votre voisin vous dénonce facilement en cas de manquement aux règles, ou vous regarde de travers si vous fumez en rue) et des interdits très présents (l'alcool est toujours interdit aux moins de 20 ans et  vendu exclusivement par des magasins d'état, je ne suis pas sur qu'on puisse importer ce modèle en Wallonie et à Bruxelles).

Depuis quelques jours l'expression "coalition suédoise" s'impose donc progressivement au détriment de l'expression " coalition kamikaze". Les militants du MR présents sur les réseaux sociaux ainsi que l'équipe de communication du parti n'y sont pas pour rien : pas un article reprenant l'expression "Kamikaze" sans que cela ne suscite une réaction. Cela s'appelle du lobbying, et les libéraux, qui aiment si souvent se décrire comme mal aimés des journalistes (il faudra un jour faire le relevé des plaintes ou autre "discussions viriles" vis à vis des journalistes qu'on ne trouve pas assez favorables aux thèses du parti ) prouvent ici qu'ils ont un pouvoir d'influence beaucoup moins anecdotique qu'ils ne le prétendent sur de nombreuses rédactions. 

Suédoise ou Kamikaze, la politique est devenue une bataille qui se joue avant tout sur le terrain de la communication. De ce point de vue la période qui s'ouvre devant nous est inédite et s'annonce agitée. Si les journalistes politiques ont déjà appris depuis longtemps à slalomer entre majorité et opposition pour maintenir leur indépendance, ils vont désormais devoir trouver le bon équilibre  entre des pouvoirs régionaux et fédéraux qui s'annoncent ouvertement concurrents. Qui couvre davantage les régions, qui donne la parole à l'opposition, le point de vue adopté dans les articles est-il celui des wallons, des bruxellois, des francophones ou de la Belgique ? Les cellules communications des partis (et parfois même leur présidence, qui de toutes façons est toujours très proche de ses communicants) ont depuis longtemps l'habitude de décortiquer et juger le travail de la presse, distribuant plus ou moins publiquement bons et mauvais points (une interview par ici, une exclu par là, le silence  pour un autre) ce qui témoigne d'un mal typiquement belge : l'obsession à vouloir étiquetter chaque titre et parfois chaque journaliste. Cette incapacité maladive à pouvoir admette l'indépendance de la presse témoigne d'une forme de mépris pour les journalistes et d'un fonctionnement  de citadelle assiégée qui me semble parfois proche de la paranoïa. Notre démocratie manque de maturité sur ce point précis. Je crains que cela n'aille pas en s'améliorant. 

Depuis quelques jours il y a donc les journalistes qui emploient l'expression "kamikaze" et ceux qui optent pour la "suédoise". Les premiers seraient considérés comme hostiles à la négociation en cours, les seconds l'appelleraient de leur vœu. C'est un raccourci réducteur mais on est pas sûrs  que certains élus ne fonctionnent pas ainsi. J'avais moi-même écrit (il y a un mois déjà) que  Kamikaze n'était pas un terme neutre. Il est donc logique qu'une autre appellation voit le jour. Mais ne soyons pas dupes. Quel que soit le terme retenu, la majorité qui se met en place sera marquée par trois caractéristiques indiscutables.

1. Une coalition à droite 
Depuis 1987 le PS était de tous les gouvernements. Ce sera donc bien un gouvernement de rupture, et on peut même écrire qu'il est, sur papier, plus à droite que la coalition Martens-Gol en raison de l'absence du CDH (PSC à l'époque) et de la présence de la NVA. On a beau prétendre que l'équipe a l'intention de gouverner au centre, cette configuration historique devrait encourager des réformes franches. On a trop souvent entendu les partis flamands prétendrent que les francophones en général et le PS  en particulier les empêchaient de mener la politique souhaitée pour ne pas leur souhaiter de faire leurs preuves maintenant qu'ils ont les mains libres. Les lecteurs de ce blog qui ont le cœur à droite s'en réjouiront, voyant dans cette coalition une juste revanche sur l'épisode régional, ceux qui penchent à gauche la redouteront. 

2. Une coalition flamande
C'est une évidence. Avec 20 députés francophones seulement en sa faveur la coalition, si elle voit le jour, sera néerlandophone. On aimerait être une petite souris pour se glisser aux futures réunions du conseil et du kern : on est pas certain d'y entendre souvent la langue de Molière. Et comme les 3 partis néerlandophones sont aussi présents en Flandre ils feront tout pour être cohérents, ce qui est logique. Les premières déclarations sur l'application de la circulaire Peeters (alors qu'une décision de justice vient de la condamner) sont particulièrement éclairantes. Pour un ministre flamand,  l'intérêt flamand prime toujours, y compris sur le droit : pas besoin d'une réforme de l'Etat quand on a les commandes en main. 

3. Une coalition avec une composante séparatiste
La NVA sera donc présente à tous les niveaux de pouvoir. Ce n'est pas anormal étant donné son score électoral. Je me permets malgré tout de vous renvoyer à ce que disaient Charles Michel (à mon micro, vidéo ici : http://www.rtl.be/videobelrtl/video/489153.aspx) et Didier Reynders le 29 avril : jamais avec la NVA, ce parti dangereux auquel on ne peut même pas faire confiance sur le plan socio-économique  (Vincent De Wolf utilisera même le mot "bruxellicide"). Croire que la NVA a changé de projet c'est faire preuve d'une certaine naïveté. Résister à son ambition autonomiste  ne sera pas qu'une affaire de communication. 

29 juin 2014

Pourquoi Charles Michel doit tenter la coalition téméraire





C'est une question de vocabulaire.
En imposant le terme de "coalition kamikaze" pour désigner une alliance NVA-CD&V-OpenVLD-MR la presse n'aide pas les libéraux. Lancée par les journaux flamands, avant d'être reprise, comme souvent, par les commentateurs francophones, l'expression décrit bien ce qui ressemble à un raid aérien, aux pulsions guerrières plus ou moins assumées (éliminer les socialistes) mais suffisamment risquée pour que ses auteurs craignent d'y laisser leur peau. 

Sur le plateau de Télé Bruxelles le député bruxellois Boris Dillies, l'un des rares libéraux à s'exprimer ce weekend (l'émission a été enregistrée vendredi juste avant que son état major ne donne une consigne de silence aux troupes parlementaires, elle est au bas de ce billet) a d'ailleurs bien pris soin de récuser l'appellation. "Ne parlons pas de coalition kamikaze mais de coalition de l'audace" a-t-il plaidé dès que le sujet fut abordé. Audace, voici un terme diablement plus positif, qui selon ses partisans définirait bien ce qu'une coalition très ancrée à droite pourrait proposer : une rupture avec les gouvernements plus ou moins centristes des dernières décennies, un attelage inhabituel certes, mais qui aurait le mérite de la cohérence idéologique et qui pourrait se lancer dans des réformes spectaculaires et politiquement marquées. Sortir du compromis à la belge qui consiste à donner autant de la main droite que de la main gauche, assumer un cap, et un seul (plus libéral en l'occurrence) : voici ce que les audacieux kamikazes envisagent. A ce stade la question du vocabulaire n'est pas tranchée et les plus lettrés de mes lecteurs pourraient suggérer "coalition téméraire", qui est à mi-chemin entre l'audacieuse et la kamikaze. 

En devenant  informateur Charles Michel doit donc d'abord vérifier si cette coalition a une chance de décoller (on s'occupera du crash sur la cible ennemie plus tard). Non pas parce qu'il serait lui-même kamikaze, mais parce qu'il me semble que cette option est celle qui doit être étudiée à ce moment précis, et cela pour plusieurs raisons. 

D'abord c'est une question de séquence. La coalition de centre droit étant (au moins temporairement) exclue par le refus de Benoit Lutgen de s'assoir à la même table gouvernementale que Bart De Wever il faut trouver d'autres combinaisons. Je ne vous dresse pas toute la liste (tripartite classique ou papillon,  4G, miroir), il y a plusieurs possibilités. La logique politique du moment veut que l'on teste d'abord ce qui est possible avec la NVA, vainqueur des élections en Flandre. Et la logique politique du moment veut aussi qu'on laisse de côté quelques temps le CDH. Enfin, les propos particulièrement agressifs de Charles Michel vis à vis des socialistes  ne lui permettent pas d'être très crédible dans une autre recherche. Certes l'informateur aura à cœur de donner une image d'impartialité dans sa démarche (et renouer ainsi avec la tradition d'information qui explore plusieurs piste, la mission de conclure étant confié au seul formateur). Prendre de la hauteur, calmer le jeu, occuper les caméras quitte à cacher ce qui se passe dans l'arrière cuisine  : on n'est pas informateur, et fils d'informateur, pour rien. La première mission de Charles Michel est donc bien celle-ci.  Il faut vérifier cette possibilité avant de passer éventuellement à autre chose. Dans le cas contraire l'option kamikaze deviendra la coalition fantasme et elle risque de tout bloquer. La recherche d'une majorité fédérale  obéit à cette règle : ouvrir une porte puis la refermer et passer à la suivante. Quand on ouvre toutes les portes en même temps on ne pend guère de risque mais on n'avance pas. Vérifions la temeraire, donc, ça me semble pure logique. 

Ensuite c'est une question de personne. Il ne vous a pas échappé que Charles Michel a le coeur qui penche à droite. Plus nettement à droite que celui de son père qui avait tendu la main vers l'électorat de gauche en inventant le "libéralisme social" et en investissant les débats internationaux avec des prises de position progressistes qui pouvaient froisser les Etats-Unis (de quoi séduire les pulsions anti-amércanistes ou pro-pays émergents qui sommeillent chez de nombreux électeurs classés à gauche). En s'opposant jusqu'à l' excès au PS d'Elio Di Rupo et de Paul Magnette (dire du bien d'Elio Di Rupo est impossible, confiait -il à Pascal Vrebos il y a 2 semaines),  en se fâchant tout bleu sur le dos de Benoit Lutgen, en se profilant comme plus proche de l'Open VLD et du CD&V que de n'importe quel autre formation francophone, le président du MR s'est lui même placé (ses détracteurs diront "enfermé") dans une position ou la coalition de droite semble la seule en cohérence avec son discours. Charles Michel est donc au pied du mur : il a la possibilité de réaliser son programme avec une coalition en phase, il se doit donc d'essayer de  concrétiser dans les faits ses offensives verbales. On ne peut pas taper avec autant de force sur les socialistes pour aller les rechercher la semaine suivante. 

Question de personne encore : il est le mieux placé pour tenter de débloquer ce qui hypothèque la mise en place de la coalition kamikaze. Aujourd'hui l'Open VLD conditionne sa participation fédérale à une présence en Flandre. La NVA et le CD&V n'y sont pas favorable. Pour que la kamikaze décolle il faut donc un Yalta flamand. Pour permettre aux partis néerlandophones  de débloquer ce point il est logique de faire appel au seul francophone qui a intérêt à mettre cette alliance en route. Mettre les trois formations flamandes sur le même longueur d'onde sera probablement le plus délicat, Charles Michel devra user de diplomatie et je n'écris pas qu'il va nécessairement réussir. 

Enfin, cette coalition de droite est aussi une question de dynamique de parti. Ayant échoué dans leur conquête de Bruxelles (qui leur aurait permis de faire levier sur la Wallonie) les libéraux avaient besoin d'une stratégie de rechange. Voir Charles Michel avoir la main au fédéral est inespéré pour un parti qui accumulait déception et rancoeur ces dernières semaines. Si le président lui-même n'était semble-t-il pas convaincu de la pertinence de l'option "seul au fédéral", beaucoup de ses barons le poussent ouvertement dans cette direction. Au MR on piaffe d'impatience de se venger du PS et du CDH. Déjà il se dit qu'une majorité de "téméraires" existe au sein du bureau du MR. Les barons se frottent les mains en pensant aux 7 ministères à se partager. Un étage plus bas, les militants rêvent de réforme fiscale et de politique migratoire durcie. Une élection se gagne traditionnellement au centre. Pour la première fois depuis longtemps l'après élection pourrait se gagner par un coup de barre à droite.  

Ajoutons la situation personnelle de Charles Michel. Renvoyé dans l'opposition à tous les niveaux de pouvoir pour 5 ans le MR entrerait en ébullition. Vous avez sans doute comme moi noté le silence assourdissant de Didier Reynders depuis le 25 mai. Que le ministre des affaires étrangères boude à ce point les médias est inhabituel. Certes, en ne prenant pas la première place à Bruxelles, Didier Reynders est co-responsable de la situation du parti et ne parait pas en mesure de revendiquer la présidence à ce stade. Mais il ne faut pas sous-estimer le choc que pourrait représenter une coalition sans libéraux au sein du MR. Puisqu'il a la main Charles Michel doit donc tout faire pour l'éviter. Le président de parti est comme un cycliste  : personne dans son entourage ne lui reprochera que l'ascension soit difficile, tant qu'on a une chance d'arriver en haut du col. S'il met pied à terre, la situation sera très différente.


01 juin 2014

Pourquoi le MR peut (veut) encore y croire

"Un projet progressiste" ... Dans mon billet précédent je suis parti  de cette déclaration de Laurette Onkelinx et j'ai tenté de la traduire en forme de coalitions. PS-CDH en Wallonie et PS-FDF-CDH à Bruxelles, cela forme bien des majorités progressistes. Le message a d'ailleurs été reçu 5 sur 5 par le FDF qui a immédiatement souligné ses convergences de programme avec le PS et pris publiquement ses distances avec le MR. Le MR n'a pas vraiment réagi. Le CDH reste silencieux. 
Je maintiens ce que j'ai écris : ces coalitions sont pure logique et valables politiquement et arithmétiquement parlant. À conditions d'aller vite et de découpler les régions du fédéral. 
Comme je l'ai aussi écrit l'equilibre à la chambre  reste l'argument majeur du MR pour espérer rentrer dans des majorités. Et le plus simple pour vous l'expliquer est de refaire ensemble les calculs. 
Imaginons que CD&V, SPA, OpenVLD montent ensemble dans une coalition fédérale (si c'est avec les nationalistes c'est un autre cas de figure j'y reviendrais peut être dans u autre billet) , cela donne 45 sièges. Une majorité dans le camp flamand, sans la NVA s'il vous plaît.  
PS et CDH pèsent eux 32 sièges, total  45+32= 77 sièges. La majorité à la chambre c'est la moitié des députés plus un : 76. Un siège d'avance, tous les parlementaires et tous les spécialistes qui suivent leurs travaux vous le diront,  trop juste. Ils suffit de deux absents ou d'un absent et d'un grincheux pour se faire renverser par l'opposition. Se passer à la fois de la NVA et du MR est donc injouable. 

De cette démonstration les militants libéraux et  beaucoup de journalistes politiques tirent la conclusion que le MR est donc appelé à monter dans les majorités régionales. C'est un raisonnement qui manque de rigueur ou  qui appartient au passé. Dans la Belgique fédérale d'aujourd'hui rien, absolument  rien, n'impose de faire des majorités symétriques. La preuve, il suffit de regarder les majorités sortantes. Affirmer le contraire n'est plus de l'observation  mais de l'idéologie (c'est d'ailleurs amusant de lire la presse sous cet angle ces derniers jours, les orientations des confrères ou leur prisme wallon/bruxellois/belgicain sont assez lisibles, et je ne fais bien sur pas exception). On PEUT faire des majorités symétriques mais on ne DOIT pas, c'est la stricte vérité. 

À ce que j'en sais le PS étudie donc les différents scénarios. J'ai croisé des élus PS  partisans de la coalition "progressiste" , d'autres qui militent (depuis longtemps) pour la violette et il en existent quelques uns qui croient à la tripartite classique (dont je me demande quand même à quoi elle sert puisque le 3ieme partenaire est inutile au moins en région wallonne). Côté MR on veut donc croire que la messe n'est pas dite et qu'on est encore dans le jeu. On pense même que si Laurette Onkelinx a évoqué le terme de progressiste c'est avant tout pour faire monter la pression sur les libéraux. Vieille technique de marchand de tapis : faire croire que vous voulez acheter chez l'un  pour faire baisser le prix du  marchand voisin. Avec un danger réel pour les socialistes : si les négociations s'enlisent MR et CDH auront des raisons de se parler... Et peut être de s'entendre. Car c'est aussi une vérité arithmétique qui n'a échappé à personne : le PS a la main. Ni plus ni moins. En cas d'échec la main passe. Reprenons nos calcus. Au parlement wallon MR et CDH pesent 38 sieges (sur 75 la majorité est à 38, il faudrait convaincre Ecolo, difficile mais possible). A Bruxelles MR-FDF-CDH en auraient 49, c'est confortable. Bien sur le problème du fédéral reste entier.  Mais si ce n'est pas encore a l'ordre du jour  les socialistes savent donc  qu'ils ne doivent pas musarder en chemin : ils ne sont pas incontournables. 

27 mai 2014

Le "projet progressiste" et les coalitions possibles

Il faudra encore quelques jours pour entrer dans le vif du sujet. Le temps de faire baisser la pression nerveuse et médiatique. Le temps d'oublier les grandes déclarations de la campagne électorale. Le temps de quelques contacts discrets loin des regards et des oreilles de la presse. En attendant donc, on organise des rencontres et des tours de tables, on se documente. Une bouffée d'air pour réguler ardeurs et calendrier, que cela s'appelle information au niveau fédéral, ou premières consultations dans les régions, le principe est le même : temporiser. Le schéma est connu : recevoir tous les leaders politiques, puis enchaîner avec les partenaires sociaux, le monde académique, la banque nationale, le commissaire au plan, prendre quelques jours pour rédiger un rapport ou l'on tente de fixer une orientation ... Ce n'est qu'après que les choses sérieuses débuteront.

Il n'empêche. Laurette Onkelinx a donné des ce lundi soir une première indication : "dans les jours qui viennent, je vais prendre des initiatives autour d'un projet  progressite" disait-elle à l'issue du bureau de parti qui lui confiait les rênes de la négociation bruxelloise. "Projet progressite" la notion peut paraître vague (un conseiller libéral me confiait en ne souriant qu'à moitié qu'il était bien progressiste, et que les conservateurs n'étaient pas dans son camp) mais elle renvoie plutôt dans l'imaginaire socialiste à une idée de la gauche. En d'autres termes le PS va d'abord tenter de nouer des coalitions de centre-gauche. 

C'est une question de cohérence d'abord, puisque lors de la campagne plusieurs ténors socialistes ont fait part de leur désir d'éviter de préférence les libéraux "si cela est arithmétiquement possible". C'est une question de rapports humains ensuite : bleus et rouges ne se sont pas épargnés, et même si de nombreux cadres des deux formations rêvent de violette, les échanges virulents sur les plateaux TV ont laissé des traces entre dirigeants  (traiter un concurrent de menteur c'est l'argument ultime en politique et cela n'est jamais sans conséquence). Enfin c'est une question de stratégie électorale. Maintenant que le PTB pose un pied dans les assemblées, négocier avec les libéraux serait lui offrir l'argument du "gouvernement des droites" sur un plateau. Tant qu'à se faire critiquer autant que cela vienne des deux côtés, plutôt que d'être la cible exclusive de votre propre camp. Ajoutez la proximité des programmes et que vous comprenez que le PS va, dans un premier temps au moins, privilégier une alliance sans libéraux. 

Ecolo étant  sanctionné par les électeurs (on voit mal la directiondu parti vendre une participation quelconque en assemblee générale ) une coalition rouge romaine, traduisez PS/CDH, semble envisageable en Wallonie, et une alliance des  mêmes avec le FDF en prime pourrait bien voir le jour à Bruxelles. Ça ressemble à un projet progressiste et cela représente une majorité.  Simple ? Oui peut être trop simple.  D'abord il faudra que FDF et CDH disent d'accord. Ensuite il ne faut pas oublier que le MR dispose encore d'une carte dans son jeu. Il a perdu l'argument du premier parti à Bruxelles qui était sans doute son meilleur biais (avoir la main à Bruxelles) pour entrer dans les majorités régionales (je te prends à Bruxelles si tu me prends en Wallonie). C'est donc de ce point de vue un échec  pour Didier Reynders et Vincent De Wolf même s'ils réalisent l'un et l'autre de très bons scores personnels. Mais  pour les libéraux il reste l'echelon fédéral. Forts de 20 députés (3 de moins que le PS) les libéraux sont un groupe qui compte lorsqu'il faudra former un gouvernement fédéral. 

Voici donc les stratégies : avancer vers des coalitions "progressistes" au niveau régional  pour le PS. Crier au loup et appeler à des gouvernements symétriques pour le MR. Vous noterez que comme ils n'ont pas la main, les libéraux communiquent beaucoup depuis deux jours sur leurs bons scores  (réels mais improductifs car le gagnant c'est toujours le plus gros, même s'il est en recul), histoire de prendre l'opinion à témoin et de faire pression sur les socialistes. 
Cette formation de gouvernement sera donc sans doute aussi une question de tempo. Si le fédéral s'enlise les régions vivront leur vie. Si les discussions y sont sérieuses, le sort des régions y sera lié. 
On connait l'argument de Charles Michel : partout ou nulle part. Sauf que Charles Michel n'a pas la main. Et que si dans quelques mois les voix du MR sont nécessaires pour sortir le pays de la crise le MR n'aura probablement pas beaucoup d'autre choix que de dire oui : on n'est pas celui qui porte la responsabilité d'une  crise de gouvernement impunément, l'Open VLD s'en souvient encore. À ce stade le rouge romain  a donc le vent en poupe. Si les choses s'enveniment la violette ou  la tripartite classique s'imposeront  comme une évidence : plus larges, plus solides, même on n'est pas aujourd'hui dans ce climat là. Et si on y arrive un jour, faire sentir que c'est une option, mais pas la seule, permet d'en faire payer le prix à vos partenaires. Paradoxalement c'est donc le MR qui aurait maintenant le plus intérêt à un durcissement du débat communautaire, parce qu'il justifierait un front francophone. 

Sprint d'un côté, marathon de l'autre. Ajoutons que le PS, s'il a la main, n'est pas numériquement incontournable, et que dans l'absolu tout est encore possible, il devra donc éviter d'humilier ses partenaires. La seule certitude ce mardi étant la quasi impossibilité de reconduire des coalitions Olivier. 
La course ne fait que commencer.


30 avril 2014

Vincent De Wolf ouvre le second tour

Nous sommes à la veille du premier mai. Dans quelques heures, roulement de tambour, vous entendrez les grandes déclarations de la fête du travail, non à la rage taxatoire et à l'assistanat côté bleu, non à la coalition des droites qui provoquerait un bain de sang social côté rouge (je vous jure, je caricature à peine). Rouges et bleus sont les meilleurs ennemis de la fête du muguet depuis que Louis Michel a eu l'idée (assez géniale stratégiquement parlant) d'occuper lui aussi le terrain de la fête du travail. D'une journée de commémoration (il ne faut pas oublier la répression du mouvement ouvrier qui au siècle dernier payait dans le sang des conquêtes sociales comme la semaine de 6 jours, les congés payés ou la journée de 8 heures) nous sommes passé à un temps fort de confrontation. Le premier mai c'est la journée de l'affrontement socialistes/libéraux. A tel point qu'Ecolo et CDH préfèrent passer leur tour et communiquer un autre jour. Mais ne vous trompez pas, que le bleu et le rouge s'affrontent n'écarte pas la possibilité d'une coalition violette. Car après le 25 mai il faudra bien négocier. Ce sera l'un des éléments à surveiller demain : le degré de violence verbale atteint nuit-il à l'ouverture de conversations sereines au lendemain du scrutin. Les attaques blessent-elles les hommes au point de contrarier les négociations, ou reste-t-on dans l'échange d'arguments idéologiques ? 

Avec deux jours d'avance Vincent De Wolf, chef de file du MR à la région bruxelloise vient de nous donner un indice intéressant. Au détour d'une interview celui-ci vient d'indiquer que la ministre-présidence bruxelloise n'était pas "un must absolu "pour sa formation. Explicitement le chef de groupe indique qu'entrer dans une majorité régionale est son objectif numéro 1, et que si c'est nécessaire il est prêt à ne pas revendiquer la place de chef de gouvernement.  La position semblerait  raisonnable si l'on était pas en pleine compétition électorale et que le MR ne concourrait pas pour la première place. Mais à ce stade de la campagne cette sortie est un fameux signal aux partenaires potentiels. Aussi bien à destination du PS que du CDH et Ecolo, voire du FDF, Vincent De Wolf adresse ce clin d'oeil soutenu : ne signez rien sans nous, car même si nous sommes le plus gros parti il y a une marge de négociation qui peut aller jusqu'au poste de ministre-président. 

Cela pourrait passer pour un aveu de faiblesse, un doute sur sa propre capacité à se rendre incontournable. C'est aussi un positionnement personnel, une manière de signifier que Vincent De Wolf est plus conciliant qu'un autre leader libéral bruxellois (suivez son regard). C'est en tout cas la confirmation d'une règle absolue dans un scrutin proportionnel. Il ne suffit pas de sortir premier parti, il faut encore constituer une majorité. Vincent De Wolf le rappelle à sa manière et entame ainsi le second tour de l'élection. On verra si les orateurs libéraux suivent le même chemin demain, ou s'ils préfèrent, au contraire, en rester au premier tour pour privilégier le rapport de force et l'affrontement direct.

29 avril 2014

Peut-on se passer de la NVA ?



Voici donc la question du jour : quel parti francophone acceptera de discuter avec la NVA après le 25 mai ? Ce soir la réponse est personne. Un doute subsistait sur les intentions du Mouvement Réformateur. Didier Reynders dans le Soir et Charles Michel dans le Standaard et sur Bel RTL ont donc délivré le message clarifiant. Le MR ne mènera pas de discussion avec le parti de Bart De Wever. 

Du coup tous les partis francophones se sont sentis obligés d'être explicites : discuter avec la NVA, nous? Jamais ! Très bien. Allons voir derrière le message. D'abord la déclaration de Charles Michel est soigneusement calibrée. Dans le Standaard le président du MR précise qu'il ne discutera pas avec les nationalistes " s'il a l'initiative "  en d'autres termes, si son parti décroche le statut de premier parti qui lui permettrait de revendiquer le rôle de formateur. Que  ce soit au federal ou à Bruxelles, c'est possible, mais ce n'est pas gagné. Faut-il comprendre que si c'est une autre formation qui invite le MR se retrouvera quand même autour de la table ? La réponse n'est pas claire. On notera d'ailleurs que les partis francophones manquent un peu de modestie. Le formateur est souvent un néerlandophone dans ce pays. C'est donc lui qui, formellement, décidera qui il invite (on écrit formellement, car c'est plus complexe que ça, et il faut un relatif consensus pour que les pourparlers soient rendus publics). 

Ensuite cette double sortie concertée (et il faut signaler que les deux poids lourds du MR se sont parfaitement coordonnés cette fois-ci, ce n'est pas une déclaration par accident) a surtout pour but de mettre en difficulté les autres partis francophones. Dire non à la NVA c'est contraindre le PS à devoir en faire autant. C'est une manière pour les libéraux d'intervenir dans le débat Magnette/De Wever et d'exister aussi sur le terrain communautaire. 

Enfin, l'ensemble des déclarations fluctuent. Rappelons-nous il y a quelques mois de cet appel lancé par les FDF, invitant les autres formations à bâtir un front du refus, aucun parti n'avait jugé utile de dire oui à l'époque. Au contraire on ne compte plus les déclarations indiquant qu'il ne faut marginaliser personne, que ce serait contre-productif, qu'il ne faut pas permettre à la NVA de se poser en victime, ce ne serait pas rendre service aux partis flamands,etc. Je passe sur les déclarations de Didier Reynders indiquant que Bart De Wever ferait un premier ministre acceptable. 

Osons écrire que la vérité d'un jour n'est pas celle du lendemain. Et c'est justement pour ça que les formations de gouvernement prennent parfois tant de temps : il faut permettre à chacun de justifier ses évolutions (ses revirements parfois), les semaines de blocage et le parfum de crise sont les meilleures excuses pour renier ses propos de campagne. Osons écrire aussi que si la NVA se rend incontournable (quand on séduit un électeur sur trois dans les sondages on n'en est plus très loin) il faudra bien que des francophones acceptent de discuter s'il ne veulent pas porter la responsabilité du blocage. 

Conclusion : la communication du jour est avant tout une communication de campagne. Le MR a voulu décrocher un sparadrap qui lui colle à la peau, et qui jusqu'à présent soudait l'olivier contre le présumé traitre à la cause francophone. Aujourd'hui les libéraux se sont donc désenclavés en s'éloignant de Bart De Wever. Pas plus, pas moins.

10 avril 2014

Réformes fiscales : les promesses de chacun et ce que ça couterait

C'est le sujet chaud de la campagne : peut on faire baisser les impôts,  tout en garantissant la stabilité du budget de l'Etat fédéral ? Le sujet est un thème de campagne abondamment débattu et commenté, et je vous avais promis d'y revenir (le fact-checking est le terme à la mode)  et de lister les principales propositions, histoire de vous aider à comprendre ce dossier complexe (et que ceux de mes lecteurs qui sont électeurs -il y en a quelques-uns-  puissent se prononcer en connaissance de cause) .


Le Mouvement Réformateur

Ce mercredi  le Mouvement Réformateur a apporté à la presse quelques précisions sur son projet, commençons donc par cette réforme libérale qui a déjà fait couler tant d'encre.
 
Les objectifs affichés des libéraux sont les suivants : baisser l'impôt des bas revenus pour lutter les pièges à l'emploi, rendre du pouvoir d'achat aux revenus moyens grâce à un plus grande progressivité de l'impôt, baisser le taux nominal de l'impôt des société et œuvre en faveur de la relance économique.

Concrètement le MR propose la création d'un taux zéro pour les revenus inférieurs à 13 000 euros annuels (cela signifie que ces revenus ne sont plus taxés). Cet impôt zéro serait limité à ceux qui gagnent moins de 50 000 euros (jusqu'à 70 000 euros en fonction de la composition du ménage). Cela implique un effet de seuil en l'état actuel des explications (ceux qui sont juste en dessous du seuil ont tout à gagner, ceux qui sont juste au dessus des 50 000 paieront autant qu'avant).

L'autre proposition phare du MR, même si elle est moins mise en avant, est la réforme des tranches d'imposition.
Pas de document à ce stade, mais d'après les interviews données jusqu'à présent le MR propose un nouveau barème qui passerait de 5 à 3 tranches. Pour les revenus entre 13 000 et 37 330 euros un barème de 25%, puis 40% pour les revenus entre 37 330 et  50 000 euros et un taux de 50% au delà de 50 000 euros. Cette réforme des tranches profite pleinement aux salaires moyens et aux salaires supérieurs, mais les libéraux précise bien qu'il s'agit d'un objectif à atteindre, pas d'une mesure aujourd'hui clairement arrêtée.


Reste la question centrale. Combien cette réforme va-t-elle coûter ? Charles Michel avait avancé le chiffre de 5 milliard (mais en précisant aujourd'hui qu'il visait uniquement le taux zéro). Pour la KUL (université catholique de Louvain, peu suspecte d'être aux mains du PS ou du PTB)  on en était à 15 milliards et le PS avançait le chiffre de 20. Je vous passe les péripéties qui font que l'on compare des pommes et des poires et l'imbroglio qui fait que la KUL n'aurait pas eu toutes les données en main (notamment que la mesure ne s'appliquait plus pour ceux dont les revenus sont supérieurs à 50 000 euros).  Lors de son dernier point presse l'équipe de Charles Michel a reconnu que le coût global était de 6,9 milliard, comme le montre le document ci-dessous.




 Ce chiffre de 6, 9 milliard mérite qu'on s'y arrête. D'abord il est supérieur à ce qui avait été annoncé jusqu'ici. Ensuite il intègre un effet retour (c'est l'aspect vertueux des baisses de fiscalité ou baisse de charges qui relancent la consommation ou les embauches) estimé à 30%, ce qui est une estimation relativement optimiste.  C'est donc un coût net et pas un coût brut  (et le coût net de la seule augmentation de  la quotité exemptée est de 6 milliard).  Le coût de modification des tranches n'est pas inclus, alors qu'il risque d'alourdir encore la facture , l'idée libérale serait de les modifier en fonction de la situation macro-économique (en clair la réforme verrait le jour lorsque ce coût supplémentaire serait absorbé par la croissance). En d'autres termes, si le MR veut aller jusqu'au bout de sa réforme fiscale la facture sera bien supérieure à 6,9 milliards.

Enfin,  les libéraux restent très discrets sur la manière de compenser ce montant (même si vous êtes nul en gestion, je vous rappelle que le budget fédéral doit atteindre l'équilibre en 2015, engagement pris devant les instances européennes, et que ce qu'on offre d'un côté au contribuable doit donc être forcément compensé d'un autre, soit en baissant les dépenses soit en trouvant de nouvelles recettes). Oralement les libéraux évoquent une simplification des structures intercommunales, une réforme de la gestion des TEC ou le non-renouvellement des départs naturels dans la fonction publique wallonne. Ce raisonnement est spécieux, d'abord parce qu'il fait peser sur un niveau de pouvoir (la région) des décisions prise par un autre (le fédéral) et ensuite parce que les montants ne sont absolument pas comparables.

Sur Bel RTL Marie-Christine Marghem a même avancé qu'il ne fallait pas de compensation, ce qui revient à creuser le déficit de 6,9 milliards.... je doute qu'Olivier Chastel (ministre du budget) ou Didier Reynders (vice premier ministre) puisse sérieusement  tenir cette position lors d'une discussion budgétaire. Pour crédibiliser son projet de réforme le MR doit donc aujourd'hui crédibiliser les moyens de son financement. A ce stade je n'ai pas reçu de tableau qui explique comment le MR compte s'y prendre.

Marie-Christine Marghem : l’interview politique



Le Parti Socialiste


Le Parti Socialiste s'oppose frontalement , comme les plus perspicaces de mes lecteurs l'ont sans doute noté,  aux projets du Mouvement Réformateur et propose sa propre vision fiscale en insistant sur le caractère neutre de ses propositions. Au PS on évoque la notion de "shift" et pas de "réforme" : il s'agit de basculer la fiscalité d'un point vers un autre mais sans toucher à la masse globale, il n'y a donc pas de baisse d'impôt dans l'absolu (ce que les libéraux ne manqueront pas de  souligner) mais une répartition différente de l'impôt comme vous le verrez dans les tableaux ci-dessous.

Le PS propose 3 milliards de mesures pour le pouvoir d'achat, grâce à une réduction des cotisations sociales sur les bas salaires (techniquement  le bonus social  qui profite aux revenus inférieurs à 1 550 euros net, serait étendu jusqu'aux salaires de  2000 euros net par mois, cela représente un gain de 120 euros pour chaque salarié  ) avec un effort particulier sur les jeunes (+160 euros net par mois) et âgés (210 euros nets/mois). Le PS prévoit aussi d'augmenter les allocations d'1,5 million d'allocataires.

Au niveau de l'impôt des sociétés (ISOC)  les socialistes supprimeraient les intérêts notionnels pour les remplacer par des mesures en faveur des PME qui emploient des jeunes peu qualifiés (700 millions) ou encore un soutien à la formation et à l'investissement (580 millions).


Fiscalité sur le capital et la fortune 
              TAX SHIFT
Fiscalité sur le travail et des allocations des plus fragiles
Lutte contre la fraude fiscale 
Objectif : augmenter le pouvoir d’achat : 3 Mds



Intérêts notionnels
CIBLAGE 
  Soutien aux entreprises
       (surtout PME !)
Objectif : soutenir la création d’emplois durables : 1,5 Md


Pour financer son projet de réforme le PS propose un impôt sur la fortune qui toucherait 80 000 personnes et rapporterait 400 millions (une taxe de 1% pour les patrimoines supérieurs à 1 250 000
 euros, hors maison d'habitation et biens liés à l'activités professionnelle).

Il propose aussi et surtout de taxer à 25% tous les gains liés au plus values sur action, de supprimer certaines exonérations et d'instaurer une taxe sur les transactions financières : ce qui rapporterait au total 1,1 milliard. C'est plus substantiel et cela touche plus d'épargnant que l'impôt sur les grands patrimoines (et c'est donc moins mis en avant).

Les socialistes espèrent également renforcer la lutte contre la fraude et en retirer 1,5 milliard, notamment en renforçant les parquets .

Question : le "shift" (ou glissement)  fiscal du PS est-il crédible ?  On pourrait répondre oui dans les grandes lignes. On notera d'ailleurs que le PS a fait le choix de ne pas intégrer d'effet retour dans ses calculs, estimant que celui -ci diminue avec le temps.

Mais on objectera deux éléments au PS. D'abord le montant d'1,5 milliard de lutte contre la fraude : il est élevé et le PS ne détaille pas vraiment les investissements nécessaires (renforcer les parquets n'est pas gratuit, et les délinquants fiscaux sont des criminels comme les autres, ils s'adaptent et trouveront d'autres techniques... croire qu'on récupérera un tel montant de manière durable est donc un pari audacieux). Ensuite un chambardement des règles  de l'impôt des sociétés n'est jamais sans conséquences. Croire qu'on peut supprimer les intérêts notionnels du jour au lendemain sans voir des entreprises partir, et donc les recettes de l'ISOC diminuer, relève plus de la posture de campagne que du réalisme gouvernemental.

Le Centre Démocrate Humaniste


Le CDH propose lui aussi d'avoir un impôt à 0% pour les bas salaires. Il propose que cette mesure soit valable sur 11 000 premiers euros. Ensuite le parti de Benoit Lutgen propose un barème progressif (voir le tableau ci dessous).  Vous noterez que ce bareme est très progressif, et que pour les salaires supérieurs (à partir de 50 000 euros par an) il est plus favorable que les propositions libérales, les défenseurs des gros salaires ne sont pas toujours ceux qu'on croit. 

Le barème d’imposition voulu par le cdH
Revenus imposables (€)
Taux d'imposition effectif
11.000
0%
15.000
10%
18.500
15%
22.000
20%
27.500
25%
36.500
30%
50.000
35%
58.000
37,50%
75.000
40%
100.000
42,50%
150.000
45%
300.000
47,50%
500.000 et au-delà
50%

 
 
Le CDH annonce également un nouveau système de réduction d'impots pour les personne à charge : 843 (+40)  euros pour un enfant, 1 775 (+61)  pour deux, 7 705 (+79)  pour 3 enfants, etc...
Les centristes proposent également d'augmenter la réduction forfaitaire pour le secteur marchand, qui passerait de 450 euros à 540 euros ; d'augmenter le complément bas salaires, de manière à supprimer toute cotisation sur le salaire minimum, de supprimer les cotisations sur les jeunes en stage de réinsertion professionnelle.
Côté ISOC CDH propose également de ramener l'impôt des sociétés de 33,99 à 30% puis à 25% dans un second temps. Le taux d'imposition des PME dont le revenu imposable est inférieur à 150 000 euros serait de 25%. Le parti de Benoit Lutgen souhaite également supprimer en 5 ans les intérêts notionnels.
 
Pour le CEPESS (centre d'étude lié au parti) la réforme serait neutre budgétairement car le CDH espère récupérer 1,3 milliards par le biais de la lutte contre la fraude. Le CDH créerait en outre  une taxation européenne pour les produits  en provenance d'Etats qui ont des normes humaines sociales et environnementales inférieures à celles de l'union. On peut douter  de la crédibilité de cette recette  estimée à 2,3  milliards alors qu'elle dépend d'une décision des partenaires de l'union européenne. En son absence la réforme CDH accuserait donc un déficit d'environ 2 milliards. On notera que le coût de l'augmentation de la quotité exemptée d'impôt a été estimé ici à 6, 4 milliards.
 
 

 
Le tableau du CEPESS :


ISOC
Dépenses
Recettes
Diminution du taux d’imposition à 30%
Coût : 1.250 mios
Suppression des intérêts notionnels
Gain : 3.000 mios
Réinstauration de la déduction pour investissement
Coût : 500 mios
Réduction de cotisations patronales
Coût : 1.250 mios
TOTAL DEPENSES : 3 milliards
TOTAL RECETTES : 3 milliards
IPP
Augmentation quotité exemptée
Coût : 6.400 mios
Revenus du capital
Gain : 3.400 mios
Meilleure prise en compte de la situation familiale
Coût : 600 mios
Normes humaines environnementales
Gain : 2.300 mios
Lutte contre la fraude
Gain : 1.300 mios
TOTAL DEPENSES : 7 milliards
TOTAL RECETTES : 7 milliards




Ecolo

 Le parti écologiste propose une série de mesures, dont la plus spectaculaire est probablement l'intégration de tous les revenus (comprenez, les salaires, mais aussi les revenus mobiliers et immobilier)  dans le calcul d'un impôt global  : les revenus du travail sont taxés à l’IPP selon une échelle progressive, tandis que les autres types de revenus sont taxés de manière forfaitaire, à des taux plus bas (entre 15 % et 25 % pour les intérêts, 25 % pour les dividendes) pour le parti il faudrait donc que tous les revenus fassent l'objet d'un impôt progressif.

Comme Ecolo propose par ailleurs d’augmenter la quotité exemptée d’impôt,  l’opération serait  neutre ou positive pour les épargnants dont les revenus financiers sont peu élevés.La quotité exemptée d’impôt serait ainsi relevée à 12 000 euros pour les contribuables dont le revenu est inférieur ou égal à 40 000 € par an. A partir d’un revenu annuel imposable de 40 000 €, la quotité exemptée d’impôt diminuerait progressivement jusqu’à retrouver son niveau actuel.


Dans le même objectif de renforcer la progressivité de l’impôt et en complément de la globalisation des revenus, Ecolo propose de réintroduire des tranches d’impôt supérieures à 50 % pour les revenus les plus élevés, à partir de 250 000 € imposables qui correspondent à la rémunération maximale du secteur public. Le parti écologiste va donc plus loin que le PS dans la taxation des revenus supérieurs.


Enfin, Ecolo propose lui aussi  de taxer les plus-values sur actions, issues de la spéculation  et d’instaurer une cotisation de crise sur les patrimoines supérieurs à 1 million d’euros, qui seraient taxés à hauteur de 1 % à 1,5 %, avec une exonération dans la base de calcul de l’habitation principale ainsi que des biens productifs utilisés dans le cadre d’une activité professionnelle

 

Je n'ai pas de tableaux à vous proposer pour Ecolo, mais je continue de chercher.