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06 décembre 2016

Jacky Morael, l'homme qui fit d'Ecolo un parti de gouvernement

Une distance qui n'était pas de l'indifférence. Une extrême lucidité qui refusait le cynisme. Un pragmatisme qui ne se voulait pas résignation. Jacky Morael aura non seulement marqué à jamais la vie du parti Ecolo, il aura aussi été l'un des acteurs majeurs de la politique belge des années 90. Président de parti (à l'époque c'était un trio de secrétaires fédéraux ) dès 1986, il siège à la chambre, puis au parlement wallon avant de revenir prendre les rênes du parti en 1994. Cinq plus tard, Ecolo, porté par la marche blanche et la crise de la dioxine, est devenu incontournable. Morael négocie l'entrée des verts dans la coalition arc en ciel. Au fédéral, en région, à la communauté. C'est la consécration. C'est pourtant aussi la fin de parcours. Dans un étrange réflexe qu'ils répètent à intervalle régulier, les militants écologistes écartent celui qui leur apporte la réussite. "Morael a négocié d'égal à égal avec Louis Michel et Guy Verhofstadt c'est qu'il doit faire partie de leur monde, sacrifions-le. " Jacky Morael ne sera donc pas ministre. Olivier Deleuze et Isabelle Durant rejoignent le gouvernement fédéral. Lui, qui a transformé une association de joyeux drilles en parti de gouvernement  est mis sur le banc de touche et, déçu, se retire de lui-même. À moitié, au début. Il continue de s'exprimer, agit en coulisse, donne des conseils, intervient quand il l'estime nécessaire. Isabelle Durant est la grande sœur des écolos, Morael reste l'oncle Jacky. Celui qui guide et qu'on respecte. 
Il n'est plus en première ligne mais siège encore à Liège, au conseil communal, puis au Sénat. Il a le goût du sacrifice. Favorise l'élection  de Carine Russo en 2007. Cède la présidence du groupe du sénat à Zakia Khattabi en 2012. Mais ses interventions se font moins précises. Le verbe moins aiguisé. L'appétit disparaît. 

En interview Morael reste un témoin privilégié. Il n'aime pas la petite phrase mais donne le tempo, la tendance. Ses décryptages sont précieux, éclairants, l'homme a régulièrement un coup d'avance. Ses confidences "off the record" donnent à voir les mouvements de fond, dans sa propre formation mais aussi dans les partis des autres qu'il ausculte comme personne. Pourtant Morael ne "copine" pas avec les journalistes. La distance reste professionnelle. On ne dit pas de mal non plus, le respect de l'adversaire est réel. Pourtant  dans les médias comme dans les assemblées le moteur Morael rétrograde progressivement. Il a quitté l'autoroute du succès des années 90 et s'arrêtera bientôt en rase campagne.

Jacky Morael porte une fêlure en lui, la disparition d'un enfant. Cela lui donne de la force par moment, mais aussi beaucoup de désenchantement et une morosité qui prend régulièrement le dessus. Cette blessure, que connaît aussi  son brillant successsur Jean-Michel Javaux, lui permet sans doute mieux que d'autre, de comprendre la souffrance des parents de Julie et Melissa. Mais il a aussi la sagesse de ne pas récupérer l'affaire, alors que la tentation est grande, y compris dans son propre parti. Cette fêlure ne se résorbera pas. Elle l'entraîne plus profond dans la dépression. Jacky Morael souffre d'une dépendance à l'alcool qui ruine ses dernières années. Une fois, deux fois, dix fois, ses amis se précipitent à son chevet. Il promet de ne pas recommencer mais rechute à chaque fois. Les séjours à l'hôpital se multiplient. Même les plus proches finissent par se détourner.

En 2014, Etopia, centre d'études du parti publie encore "génération verte". Sous l'impulsion d'Eric Bierin, son ancien directeur de la communication et fidèle de toujours et de quelques autres proches, Morael y dialogue avec des militants qui ont plusieurs dizaines d'années de moins que lui. L'ouvrage est pensé comme un hommage et une  bouée de sauvetage pour le maintenir à flot. C'est déjà un passage de témoin et une forme d'adieu. Jacky Morael conserve l'estime de nombreux politiques, dans de nombreux partis, Didier Reynders en tête. La bête politique a disparu. C'est l'homme, avec ses blessures, son intelligence tactique, et sa correction humaine, qui restera. 

Photo empruntée au site d' Ecolo. 

15 mai 2014

Dehaene, la parole du bougon

I














Avec Jean-Luc Dehaene c'est une partie de notre vie politique (et pour moi une partie de ma vie professionnelle) qui s'en va. 

Souvenirs, louanges, hommages, c'est la règle dans ces moments d'émotion. Pour Dehaene le choc est d'autant plus grand qu'on le savait malade...  et c'est finalement une mauvaise chute qui l'emporte. 

Je laisse aux élus qui ont travaillé avec lui, de beaucoup plus près que moi, le soin de dresser le portrait du "plombier", "démineur" ou autre "taureau de Vilvorde" (les différents surnoms que les journalistes lui donnèrent). Je me contenterais, avec beaucoup de modestie, de rapporter 3 souvenirs. 

Le premier c'est ma première conférence de presse dans le bunker du 16 rue de la loi. Il est tout neuf ce bunker. Dehaene a voulu que les journalistes aient une salle de presse pour entendre le gouvernement présenter les décisions prises quelques minutes plus tôt  lors de la réunion du conseil. Cette salle, encore en activité aujourd'hui, a été construite dans les sous-sol de la chancellerie du premier ministre. On y trouve tout le confort moderne : des fauteuil en amphithéâtre,  une cabine de traduction, un rétroprojecteur, des branchements câbles pour les caméras, une pièce à coté avec des téléphones pour "dicter" son papier et même un bar au demi-étage (à l'époque les journalistes politiques ont la réputation d'être régulièrement déshydratés mais le bar ne fera pas recette et sera rapidement fermé). Dehaene offre un outil de travail aux journalistes, et il s'assure aussi qu'ils ne traineront plus au rez-de-chaussée, au même étage que ses ministres. Je suis un petit jeune et c'est Jean-Jacques Deleeuw qui m'a envoyé pour Bel RTL. La conférence de presse est une catastrophe. "Onze Jean-Luc " commence une phrase en français, glisse au néerlandais au milieu et change encore de langue avant la fin. Sur mon enregistreur je n'ai pas une seule phrase complète à utiliser. A la fin de la conférence je me lève et demande poliment à Monique Delvou, sa porte-parole, si je peux avoir une interview séparée,  et me glisse dans la file derrière les TV. C'est la première fois que je l'approche, j'en tremble. Je lui pose ma question, il lève les sourcils "mais j'ai déjà expliqué ça", je lui bredouille que c'était en néerlandais que j'ai besoin d'un bout en français. Il  grommelle deux phrases, et tourne les talons, je n'aurai pas droit à une seconde question. 

Avec la presse Jean-Luc Dehaene adopte toujours le style bougon. La tactique habituelle, qui consiste à se mettre en ligne avec les  confrères  pour ralentir le passage des hommes politiques et les contraindre (certains se laissent contraindre plus facilement que d'autres)  à répondre, ça ne marche pas avec lui. Face à la meute Dehaene fonce et s'impose en pilier de rugby sans desserrer les dents. C'est l'époque où les équipes TV peuvent encore travailler librement dans les couloirs du parlement. On ne compte plus les courses poursuites dans l'escalier de la chambre ou du sénat, le plus souvent en vain. 

Quelques années plus tard, je me retrouve à l'interviewer chez lui à Vilvorde (j'y suis allé 2 ou 3 fois si je me souviens bien).  Il est dans le jardin, rentre comme un bulldozer dans sa maison, nous guide jusqu'à son bureau pour l'interview, demande à Célia s'il faut mettre une cravatte, répond aux questions et nous raccompagne à la porte en ne cachant pas qu'il a autre chose de plus important à faire, "allez salut", Dehaene, avec moi, n'était pas du genre à papoter. 

Un autre jour je suis Dehaene dans les travées du parlement européen, c'est la convention où, aux côtés de Valery Giscard d'Estaing il tente de rédiger une constitution européenne. Il est déjà un peu plus conciliant. Peut-être parce qu'il me reconnaît. Peut-être parce qu'il a moins de pression qu'à l'époque du 16. 

Dernier souvenir, retour à la radio. Le plus souvent Jean-Luc Dehaene répond négativement aux demandes d'interview. Cette fois-là il décroche son portable."-Je remplace Kathryn Brahy pour l'invité  de 07h50, vous pourriez venir lundi ? -Lundi ? Ça va" et Jean-Luc Dehaene raccroche sans dire au revoir. Mais le lundi il était là. Car c'était l'une de ses qualités. Quand Dehaene disait oui, c'était un oui définitif, vous pouviez compter dessus. Dehaene, avec les journalistes aussi, était un homme de parole. Même si en interview il ne répondait pas souvent aux questions. L'homme préférait exhiber faussement une partie de sa vie privée et de ses états d'âme pour satisfaire la curiosité des médias  (mais une vie privée de façade, pas l'essentiel, comme le décès d'un de ses petits enfants dans les années Dutroux qui fut longtemps gardé secret), que de parler d'un thème politique sensible. C'était devenu un jeu. Vous construisiez votre question la plus fermée possible. Il haussait les épaules en vous rabrouant d'un "ça, je ne vais pas vous le dire". Je l'entends encore. Et pour toujours.