04 mars 2019

Didier Reynders, l’intelligence et l’ironie

Peut-on rire de tout ? Oui mais surement pas avec tout le monde. Peut-on rire de soi ? C’est encore mieux, mais les réactions du public sont parfois décevantes.
Au départ il y a donc cette petite phrase de Didier Reynders au journal le Soir qui l’interroge sur ses ambitions post-électorales. Le ministre des Affaires Etrangères y fait cet étrange aveu : il a le souhait de pouvoir rester en politique belge si sa candidature n’est pas retenue au Conseil de l’Europe. Et comme le journaliste le relance sur une hypothétique fonction européenne (genre commissaire européen), Didier Reynders de répondre : « Même pape, je l’ai toujours dit, je peux le faire : je suis baptisé ! Après les élections, on verra bien qui fait quoi. Mais le problème au parlement européen, c’est qu’il y a une incompatibilité entre le maintien au gouvernement en affaires courantes et le mandat de député européen. Je ne me voyais pas quitter le gouvernement en juin ou en juillet, alors qu’on serait peut-être encore en pleine négociation. »
De cette interview on ne retiendra que la petite phrase « même pape, je peux le faire ». Elle est reprise sur les réseaux sociaux, partagée, commentée, raillée et sert même de point de départ à une chronique au vitriol du Vif. C’est la règle à l’heure des réseaux sociaux : la portée d’une déclaration est difficile à maitriser et sa propagation et son commentaire dépendent désormais des internautes et des algorithmes  bien plus que du locuteur ou du journaliste qui retransmet ses propos. Corrolaire :  si tu pêches par l’excès de  punchline le bad buzz te rattrapera un jour.
D’accord. Sauf que la petite phrase en question n’était évidement pas à prendre au premier degré.  « Même pape je peux le faire » : arrêtez de fantasmer sur des scénarios qui sont hypothétiques, ne me posez pas des questions sur du sable. Une petite ironie, mi-amusante, mi-cinglante comme le libéral en a l’habitude, sauf que cette fois il mettait en boite son interlocuteur et s’amusait de lui-même par la même occasion. Le problème de l’ironie c’est qu’à moins de fournir le mode d’emploi dans la phrase suivante on est pas certain qu’elle soit comprise. Au final cette interview, si on veut l’analyser vraiment,  est plutôt un terrible aveu de faiblesse de Didier Reynders : il a postulé pour une fonction qu’il n’est pas sûr d’obtenir, il a la trouille de quitter le monde politique parce qu’il ne sait faire que cela, il ne sait pas ce qui l’attend après les élections et son destin ne dépend plus de lui.
De la déferlante des moqueries qui ont suivi on se dira qu’elles étaient de mauvaise foi ou que leurs auteurs ne sont pas aptes à comprendre du second degré. Ce serait sans importance si elle ne participait pas à un appauvrissement sans fin du débat politique ou de son analyse.  Bien sûr Didier Reynders paye ici pour une image personnelle qui  ne date pas d’hier : celle d’une certaine suffisance et d’une  grande intelligence plus souvent mise au service de l’ambition personnelle que de l’intérêt collectif. Peut-être. Sauf que pas là. Vraiment pas là. Pour interpréter cette phrase comme elle le fût il ne fallait vraiment pas lire l’article avec le minimum d’honnêteté intellectuelle requis. L'ironie il faut de l'intelligence pour en faire et de l'intelligence pour la comprendre.
Nous approchons des élections. Un peu de finesse (intellectuelle) dans un monde de brutes ne ferait pas de tort. Prendre le temps de lire les interviews pour ce qu’ils disent vraiment avant de flinguer gratuitement les orateurs  non plus. 


05 février 2019

Climat et élections : le grand glissement de paradigme

Vous connaissiez l’adage : « 6 mois en politique, c’est une éternité ». La sentence date du siècle dernier, quand les campagnes électorales se faisaient encore à coup de petites phrases dans les débats télévisées, que les éditorialistes de la presse écrite donnaient le ton des revues de presse et des conversations familiales du dimanche et que les partis politiques investissaient massivement dans les campagnes d’affichage à l’approche des scrutins. En 2019 il ne faut plus six mois. Quelques semaines suffisent à faire basculer un paysage politique du tout au tout. Entre la fin 2018 et le début de 2019 nous n’avons pas seulement changé d’année, nous avons franchi un pallier et sommes entrés dans  un nouvel univers, avec des thématiques inattendues et des courants nouveaux, des acteurs surprises et un monde politique contraint de pivoter sur son axe s’il ne veut pas purement et simplement disparaître. 

Rappelez-vous. Fin 2018 la rue de la loi est en émoi. La N-VA a décidé de faire du pacte migratoire des nations-unies un casus belli. Elle refuse que la Belgique le , interdit au premier ministre de se rendre à Marrakech et fait finalement chuter le gouvernement. Charles Michel fait mine de chercher une coalition alternative,  envisage le gouvernement minoritaire et croit encore pouvoir compter sur un soutien extérieur des nationalistes flamands sur les questions sociales et économiques mais  sera finalement contraint de démissionner et d’entrer dans une longue  période d’affaires courantes. A ce moment-là du récit l’affaire est entendue. Le climat de la campagne sera « identitaire » mot poli pour dire que la N-VA a décidé de boxer sur le ring du Vlaams Belang, que l’immigration, l’asile et la  défense d’une prétendue culture nationale seront ses thèmes privilégiés. Pour le dire  clairement la N-VA lance une campagne d’extrême-droite (que l’on rebaptise pudiquement de  populiste) et les slogans qu’elle diffuse (moyennant finances) sur Facebook en pleine crise  ne laissent planer aucun doute à ce propos (devant le tollé, le parti les retirera rapidement mais les électeurs concernés auront eu le temps de recevoir le message). Rien ne semble en mesure d’arrêter le rouleau compresseur nationaliste. Le glissement vers la droite touche aussi les francophones, sur le mode « il faut oser parler de ces thèmes là ». Le succès de la N-VA dans l’opinion est tel que même quand elle vous trahit il vous est difficile d’en dire ouvertement du mal. Lorsque la N-VA quitte le gouvernement le premier réflexe de Charles Michel est de rendre un hommage appuyé au travail de ses ministres alors même que Jan Jambon et Théo Francken sont encore occupés à saper son autorité. A l'époque Ecolo est en bonne forme dans les sondages, sans plus, le PTB à un niveau d'intention de vote élevé. 

Coté Wallon c'est un affrontement droite-gauche sur fond d'affaires qui se met en place. Là ce n'est pas Bart De Wever un certain Benoit Lutgen qui a débranché la prise. L’homme a décidé à mi-parcours de changer de partenaire. Les socialistes l’avait convié à la table régionale en 2014. Le président  humaniste les a jugé indignes de gouverner 3 ans plus tard et a finalement offert la ministre-présidence wallonne aux libéraux pour la seconde partie de la législature. Pour Lutgen le PS était abîmé par trop d’affaires et cela devenait dangereux pour le crédit de la classe politique. Pour les socialiste le CDH a simplement trahit et commencé à préparer le sauvetage d’un parti mal en point en privilégiant une alliance qu’il pressentait porteuse d’avenir. 

On en était donc là. Une campagne sur l’immigration avec un peu d’économie, une N-VA dominante au nord, un PS endommagé par les affaires au sud, une coalition suédoise dont la reconduction restait envisageable, des libéraux qui espéraient pouvoir revenir dans le jeu à Bruxelles et un CDH dans le rôle du traitre qui après une longue période à regarder sur sa gauche décidait de bifurquer à droite. On préparait ses arguments, sur l’asile ou sur les fameux jobs jobs jobs créés ou pas, sur la gouvernance en Wallonie ou le statu quo communautaire. 

C’est au tournant du nouvel an que les assurances ont commencé à se fragiliser. Venu de France le mouvement des gilets jaunes avait été un coup de semonce. Des barrages un peu partout en Wallonie courant décembre. Quelques affrontements avec la police. La découverte pour le monde politique et syndical d’une radicalité qu’il ne soupçonnait pas. Au delà du mal-être. Une envie d’en découdre, de manifester sa colère, de rendre par la violence un sentiment d’oppression ou d’abandon. C’est la lutte des classes et le lumpen proletariat chers à Karl Marx mais en version 2.0  sans leader et réelle revendication audible. Le mouvement va s’essouffler mais le monde politique vient de vivre une première secousse. Les gilets jaunes ont imposé  un débat social.  La démocratie représentative est contestée, la tentation révolutionnaire présente, les médias contournés. La gauche et les syndicats n’arrivent pas à se connecter au mouvement, l’extrême droite en revanche (le groupuscule Nation en tête ) fait le tour des barrages et participe aux lancements de pavés. Cette première mobilisation, parce qu’elle échappe aux cadres partisans et syndicaux traditionnels est un signal : dans un tel climat de désespérance rien ne dit que  les électeurs reproduiront leurs comportements traditionnels une fois dans l’isoloir. 

La seconde mobilisation est climatique. Et comme une montée des eaux, elle est lente mais constante. 70 000 personnes (au minimum) le 2 décembre. Une surprise. On est en pleine réunion de la COP 26, les médias ne parlent que de cela observent les esprits critiques. Mais le 27 janvier la mobilisation est à nouveau du même niveau. Il y a désormais plus de gilets verts à Bruxelles que de gilets jaunes à Paris. Et surtout entre ces deux marches dominicales c’est un rendez vous hebdomadaire mise en place par les jeunes qui fait recette. Quelques centaines d’élèves des écoles européennes  la première fois. Des milliers de flamands ensuite. Les francophones pour finir. Rhétoriciens, etudiants, réseau libre ou officiel, avec ou sans accord des parents, punition ou pas à la clef, la croisière  jeune est en marche, et pas prête de s’arrêter. C’est la seconde déstabilisation que les hommes politiques et les journalistes n’ont pas vu venir. À quatre mois de l’élection c’est le branle bas de combat dans les états majors. Il y a ceux qui sont bien placés et ont tout intérêt à ce que la mobilisation se maintienne (Ecolo) ceux qui peuvent tenter d’adhérer au mouvement (le PS, le CDH) même si ce n’est pas leur vocation première, ceux qui doivent réviser leurs programmes pour coller à la vague climatique et tenter une synthèse entre un électorat traditionnel  attaché à son diesel de société et un nouvel électorat qui voudrait une société sans diesels  (le MR).  Enfin, il y a ceux qui s’ agacent de cette verdisation de la campagne. Ils  sont très  nombreux, dans beaucoup de partis,  mais la plupart du temps arrivent à le cacher ... Si Joke Schauvliege est seule à avoir  perdu ses nerfs et son poste ministériel soyez conscient qu’ils sont nombreux à partager une forte suspicion d’une manipulation climatique et d’une instrumentalisation des marcheurs du jeudi et du dimanche. 

Pour répondre aux citoyens et ne pas paraître passifs les uns et les autres multiplient les initiatives. Débat avec les jeunes, textes législatifs. La température est montée d’un cran, quitte à faire de la surenchère. Avec une difficulté : quand le public devient mono maniaque, bien informé et radical, il sera difficile de l’enfumer avec quelques slogans.  Soyez sûrs que les jeunes suivront les débats parlementaires. Et qu’un peu de technicité ne les rebutera pas. Au contraire, ils font leur apprentissage de la démocratie, seront passionnés et critiques, et  on ne devrait que s’en réjouir. Dans les trois mois qui nous séparent du scrutin les partis vont devoir faire des choix. Savoir quel électorat privilégier : celui des voitures de société, celui qui vole Ryanair ou celui qui se dit plus chaud que le climat ? Ce sera encore plus douloureux pour les formations qui  abritent des climatosceptiques en leur sein. Le débat risque d’être vif. Mais suivre Ecolo n’est pas la seule option, loin de la. La N-VA, par exemple,   joue la rupture, renvoie les jeunes à leurs études en qualifiant l’alerte climatique de fantasme irrationnel, et indique clairement qu’avec elle les belges (ou en tout cas les flamands ) ne changeront pas de mode de vie, et tant pis si la mer (du nord) monte. 

Le thème du  climat est donc bien installée dans la campagne. Déjà Ecolo et Groen se voient vainqueurs incontournables. En position de peser ou même de choisir leurs partenaires. On commence à parier sur une majorité rouge-verte à Bruxelles et namuroise (on dit aussi jamaïcaine) à Namur. Au Nord la N-VA semble bien moins incontournable qu’avant les élections communales (qui au passage n’ont  pas été pour elle  un si grand succès ) et l’affaire des visas humanitaires a fragilisé l’un de ses ténors, Théo Francken.  Mais attention. Nous votons dans un peu plus de 100 jours. Trois mois, c’est la moitié d’une éternité. Ce qui est vrai aujourd’hui ne le sera pas le 26 mai. La véritable leçon est celle-ci : les mouvements de l’opinion n’ont jamais  paru aussi rapides et aussi marqués. En  2019 pour gagner une élection il est important  de savoir monter dans le train. Si vous n’êtes pas dans la locomotive vous devez au moins donner l’impression d’être à l’aise et ne pas craindre d’arriver à destination. Mais n’oubliez jamais  d’en changer quand le suivant vient à passer. 







31 janvier 2019

Olivier Py et l'horrible masque du pouvoir

Olivier Py est de retour à la Monnaie. Ceux qui avaient vu ses précédentes mises en scène (le Dialogue des carmélites, Lohengrin)ne seront pas dépaysés : même esthétique, même soin des décors et surtout mêmes interrogations autour de la violence du pouvoir. 

C'est l'un des messages essentiels du metteur en scène : convoquer les symboles de la dictature pour nous alerter sur le monde d'aujourd'hui. Dans La Gioconda, comme dans Lohengrin, Olivier Py et Pierre-André Weitz (qui signe décors et costumes) renvoient donc directement à l'esthétique du IIIe reich ou de l'Italie mussolinienne : chemises noires, longs imperméables de la même couleur, bottes de cuir... et même le brassard qu'on sort opportunément lorsqu'on veut marquer son autorité. Sommes-nous en train de revivre les années 1930 nous interroge, mise en scène après mise en scène, Olivier Py ? Tout l'intérêt de la Gioconda est dans cette question et dans le telescopage de trois époques : la république vénitienne du XVIIe siècle (le texte de Victor Hugo qui sert de base au livret) les années 1930 (les costumes) et notre époque contemporaine (ces immenses paquebots de croisière qui traverse la scène tous feux allumés par exemple). Et en filigrane une constante : le pouvoir, quelque soit l'époque, s'appuie sur la connaissance et la manipulation, et si les hommes d'Etat peuvent être animés de sentiments nobles, ceux qui les entourent et accomplissent les basses oeuvres sont peu souvent recommandables. Le pouvoir c'est la puissance, son utilisation la violence.

Que le personnage central de la Gioconda soit un espion qui tire bien des ficelles à l'insu du conseil résume à lui seul les dangers d'un pouvoir régalien tombé en de mauvaises mains et sur lequel le contrôle démocratique est défaillant. C'est Bernaba dans la Gioconda, Bennalla dans la France de Macron, un intermédiaire douteux dans la politique d'asile made in NVA en Belgique. Le mal avance masqué dans les plis du pouvoir. Et ce masque, hideux, est plus proche d'halloween ou des clowns terrifiants que du carnaval de Venise. Olivier Py ne manque d'ailleurs pas d'en souligner la dimension sexuelle. Hommes nus dès le premier tableau, femmes à la poitrine offerte, scènes de copulation et même viol collectif. Provocation un peu gratuite sans doute, mais petit rappel que quand les hommes de pouvoir perdent le contrôle d'eux-même ils deviennent parfois des prédateurs sans limite, et que la pulsion sexuelle est l'un des ingrédients du cocktail de l'ambition. 

Au delà du message politique on appréciera l'astuce du pédiluve (quelques centimètres d'eau pour nous transporter à Venise et jouer des reflets) un décor sombre et épuré, avec des textures qui renvoient au béton, symbole des temps modernes, une profondeur de scène inédite qui sont autant de régal pour nos mirettes. On ressort de la Monnaie décontenancé. Nos yeux et nos oreilles ont apprécié le spectacle (sans être critique musical je m’autorise juste à souligner la puissance et l’expressivité des chœurs de la Monnaie). Mais la passivité de l'époque, le renoncement des puissants et le cynisme des hommes de l'ombre surgissent,  plus clairs que jamais.

29 janvier 2019

Next Ape : quand Antoine Pierre emprunte le chemin de Portishead



Le projet commence par une carte blanche. Lorsque le théâtre Marni, dans le cadre d’un festival, propose au batteur Antoine Pierre de monter un projet original. Le jeune liégeois saisit l’occasion : troquer son costume de jazzmen pour monter un groupe aux frontières du trip hop et du rock.  Cela aurait pu être une soirée unique. Elle fut tellement enthousiasmante que c’est désormais un groupe et un premier album (il sera présenté le 13 février à Bozar, moment à ne pas rater).

Il faut dire qu’Antoine Pierre a l’art de savoir s’entourer. Et de tirer le meilleur de ses partenaires. Next Ape (le prochain singe) est donc une combinaison inattendue de deux  jazzmen belges (Antoine Pierre et le guitariste  Lorenzo Di Maio), d’une chanteuse hongroise (Veronika Harsca)  et d’un clavier luxembourgeois (Jerome Klein, explorateur inclassable qu’on a pu voir au Nancy Jazz Pulsations). Ne cherchez pas le swing ou l’influence du be-bop. La musique est délibérément carrée, le rythme définitivement binaire. L’esprit du jazz c’est aussi de marier les influences, de réinventer sa musique en y incorporant de nouveaux matériaux, en s’éloignant de l’héritage orthodoxe.  

En cinq titres Next Ape propose une synthèse de ce qui se produit de mieux sur la scène musicale des quinze dernières années. L’influence du trip hop et de Portishead en particulier  saute aux oreilles des le premier titre (Undone ) : une basse lancinante, hypnotique, la voix cristalline de Veronika Harsca qui ose les vocalises, les roulements de caisse claire. L’influence de Portishead est aussi très sensible sur le deuxième  (le  sautillant The New Three Monkeys) et le troisième titre (le très beau et planant A Robot Must) : entrée progressive des instruments, voix parlée puis chantée, basse profonde minimaliste, mise en valeur des cymbales, mais on y croise aussi des réminiscences de Susan Vega et une atmosphère que ne renierait pas Mélanie De Biasio. L’ambiance  est sombre, le climat anxieux comme un journal télévisé de 2019. Le 4ieme  morceau (Alarm Clock) est délibérément rock, et nous emmène sur les terres des Gorillaz ou Oasis, guitare saturée à souhait et tempo élevé, hit potentiel. 

À la deuxième écoute, vous trouverez  bien des traces de jazz (des vocalises, des changements de rythmes, des harmoniques), mais c’est bien un album pop-rock que les 4 musiciens proposent ici. Au petit jeu des filiations on  pense encore  à Hooverphonic, à Massive Attack, et on se dit que les 5 titres (A Robot Must est proposé en deux versions ) pourraient bien rencontrer un succès comparable. L’enjeu est donc d’importance. 


Si on ose une comparaison Next Ape pourrait être à Antoine Pierre ce que Stuff est à Lander Gyselinck. Les deux batteurs belges, l’un francophone et l’autre flamand, excellents rythmiciens et compositeurs tous les deux, se sont affirmés comme les espoirs de la jeune scène jazz belge. Antoine Pierre a acquis sa notoriété par des collaborations avec Philippe Catherine ou Tom Barman. Lander Gyselinck a conquis les puristes avec le LAB trio. Mais le jeune flamand a une longueur d’avance sur les dance floor, avec Stuff, une musique dansante mais intelligente qui séduit bien au delà des habitués des clubs de jazz. Next Ape pourrait connaître le même destin. Antoine Pierre pourrait avoir en 2019 un pied dans la programmation de Musique 3 et l’autre dans celle de Pure FM. C’est tout le mal qu’on lui souhaite. Et nous, on écoutera les deux. 

26 janvier 2019

Urbex, l’émotion a/à son rythme 

Le coup de foudre n’est pas toujours automatique. Ni réciproque. Mais parfois cela vaut la peine de persévérer. En amour comme en musique.

À là première écoute  de « sketchs of nowhere » l’album du collectif Urbex j’avoue que j’étais resté dubitatif. Est-ce que tout cela n’est pas un peu compliqué ? Certes il y a des combinaisons de rythmes intéressantes mais ces compositions sophistiquées ne font-elles pas plus plaisir aux musiciens qui les jouent qu’au public qui les écoute ? L’interrogation était d’autant plus légitime qu’Antoine Pierre est à l’évidence un batteur à suivre, que ses concerts sont convaincants, qu’il est ici magnifiquement entouré, et qu’un premier concert d’Urbex, avant l’album, nous avait complément scotché.


En amour comme en musique il faut donc ne pas se figer sur une première impression. Réécouter l’album. Et surtout, puidqu’on parle de Jazz, aller voir les artistes en concert. C’est dans une salle, pas trop grande de préférence, qu’on ressentira le mieux l’énergie et la sensibilité de la musique. Au contact visuel des musiciens qu’on devenira leur plaisir ou leur souffrance, leur engagement ou leur sacerdoce.

J’ai donc vu Urbex à trois reprises pour comprendre ce qu’on pourrait essayer d’en écrire. À Liège et à Bozar dans une formule proche de l’album, assez étoffée donc, avec Toine Thys et Ben Van Gelder aux saxophones et Frédéric Malenpré aux percussions. Au centre Senghor (Etterbeek) dans une formule plus réduite mais avec le flûtiste Magic Malik.
J’ai donc vu trois concerts très  différents et j’y ai éprouvé un plaisir grandissant. Je ne sais pas dire si c’est mon oreille qui se forme ou si la musique évolue dans une direction qui me plait davantage. Les compositions d’Antoine Pierre sont comme un assemblage de strates complexes et extrêmement travaillées. La basse de Félix Zurstrassen, discrète mais solide, plante un rythme lancinant. Il y a de la transe techno dans cette pulsation sur laquelle le batteur pose ses ornementations. Un solo d’Antoine Pierre est toujours un moment fort. Le guitariste Bert Cools appose des couches d’harmonie et d’effets, comme  un coloriste avec de grands aplats de couleur, c’est doux, parfois très contemporain, parfois avec un parfum des annnees 70. Braam De Looze agit dans le même registre, même si on regrette que ce pianiste si subtil ne soit pas toujours suffisamment audible dans une aussi grande formation.

Au troisième étage de l’exploration urbaine les souffleurs. Tous talentueux. Steven Delannoye ou Toine Thys parfaitement  à l’aise. Jean-Paul Estievenart aussi. Si Antoine Pierre est le moteur d’Urbex, le trompettiste en est le supplément d’âme. Omniprésent, il pose les thèmes et déroule des improvisations époustouflantes.
Ajoutez des invités capables de sortir des solos d’exception. Frederic Malempré et son univers de rythmes et de bruitages (ha, la bassine d’eau). Magic Malik le flûtiste  ( de son vrai nom Malik Mezzadri, ancien membre du groupe de reggae Human Spirit ensuite converti au jazz) qui alterne flûte et chant et une technique mixte, le growl, qui consiste à chanter ou parler dans sa flûte. Au Senghor l’apport de l’invité magnifiait encore les créations d’Urbex. Un clin d’œil au Miles Davis période électrique, avec la furie du rythme et de la révolte,  et  quelques perles de douceurs  (« aux contemplatifs » par exemple, un des plus beaux thèmes de l’album) on sent que la palette est étendue. Suffisamment  pour qu’on attende avec envie, le prochain tableau, riche de de ce que l’on a déjà entendu et sans savoir à l’avance ce que l’on va découvrir. Il ne faut pas forcément partir d’un coup de foudre pour que le désir soit durable. 

24 janvier 2019

Aka Moon, l’enthousiasme intact


On les avait quitté fin 2017, début 2018. Aka Moon était alors en pleine célébration : 25 ans de carrière, un coffret souvenir, un nouvel album, un anniversaire qui s’offrait la tournée des grands ducs (du Festival Jazz à Liège à Bozar en passant par une double soirée à  la Jazz Station) avec le soutien indéfectible du public et  l’admiration de la critique. Un an plus tard nous retrouvons Aka Moon sur la scène du Marni. Même  sans anniversaire, la musique d’Aka Moon a  le goût du champagne. L’explosion du bouchon pour vous réveiller, la fraîcheur pour vous désaltérer, la finesse des bulles pour titiller vos neurones, une  musique  festive, intelligente, distinguée. 

Au centre Michel Hatzigeorgiou, le bassiste. L’homme se penche sur sa basse, l’épouse, tourne autour. La danse est sensuelle, le visage expressif. La pulsation est constante. Vélocité, rythme et puissance. Dans ses moments de grâce, et ce concert au Marni en était un, Hatzigeorgiou tutoie Jaco Pastorius. Mieux, c’est un guitare hero façon Hendrickx qui oublie qu’il n’a que 4 cordes et pas 6 et aurait emprunté l’ampli de Motorhead. De la grosse basse qui tache et ne déteste pas un peu de distortion, mais aussi des accords et des harmoniques. À lui seul Michel Hatzigeorgiou place déjà Aka Moon dans son registre : celui d’un jazz fusion, qui a assimilé depuis longtemps l’efficacité funk et l’énergie du rock, pour y greffer des influences plus subtiles. L’Afrique (Aka Moon tire son nom d’un voyage à la rencontre de la culture pygmée) bien sûr, mais aussi l’Inde, l’Europe centrale, les Caraïbes... D’un mouvement de tête Hatzigeorgiou indique à ses partenaires la reprise du thème ou un changement de tempo. Son engagement est total, jusqu’à s’écorcher des   doigts qu’on imagine pourtant endurants.  Quand le bassiste  assure des fondations aussi hautes, ses partenaires ne peuvent qu’ériger des cathédrales. 

 À droite Stephane Galland excellent dans la juxtaposition des rythmes. Ralentissements et accélérations épousent les traits du bassiste. Le tempo est déstructuré pour être mieux repris. On reste avec ses baguettes en suspend, souffle coupé, avant de retomber sur le temps. Frissons garantis. On a déjà écrit de ce batteur qu’il en valait deux. Sa rapidité nous le confirme à chaque audition. 

À gauche le sax de  Fabrizio Cassol. Aérien, lyrique, chantant, au son parfait. À l’énergie de ses compagnons il ajoute la créativité et la mélodie. Au champagne ajoutez du caviar. Et notez les sourires sur les visages. Ces trois là restent heureux de jouer ensemble. Ça se voit, ça s’entend. Aka Moon est en route vers ses 30 ans. N’attendez pas les anniversaires, ce serait gâcher.

16 janvier 2019

Benoit Lutgen et le départ inévitable

Solitaire et secret, il sera resté imprévisible jusqu’au bout. Avec une opération de com rondement menée (la une de presque tous les quotidiens -sauf l’Echo - et des interviews dans le Soir, la Libre, l’Avenir, un passage sur la Première, bref un strike, surtout quand l’embargo n’est rompu qu’à 23 heures, une performance) Benoit Lutgen aura donc surpris les commentateurs. Pas sur le fond : son départ de la présidence était inscrit dans les astres, l’hypothèse avait déjà été évoquée à plusieurs reprises. Mais on l’attendait plus tôt (dans la foulée des communales) ou plus tard (après les prochaines élections). Le nom du successeur le plus probable, Maxime Prévôt, était connu depuis longtemps. A vrai dire le CDH n’a pas beaucoup de choix. Catherine Fonck ou Celine Fremault manquent d’assises, André Antoine , Benoit Cerexhe, René Colin et même Carlo Di Antoine n’incarnent pas l’avenir. Bref, tant que Melchior Wathelet ne tenterait pas un come back en politique l’affaire était entendue. Prévôt est le seul à appartenir à la bonne génération et à avoir démontrer la capacité de gestion, la surface électorale et la solidité médiatique nécessaires à la fonction. 

 Reste donc le choix du moment. Un coup de tête impulsif comme Benoît Lutgen les affectionne railleront ses détracteurs. Il y a un peu de cela : depuis son accession à la présidence Benoit Lutgen pratique volontiers l’art du contre-pied, et n’informe qu’un entourage très restreint. Le président consulte un peu, rumine beaucoup et surprend toujours. Mais croire que ce départ est irréfléchi serait une erreur. Il est, au contraire, la conséquence logique des actes posés par le président partant.

 Comme toujours en politique les jugements manichéens n’offrent qu’une vue partielle. Benoit Lutgen avait pour objectif, atteint, de changer l’image d’un CDH au centre gauche, devenu un parti urbain et ouvert à la diversité, pour le repositionner plus près de l’électorat wallon et rural. Il en a payé le prix en terme électoral (les sondages ne sont pas bons, surtout à Bruxelles, et si le parti s’est maintenu dans certaines bourgades wallonnes, son déclin est loin d’être enrayé) et surtout en terme d’image personnelle. Car c’est bien de cela dont il s’agit. La difficulté de la famille centriste (on disait social-chretienne il y a 15 ans encore) à retrouver une position originale et solide dans l’offre politique contemporaine pèse lourdement sur le sort peu enviable de ses premiers de cordée.

 La présidence de Benoit Lutgen pourrait se résumer en deux séquences particulièrement fortes. La première en 2014, alors que les négociations régionales ont permis au CDH de monter dans les exécutifs régionaux, le président du CDH ne veut pas entendre parler d’une coalition avec la NVA au fédéral. L’affrontement avec Charles Michel se fera sur les plateaux de télévision. Benoit Lutgen y apparaît déterminé, ses attaques sont frontales, viriles. Question de principe martèle-t-il, genre la NVA c’est le démantèlement de la Belgique, ils ne passeront pas par moi. Seconde séquence forte, en 2017. Le président du CDH voit que son parti n’en finit pas de s’abîmer dans l’exercice du pouvoir. Il déclare le PS indigne et décide de changer de partenaire. Brusquement, et apparement sans sommation. Une trahison pour les socialistes et une aubaine pour les libéraux. 

 Il faudra attendre les prochaines élections pour tirer le bilan comptable de la présidence Lutgen. Sur le plan de l’image si l’essentiel était de se « descotcher » du PS, le sparadrap n’existe plus, les compteurs ont été remis à zéro, la présidence est un succès. S’il s’agissait de se mettre en position de continuer à peser sur le cour des choses en participant aux majorités à venir, on peut en douter. En se brouillant avec Charles Michel pour mieux se jeter dans les bras de son parti par la suite, en déclarant la NVA infréquentable en début de législature pour finalement se fâcher avec le PS ensuite (même si ce n’est pas le même niveau de pouvoir), Benoît Lutgen s’était personnellement mis dans une situation intenable. Humainement compliquée et illisible pour le grand public. Négocier avec un nationaliste flamand ou un socialiste francophone après les prochaines élections ne lui aurait pas été aisément possible. Maxime Prévôt, au caractère plus rond et aux déclarations plus prudentes pourra faire l’un et l’autre. La cohérence entre ces deux séquences fortes me direz-vous ? Benoit Lutgen a soldé l’héritage de Joëlle Milquet. C’est ce que lui demandait le bureau du CDH. Au final son retrait est moins à contretemps qu’il n’y parait. La chute de la majorité suédoise et le positionnement clairement populiste et flamand de la NVA ont ouvert une nouvelle séquence. Il faut redéfinir stratégies et positions. C’est vrai pour tous les états-majors, pas seulement au CDH. Avec une barbe de trois jours et une expression moins fluide qu’à l’accoutumée l’homme a déjà tourné la page. Pas par caprice. Mais parce qu’il lui était difficile d’aller plus loin.

15 janvier 2019

Eric Legnini, le pianiste aux baskets rouges remet du jazz dans son groove

C'est un retour à la maison. Comme si on déposait ses valises sur le seuil, après un long voyage. Les pérégrinations d’Eric Legnini ne l'ont pas emmené bien loin. Du jazz il était passé au groove, du groove au funk. Ses deux précédents albums, The Vox (récompensé aux victoires de la musique) et Waxx Up empruntaient ces chemins, comme des pérégrinations, des détours, des respirations, ou mieux, un voyage initiatique où l’on change de continent pour enrichir sa propre culture et renouveler son point de vue sur le monde. Eric Legnini est de retour au jazz. Oubliés les voix planantes (celles de Yaël Naim ou Mathieu Boogaert, Michèle Willis figuraient, par exemple sur ses derniers enregistrements ), les rythmes syncopés, la batterie, les cuivres. Le pianiste liégeois aspire à plus de dépouillement. Son piano, un guitariste, un contrebassiste, point. Le concert qu’il a donné au théâtre Marni dans le cadre du River Jazz Festival annonce donc une nouvelle direction. Parti de Liège (pardon, de Huy précisent  les puristes), monté à Paris, passé par New-York, redescendu à Bruxelles pour être prof au conservatoire. Comme pour chaque voyage on ne sait pas si le retour à la maison Jazz est définitif ou juste une escale. D’ailleurs n’allez pas croire qu’Eric Legnini revient pour reproduire la musique des autres. Le garçon a bien joué avec Toots Thielemans, Éric Lelann ou les frères Belmondo, il pourrait. Mais non. Pas de standards, mais un ou deux titres anciens de son propre répertoire, et des nouvelles partitions. C’est jazz dans la forme mais groove, plus que swing, dans la pulsation. On sent l’influence de la soul, mais aussi de la bossa. Les arpèges Legniniens coulent comme une cascade ininterrompue, de boucle répétitive en boucle répétitive. Un peu comme si Erikha Badu rencontrait Jobim avec la complicité de Philip Glass. Le style est décontracté, très belge (ha, ces baskets rouges, qu’on oserait pas porter dans un chic club parisien mais que nos jazzmen de Toine Thys à Legnini adorent) les prises de parole limitées au minimum (tant mieux, on est là pour la musique). Le tempo est enlevé (parfois un poil trop, comme sur ce blues qui frôle l’excès de vitesse) les impros bien cadrées, et les partenaires (Thomas Brammerie à la contrebasse et Ricky Grasset à la guitare) se montrent à la hauteur. Eric Legnini annonce qu’il y aura peut être un album à l’automne prochain. Peut-être ? A l’automne seulement ? On savoure notre chance d’avoir entendu cette prestation. Et on prie les maisons de disque de se hâter.

27 novembre 2018

Emmanuelle Praet : les médias, la politique et les fake news

C’est une curieuse séquence, mais elle est sans doute symptomatique de la confusion qui s’est emparée de notre époque. Emmanuelle Praet, journaliste de presse écrite reconvertie en chroniqueuse  de radio et  télévision (et conseillère en communication sur le côté ) est donc suspendue par RTL-TVI à la suite d’une sortie très approximative sur la fiscalité verte et défendue depuis lors par une partie du public et du monde politique qui demande sa réintégration. Que le cœur de la chroniqueuse penche très nettement à droite et que ses soutiens, qui vont de Théo Francken à Charles Michel, appartiennent à cette famille de pensée n’est pas une surprise et n’est pas le problème. En revanche les propos de la chroniqueuse et les arguments de ceux qui demandent sa réintégration méritent qu’on les décortique. 

Les faits d’abord. Lors d’un débat sur les gilets jaunes Emmanuelle Praet a donc lié le vote en faveur d’Ecolo avec la hausse de la fiscalité verte en général et sur l’essence en particulier. Outre qu’elle se pose en donneuse de leçons et indique aux citoyens en face d’elle, en adoptant une posture infantilisante, qu’ils n’ont quece qu’ils méritent, elle commet à mon sens une double erreur. 

D’abord une erreur factuelle. La fiscalité de ce pays relève du niveau fédéral. La dernière hausse des accises sur le diesel a été décidée par le gouvernement Michel dans le cadre du tax shift (moins d’impôts sur le travail compensé par des hausses de la fiscalité ailleurs, notamment sur les carburants) en 2015. La seule participation des écologistes à une majorité fédérale remonte au premier gouvernement de Guy Verhofstadt (1999-2003). Il y a 15 ans. Aujourd’hui ce parti n’est présent à aucun niveau de pouvoir. Faire porter la responsabilité des taxes actuelles sur un parti d’opposition est au mieux un niveau de connaissance politique extrêmement faible et indigne d’une personne rémunérée pour commenter l’actualité, au pire une entreprise franche de manipulation de l’opinion. 

Ensuite une erreur de positionnement. Le rôle d’un commentateur est d’éclairer le débat. Il ne s’agit pas simplement d’apporter son opinion, mais de développer des arguments, d’apporter des exemples, de s’appuyer sur des données pour pouvoir défendre une idée face à une autre. Appeler de manière aussi outrancière (sans argument  et sur une  base erronée)  à ne plus voter pour un parti (ou un ensemble de partis, puisqu’en lisant certains commentateurs éclairés j’apprends qu’Emmanuelle Praet visait la gauche en général ) n’est plus du commentaire mais de la militance. L’ancienne journaliste avait donc quitté sa fonction de chroniqueuse pour devenir porte-parole. Il n’est donc pas illégitime de la ramener à la position qu’elle adopte : face aux gilets jaunes Emmanuelle Praet était une citoyenne parmi les autres. Sa parole n’avait pas le recul et le regard analytique qu’on est en droit d’attendre d’un commentateur. 

En prenant la défense d’Emmanuelle Praet le monde politique joue donc  un jeu dangereux. Il consiste à dire que ce n’est pas l’argumentation ou le rapport à la vérité qui compte, mais bien le profil idéologique. Que peu importe la qualité du débat, pourvu que ma position y soit représentée, et si possible gagnante. Vouloir s’immiscer dans la gestion des médias est un réflexe malsain. Une pulsion autoritaire qui voudrait s’assurer que le droit à la critique est aussi réduit que possible. Depuis une 30aine d’années nos partis  politiques (et les libéraux francophones y ont bien participé) ont pourtant fait de grands progrès en matière de dépolitisation de l’information. Pour vivre les choses désormais de l’intérieur je peux attester que  les processus de nomination à la RTBF sont désormais plus  clairs et transparents, et que c’est la qualité du projet du candidat qui prime quand il y a un poste a pourvoir au sein de la rédaction. Même si à intervalles réguliers la tentation de vouloir contrôler, exclure, promouvoir tel ou tel journaliste en grâce ou en disgrâce s’exprime. La responsabilité première d’un rédacteur en chef est bien de résister aux pressions et protéger ses journalistes tant qu’ils sont indépendants, même si cette indépendance dérange, et de les sanctionner quand ils ne le sont plus. Que les politiques se rêvent rédacteurs en chef et souhaitent désormais s’immiscer dans la gestion d’un média privé n’est pas forcément un progrès. On commence par une interférence, on termine dans l’ingerence.&nbsp


En journalisme l’indépendance et l’exigence de vérité sont deux valeurs cardinales. Je dis bien l’indépendance et pas la neutralité : on ne demande pas à un journaliste et encore moins à un chroniqueur de ne pas avoir d’opinion. On lui demande de pouvoir l’étayer et d’apporter un éclairage qui bénéficiera à toute son audience. Bien sûr le commentateurs se base sur des valeurs et défend une vision du monde ; c’est la condition du débat, sinon tous les commentateurs diraient la même chose et nous vivrions sous le règne de la pensée unique. Mais on demande au commentateur de pouvoir écouter, d’avoir un sens critique  et de se prononcer en toute bonne foi.  Quand on en appelle à voter pour ou contre, on est plus commentateur, on devient acteur. Ceux qui défendent Emmanuelle Praet aujourd’hui veulent-ils que les commentateurs de demain puissent dire qu’il faut voter pour les  mauves ou les turquoises ? Si oui, autant remplacer les chroniqueurs par des  politiques, ce sera plus clair et le public saura à quoi s’en tenir. Et si tous les coups sont permis, y compris dire n’importe quoi sur un plateau TV, sans aucun recadrage possible, autant admettre que nous sommes effectivement entrés dans l’ère de la post-vérité. Quand on défend ceux ou celles qui les énoncent ou les propagent, il est inutile de prétendre lutter contre les fake news.

15 octobre 2018

 Communales : 5 enseignements pour la presse et les partis politiques 

C’est l’usage après chaque élection : tenter de tirer les enseignements de scrutin. Politologues, journalistes, éditorialistes ou commentateurs de tout poil s’y exercent avec plus ou moins de talent. Les mauvaises habitudes ne se perdent pas facilement : puisque j’ai longtemps officié dans ce registre pour mes employeurs précédents, je ne résiste pas à la tentation d’ajouter ma petite contribution, en me concentrant sur le traitement médiatique de l’actualité politique. 

Les sondages ne visent pas juste 

 C’est une constante. Avant chaque scrutin les instituts de sondage sous-estiment le score du Parti Socialiste. Depuis 20 ans que j’observe la vie politique de près côté francophone cela se vérifie à chaque fois. Cela ne veut pas dire que le PS réalise un bon score, loin de là, il n’a même jamais été aussi bas en Wallonie, mais la bérézina annoncée n’a pas eu lieu. Les sondeurs n’ont pas vu non plus que le Mouvement Réformateur serait sanctionné. En revanche, ils avaient bien anticipé la percée du PTB, même si celle-ci avait été un petit peu surestimée ces derniers mois, ainsi que les difficultés du CDH. 

Les bourgmestres cachent la forêt, ou son absence 

Dans une soirée électorale il faut savoir communiquer. Surtout quand les résultats ne sont que partiellement connus ou en grande partie défavorables. Le CDH aura réussi à sauver les meubles à grand coup de symboles. Alors que le parti centriste/humaniste est en net recul, le maintien de Bastogne et Namur dans son giron suffit à faire passer la soirée de la case dépression à la case soulagement. Cette perception n’est pas forcément correcte : il y a bien le feu dans la famille CDH. 

Le MR n’a pas cette chance : la perte de 3 mayorats en région Bruxelloise et quelques déconvenues en Brabant-Wallon, fief bleu par excellence, disent assez bien que le parti du premier ministre est en difficulté. 

Côté vert la multiplication des bourgmestres (une dizaine, c’est la progression qui est significative pas la valeur absolue) est plus qu’un symbole de soirée électorale. C’est une perspective d’enracinement plus durable dans la vie politique locale, qui a souvent été le talon d’Achille de ce parti et l’une des causes de son instabilité électorale (accessoirement cela va recréer de l’emploi pour un parti qui en avait beaucoup perdu, je sais, vous n’y pensiez pas, mais c’est ça aussi la politique). 

Enfin si on souligne beaucoup la percée, réelle, des verts, celle du PTB n’est pas moins spectaculaire. Mais l’absence de bourgmestre du parti de la gauche de la gauche et sa difficulté à monter dans des exécutifs rendent cette progression moins tangible. 

L’immigration n’est pas un sujet local

Les sorties à répétion de Théo Francken sur le sujet.   Les sondages qui reviennent régulièrement sur la thématique. La stratégie délibérée de la NVA de faire de « l’identité » un thème de campagne. La forte présence du Parti Populaire sur les reseaux sociaux. La radicalisation du discours, y compris au MR, sur le sujet, par exemple chez Alain Courtois. Le débat sur le port du voile ou les écoles musulmanes qui reviennent aussi souvent qu’une tarte à la crème sur le visage de BHL au début des années 2000. L’hysterie médiatique autour de ces thématiques censées faire vendre du papier ou gagner des points d’audimat, avec un affolement généralisé autour des listes Islam par exemple. Tout cela n’aura pas profité aux promoteurs de ces questions. La NVA se tasse et le MR recule, Alain Courtois est clairement sanctionné, le parti Islam perd ses quelques élus. La paranoïa identitaire est hors sujet pour les élections communales. À Bruxelles 3 bourgmestres sont désormais issus de familles dont l’histoire est liée aux grandes vagues d’immigration, tout un symbole. Le parti qui semble le plus proche des citoyens qui accueillent des réfugiés (je veux parler d’Ecolo) sort  grand gagnant. En Flandre les électeurs les plus radicaux ont préféré retourner vers le Belang. Les partis comme les médias qui font leur choux gras des questions d’immigration devraient prendre le temps de faire un arrêt sur image et un brin d’introspection (je sais que c’est un vœu pieux et qu’on sera reparti dans ces travers dans trois mois mais c’est mon côté utopiste). 

N’est pas tenor qui veut 

La suppression de l’effet  dévolutif de la case de tête et la désignation du Bourgmestre au plus fort score dont désormais sentir leurs pleins effets en Wallonie (la région bruxelloise n’a pas adopté les mêmes règles). Et cela fait des victimes. Au PS Elio Di Rupo est déboulonné (volontairement ou pas, on demandera le renfort d’un psychanalyste) par Nicolas Martin et surtout Rudy Demotte écarté par son camarade  challenger Paul-Olivier Delannois.Au CDH René Collin ne sera pas bourgmestre. Au MR François Bellot et Pierre-Yves Jeholet sont battus, tout comme Marie-Christine Marghem. Au delà d’une sanction, claire, des ministres et donc des politiques mises en place au fédéral et à la région wallonne, c’est la confirmation que la Belgique est une terre de municipalistes. Il vaut mieux avoir un ancrage local puis se lancer à l’assaut d’une carrière ministérielle que prétendre faire le parcours dans l’autre sens ... souvent l’inverse de ce qui se passe en politique française. Le parachutage n’est pas dans les coutumes belges et l’absence du terrain local pour cause de ministère rédhibitoire. 

La Belgique a deux boussoles 

Un tassement du PS largement compensé par la percée écologiste et le grand bond en avant du PTB. Une sanction du MR et du CDH : l’électeur francophone pose clairement un choix de gauche. Les partis dit « progressistes » sortent renforcés au sud du pays.

Un tassement de la NVA largement compensé par le rebond du Vlaams Belang, un bon comportement du CD&V, un recul du SPA, le PVBA qui ne décolle pas : l’électeur flamand fait le choix de la droite, parfois même de la droite radicale, avec une gauche qui n’a plus voix au chapitre. 

Ces deux choix de société, à l’opposé l’un de l’autre, augurent de négociations difficiles si les choix locaux se confirment lors des scrutins régionaux et nationaux de l’an prochain.  Vouloir informer, débattre, analyser en adoptant un point de vue national devient mission impossible.