09 septembre 2018

Le moment antiraciste sera-t-il plus qu’un moment ? 



C’est une opportunité rare, peut-être unique, dans ce pays bipolaire qu’est devenue la Belgique. Une vidéo virale, postée sur Facebook par une présentatrice météo de la RTBF, et un reportage de la VRT sur un groupe d’extrême droite qui s’invite et s’infiltre dans l’intelligentsia et l’élite flamande ont provoqué quasi-simultanément stupeur, empathie et interrogations. Que la même thématique s’impose, avec des termes et des émotions comparables des deux côtés de la frontière linguistique est devenu inhabituel. On a donc vu ou entendu en cette semaine de rentrée le premier ministre condamner, en néerlandais, un phénomène « révélé » par un reportage qu’il n’avait pas encore vu, des ténors  qui pour l’un, promettait de faire le ménage, et pour l’autre, pointait la responsabilité de la parole politique dans la banalisation des propos racistes. Nous avons entendu encore, incrédules, un secrétaire d’Etat, tombé des nues, faire mine de découvrir que ceux avec qui il pose en photo tenaient des propos haineux et se préparaient physiquement à des affrontements contre un ennemi racial. Pour dire vrai, on a un peu douté de leur sincérité. Car si les contrebandiers font d’excellents gendarmes le pyromane n’est pas toujours crédible quand il se proclame pompier. Mais ne blâmons pas seulement le politique. 

Nous avons lu, entendu, vu un touchant élan de la presse, des députés, des commentateurs contre le racisme. Une déferlante. Ne crachons pas dans la soupe. Félicitons nous-en. Mais comme le politique qui, à coup de « communautés qui n’apportent pas de valeurs ajoutées » a contribué à la banalisation du rejet de l’autre, la société civile et les médias pourraient également mener une petite introspection. Il est plus facile de témoigner de son soutien à Cecile Djunga ou de son effroi vis à vis de Schild & Vrienden que de bannir les petites blagues racistes en conférence de rédaction, de ne pas s’apesentir sur l’origine des auteurs des faits divers ou de cesser de s’interroger à longueur d’années sur les ratés de l’intégration (qu’on confond souvent avec assimilation). Plus facile de surfer sur l’émotion quand elle déboule comme un torrent sur les réseaux sociaux que de s’obliger à produire des reportages ou des éditoriaux sur des initiatives positives qui mettraient concrètement et positivement en valeur les apports de la diversité et de l’immigration. 

Revenons à nos politiques pour insister sur le moment. A quelques semaines des communales, à quelques mois des législatives, nous avons envie de dire banco. Nous sommes quelques uns à attirer l’attention depuis quelques années sur les dangers de la banalisation de propos impensables il y a 20 ou 30 ans. Nous ne pouvons que nous réjouir d’entendre nos avertissements enfin repris avec un tel  enthousiasme.  Alors, oui, on veut bien vous croire. Croire que la belle émotion des derniers jours va convaincre chacun qu’il ne faut plus courtiser les bas instincts, les peurs, les frilosités ou la bêtise pour quelques milliers de voix. Que notre classe politique est désormais habitée d’hommes d’Etat qui ont compris que l’Europe et la Démocratie risquaient gros à suivre la tendance populiste qui calme ses angoisses à coup de boucs émissaires. Que le rejet du racisme proclamé main sur le cœur sur un plateau de TV est désormais supérieur à toutes les conversations de bistrots ou de marché de campagne. Que ceux qui déraperont seront désormais exclus des coalitions envisageables. Que nous ne verrons plus de Une de magazines sur le foulard, et que l’Islam ne sera plus réduit à sa seule pratique radicale (inquiétante certes mais minoritaire). Que nous aurons un plan fédéral contre le racisme, ou qu’à défaut, les organismes et ASBL qui luttent dans ce domaine seront correctement subsidiés. 
On dit chiche. Tope-là. Et on espère ne pas devoir écrire « tartuffes » dans un prochain article.

22 avril 2018

Le Jazz est un combat... que les belges affrontent en bande

Le jazz est un sport de combat. Une lutte permanente. Un match incertain. Un affrontement qui n’aura ni vainqueur ni vaincu mais dont la beauté croît avec le niveau des compétiteurs et l’intensité de leur engagement. Tout dans cette musique relève de l’art martial sonore. Quelques règles de vie, mais très peu,  valables sur scène et en dehors, l’exigence de se dépasser et de se réinventer, sans tricher, en livrant chaque soir un nouveau combat, d’autant plus beau, d’autant plus fort, qu’on y intègre les leçons du précédent tout en sachant pertinemment qu’on ne pourra pas le rééditer. 

Le conflit est total. En vrac, sur le champ de bataille, se jettent l’improvisation contre la partition, l’innovation  contre la tradition, le  solo contre le chorus, la dissonance contre l’harmonie, la mélodie contre le rythme, le binaire face au ternaire, le swing contre le groove, l’accord mineur qui déstabilise contre la gamme en majeur qui rassure, la douceur du piano ou la fragilité de l’harmonica contre la puissance des cuivres, la pulsation régulière du contrebassiste contre la cassure de rythme du batteur. Dans ce bombardement musical les héros s’arc-boutent sur leurs instruments, se déhanchent,  se livrent eux-mêmes à  un corps à corps avec la musique. La leur et celle du voisin.  

En jazz, le musicien part à l’assaut de  la tranchée adverse, stratégiquement, par ruse, en douceur ou à la hussarde suivant ses moyens et son tempérament, la baïonnette remplacée par une hanche de saxophone ou une paire de baguettes. Dans cette improvisation plurielle il faut prendre sa place, se faire entendre, passer des alliances,  se faire respecter, épater l’autre, le dépasser, l’amener à vous dépasser en retour, le surprendre, construire ensemble et déconstruire ensuite pour reconstruire plus loin et plus haut encore. Cette musique est une cathédrale, en perpétuelle élévation. Qu’on s’appelle Quasimodo ou Esmeralda la pratiquer, la comprendre, l’aimer vous fait quitter terre et   vous rapproche des cieux. 

Cette élévation passe donc par la confrontation des instruments, qui doivent chacun vivre leur vie tout en formant un tout cohérent. C’est de cette lutte et de l’équilibre  instable sur lequel elle débouche que dépendent la beauté d’un concert ou d’un enregistrement et l’assurance pour le public que cette musique est vivante puisque deux prestations  ne devraient jamais être identiques.

 À qui incombe la  réussite ou l’échec de cette construction éphémère c’est toute la question. Le succès des orchestres de  Count Basie ou Duke Ellington sont-ils à mettre au crédit de celui qui en assume la direction et lui apporte son nom ou à l’ensemble des musiciens, souvent anonymes, qui y sont enrôlés (et le fonctionnement quasi militaire des big band a l’ancienne nous autorise à poursuivre la métaphore) ? Les deux mon colonel. Mais l’orchestre de Duke Ellington sans Duke Ellington n’aurait pas eu le même succès, c’est une lapalissade. La question est encore plus ouverte lorsque la formation est réduite. Keith Jarret nous épate. Mais accompagné de Dave Holland et Jack Dejohnette il nous éblouit. Miles Davis est un exemple parfait de la problématique. Toujours leader, toujours bien entouré.  Dans les années 50 avec Sonny Rollins ou John Coltrane. Plus  tard avec Herbie Hanckok , Chick Corea, John Mc Laughling, Tony Williams, etc. 

La question n’est pas seulement de bien choisir mais aussi de répartir, motiver, pousser, freiner. Il ne suffit pas de prendre les meilleurs mais de leur donner de l’espace et les pousser à  mettre leur talent individuel au service de l’ensemble. De pousser chacun à sortir le meilleur de lui-même. Le leader qui distribue les solos comme autant de récompenses ou motivations, le sideman qui se replie et sabote parce qu’il s’estime mal considéré, la jalousie, ou au contraire la compétition accompagnent l’histoire de cette musique. L’enregistrement de 1954 qui oppose (le terme est juste) Thelonious Monk à Miles Davis est le plus connu. Le trompettiste demande au pianiste de ne pas soutenir ses solos de trompette. Monk obtempère et fait silence ... mais il se venge quelques morceaux plus tard en s’arrêtant de jouer pendant de longues mesures alors que c’est son tour... avant que Miles ne le rappelle à l’ordre d’un coup de trompette autoritaire.  Le jazz est non seulement un art de combat, il est aussi une école du management. 

Et nos jazzmen jeunes belges dans tout cela ? J’avoue avoir pensé à la confrontation des géants de 1954 à quelques reprises et observé quelques concerts des derniers mois avec ce prisme en tête. Entre le leader formel et les autres musiciens comment trouve-t-on l’équilibre en 2018 ? Les musiciens qui ont trente ans aujourd’hui, qui sont donc nés bien après le décès de Thelonious voir celui de Miles, sont-ils eux aussi conduits par des querelles d’ego (musical on s’entend ) qui leur permettent de sublimer leur talent ? Les jazzmen d’aujourd’hui continuent-ils de jouer des coudes et de se provoquer par solo interposés ou cette compétition appartient-elle au passé ?

J’étais dans ces questionnements en écoutant le trio de Jean-Paul Estievenart à la Jazz Station. Le trompettiste défend un jazz pur, dont les racines historiques sont évidentes, sa technicité et sa sensibilité lui permettent de s’inscrire dans l’héritage des plus grands. C’est riche, complexe, moderne et orthodoxe. En face il y a le jeune et talentueux batteur Antoine Pierre et Sam Gertsman joue les juges de paix à la contrebasse. Pour ce concert Estievenart a voulu quitter la scène et installer son trio au niveau du public. De plein pied. À portée de main. Cette volonté de réduire la distance amène les spectateurs  à se placer en arc de cercle autour des musiciens. Nous avons quitté le face à face du théâtre pour l’arrondi des arènes, même si cette symbolique a sans doute échappé aux musiciens. Et le combat aura bien lieu. Le matador Estievenart face au taureau Antoine Pierre. Le batteur charge, rompt le tempo, le distant, le ralentit ou dédouble sans crier gare, s’en affranchit, s’amuse à introduire des rythmes binaires et commerciaux, utilise un poteau comme instrument... fort de sa jeunesse et de son succès il est à la limite du cabotinage. C’est joyeux, bienveillant, le regard est complice et les deux hommes s’amusent et sourient. Mais le batteur est bien en train de défier amicalement le trompettiste sur sa propre musique au sein de son propre trio. En face Estievenart hausse donc le niveau de jeu. Improvise, s’élève, s’éloigne, revient, ramène la musique là où elle devait atterrir. Il résiste et triomphe. Le défi, tout potache qu’il en ait l’air, a permis aux trois hommes d’atteindre quelques moments de grâce. 



Cet esprit de compétition est-il indispensable pour atteindre un haut niveau ? Je me garderai de répondre de manière catégorique, en citant 3  ensembles qui m’ont surpris par leur cohérence et leur esprit de groupe. Le groupe de Thomas Champagne, dont le CD fut présenté au théâtre Marni il y a déjà quelques mois (oui cette chronique est aussi l’occasion pour le chroniqueur négligent de rattraper un peu de son retard). Officiellement Thomas est le leader d’une formation qui porte son nom. Mais sur scène le saxophoniste partage l’avant plan avec le remarquable Guillaume Vierset. Le guitariste prend au final la même place que le saxophoniste. Avec sa coiffure et son look soignés il semble débarquer de la scène pop anglaise. Et on se rend compte que cet esprit rock/pop où les musiciens répètent des mois inlassablement quelques mesures binaires imprègne notre culture. Efficace et cohérent comme un groupe de rock, c’est ce qu’on s’était dit en écoutant les agréables mélodies de Thomas et son quartet. Derrière les deux solistes,  la rythmique (Ruben Lamon, Alain Deval, look plus proche des Clashs que de Louis Armstrong) déménage. Ce n’est pas le saxophoniste contre ses musiciens, plutôt du 2 contre deux.  Si le trio Etievenart est une corrida, Random House est un match de basket, rapide, intensif, limpide. Le leader Champagne dompte ses musiciens caviar, c’est du luxe, un peu de calme et beaucoup de volupté. 
Guillaume Vierset on le retrouve aussi à la tête du LG Jazz Collective pour un second album (strange deal) dont on avait vu la présentation à Dinant, au château de Pont-à- Lesse. Le LG collective est à l’origine un projet 100% liégeois monté pour le festival Jazz à Liège. Officiellement Vierset en est le leader, signe les compositions et assure la présentation sur scène. Mais c’est plutôt un « all star band » (a l’échelle belge, n’abusons pas ) avec Estievenart et Pierre (encore eux) et  Rob Banken et Steven Delannoye (taxi wars entre autre) aux saxophones. Félix Zurstrassen assure le sérieux à la basse et Alex Koo a remplacé l’exceptionnel Igor Gehenot au piano. Évidement on ne dirige pas un septet comme un trio. La musique est plus écrite, les espaces pour les solos plus limités. On se défie mais dans les limites d’un canevas précis. Le chef ne profite pas de sa position pour s’ imposer plus que les autres mais signe de très belles introductions, comme si la formule était avant tout l’occasion de savourer ses compositions. Ce n'est plus Thelonious et Miles s'affrontant sur le ring mais un équipe de handball (ils sont sept) qui fait circuler le ballon. En observant cette jeune génération on mesure la conjugaison des influences. A la démarche individuelle du jazzman s'ajoute désormais l'esprit collectif de la musique pop-rock. Ce n'est pas une question de styles qui se sur-exposeraient les uns aux autres, c'est une question de rapport à la musique, de rapport au groupe et à l'adversité. 

On terminera ce tour d’horizon avec, de retour à la Jazz Station le projet Shinjin. Ce n’est pas du belge, le projet a été monté à Tourcoing, avec un saxophoniste américain, un bassiste français, un batteur belge et un clavier suisse. Pour tous ceux qui ont assisté à ce concert, et qui attendent la sortie d’un album, un moment d’énergie intense, qui n’était pas sans rappeler Uzeb ou Weather Reaport. Sur scène deux barbus chevelus, au look  moitié hipster  moitie Père Noël  un lendemain de guindaille (Malcolm Braff aux claviers et Laurent David à la basse électrique) et deux chauves, (Stéphane Galland à la batterie et Jacques Schwarz-Bart au saxo) choisis ton camp camarade. Dans nos oreilles des tempos à 100 km/h,  funk, du groove,  des démonstrations techniques. Certains sont passés par le groupe d’Ibrahim Maalouf, il y a de la maîtrise et le goût de la mélodie mais les compositions sont profondes, complexes. Stéphane Galland y bat double (pas seulement parce qu’il utilise deux caisses claires et deux charleston mais aussi par son volume de jeu). Comment une musique très clairement binaire, à la rythmique de haute précision, truffée de changements de rythmes et à la structure aussi écrite peut-elle laisser encore de la place  à l’improvisation et au combat des musiciens ? Sans doute parce que Malcolm Braff continue d’improviser  envers et contre tout, échantillonnant et recyclant le son de ses camarades à même le concert.  Sans doute parce le saxophoniste est à la limite de la rupture. Et ça,  même sans leader, même sans rythme ternaire, ça reste l’esprit du jazz. 


21 avril 2018

Lohengrin : Olivier Py souligne l’ambiguïté de Wagner et la beauté de sa partition 



 C’est une façade défigurée. De hautes fenêtres brisées qui pourraient être celles d’un bâtiment officiel (théâtre, parlement, château ou palais). On devine à travers les béances un enchevêtrement de poutrelles métalliques, de passerelles et d’escaliers de services, comme si nous entrions par effraction dans les coulisses d’un spectacle ou d’une démocratie, mais c’est peut être la même chose. Les murs de briques ont été éventrés, on imagine la toiture soufflée par une explosion. Tout est noir et blanc comme les photographies de 1945. On pense au bombardement de Dresde, à Varsovie, à la prise de Berlin. Cette façade immense occupe toute la largeur mais aussi toute la hauteur de la scène de l’opéra et nous plonge d’emblée dans le propos en commençant par la fin. Wagner et le romantisme allemand c’est aussi, au final, la puissance du pouvoir, l’affrontement, la destruction. Si on commence par le décor c’est qu’il est central, dans tous les sens du terme. Pierre-Andre Weitz (qui signe aussi les costumes) a imaginé une rotonde qui tourne sur elle-même, se divise et s’ouvre tantôt sur une salle de débat, tantôt sur une scène bucolique. Nous passons des ruines à l’alcôve, du Reichtag à la maison de poupée, divisée en 9 cases, allégorie de la culture allemande, de la place à l’échafaud. C’est vertical, impressionnant, parfaitement souligné par les lumières de Bertrand Killy et entièrement au service de la mise en scène d’Olivier Py.

 Tiens, le voilà Olivier Py. Il est sur scène pour une déclaration préalable. Une mise à distance de l’œuvre et de la démarche de Wagner. Rappelle que le compositeur n’a pas connu le nazisme, mais qu’il a bien rédigé des textes antisémites impardonnables et qu’en mettant en scène Lohengrin, Py ne monte pas un opéra nationaliste mais un opéra sur le nationalisme. À vrai dire la précision nous paraît superflue, mais puisqu’on verra des uniformes et des bottes noires, des aigles romains, des étendards, un danseur torse nu aux postures martiales et des sigles proches de la svatiska, il vaut mieux peut-être, par ces temps incertains, prévenir que guérir. Oui, Olivier Py a choisit de nous rappeler que derrière cette histoire de demi-dieu envoyé pour notre rédemption, de chevalier de lumière qui lutte contre des forces obscures, de cygnes et de sortilèges, il y a bien l’essor du romantisme allemand, la conviction que la nation allemande doit être unie et forte, qu’on puise sa force de l’appartenance à une lignée et que l’obéissance est une vertu. Même si Lohengrin c’est aussi l’affrontement du bien et du mal, celui de deux femmes (La noire Ortrud et la blanche mais un tantinet illuminée Elsa), une réflexion sur la fidélité, Lohengrin, fils de Parsifal, a quitté le moyen-âge pour l’Allemagne des années 1930. C’est assumé, explicite et magnifiquement lisible. La mise en scène apporte donc cet éclairage historique, elle ne nous privera pas du bonheur de la musique.

Il n’y a pas besoin d’être un grand musicologue pour savoir que le propos wagnérien repose sur la puissance. Sur cette montée progressive qui nous emporte, nous transporte, à la fin de chaque acte. Olivier Py a raison de souligner que toute musique de film commence chez Wagner. Indiana Jones, la Guerre des Étoiles, les grands westerns, les bandes originales de Hans Zimmer, ils ont tous quelque chose en eux  de Richard Wagner, pour autant qu’on ferme les yeux et ouvre ses oreilles. Il n’y a pas besoin d’être un grand mélomane non plus pour entendre qu’Alain Altinoglou, le chef de la Monnaie, excelle dans ce registre. On soulignera la maîtrise, la nuance et l’explosivité  exceptionelle des chœurs dirigés par Martino Faggiani et ses lunettes autour du cou. On s’extasiera sur une incarnation d’Ortrud par Elena Pankratova parfaite de roublardise, la puissance de Gabor Bretz (le roi Oiseleur) et Andrew Foster-Williams (le noir comte de Telramund). Et si le spectacle dure 4h30,c’est vrai, on ne s’ennuie pas une seconde, on se laisse guider. Et on ressort en se demandant comment une musique aussi fine a pu servir un projet politique aussi grossier.

25 mars 2018

Le 22 mars de la douleur des attentats à leur représentation théâtrale

Un couple qui s’avance seul au milieu de la scène et qui raconte sa sidération lorsqu’il apprend par télévision interposée que des attentats ont lieu à Bruxelles. L’ensemble des comédiens, ils sont 19, qui reprennent à capela « Bruxelles ma belle » de Dirk Annegarn. Des extraits de conversations, banales, futiles, brutalement interrompus par un bruit d’explosion. 32 extraits comme les 32 victimes des attentats. Et puis ces victimes devant vous, dressées, le visage ensanglanté. Leurs premières pensées, pas toujours très nobles, leurs appels au secours, la fumée, les blessures, la douleur. Ce sont les premiers tableaux, chocs, émouvants, de « Bruxelles, printemps noir » monté au théâtre des Martyrs (lequel aura rarement si bien porté son nom).  Il y en a 19 au total. 19 scènes indépendantes les unes des autres mais qui misent bout à bout reconstituent le kaléidoscope de nos émotions au moment des attentats et aussi dans les semaines ou les mois qui ont suivi.


Un texte de fiction en écho aux témoignages des victimes réelles

 

Ils s’appellent Karen, Walter ou Béatrice. Vous avez pu entendre ou voir leurs témoignages à la télévision, à la radio, dans la presse. Karen cette ancienne prof de sport qui n’est toujours pas sortie de l’hôpital 2 ans plus tard. Walter, qui raconte comment il se bat pour apprivoiser sa prothèse. Beatrice, qui suit un parcours de revalidation de l’armée américaine a San Diego pour espérer remarcher. Ces trois là ont perdu l’usage de leurs jambes. Les deux attentats ont fait plus de 200 blessés. Certains s’expriment, d’autres pas. Et ces 32 morts dont on n’entendra plus les voix. Vous en connaissez peut-être directement ou indirectement.  Les gorges et les poings se serrent, les regards se troublent. On se souvient des victimes. Mais on est aussi assaillis par une palette d’émotions. Cela va de la douleur à la colère, en passant par le sentiment d’injustice, la peur ou le cri de vengeance. C’est ça que permet le théâtre. Retracer le parcours de nos émotions et de nos pensées. Notre rapport a l’Islam, notre rapport à la violence, notre besoin de sécurité, notre confiance dans les médias et surtout la manière dont le discours politique s’est emparé de tous ces thèmes (cruelle scène où les marionnettes de Bart, Joëlle et Charles s’écharpent avec cynisme) en deux ans tout a changé. Le 22 mars a profondément marqué des parcours de vie, les témoignages de victimes nous le rappelle mais il aussi boulversé notre paysage mental, cette pièce, entre autre, permet d’en prendre conscience.

 

Deux ans après, notre capacité de résilience

 

La vie reprend le dessus. Nous sommes capables, individuellement , collectivement, de digérer, dépasser, surmonter les traumatismes. Dans la pièce de Jean-Marie Piemme le début est très fort. La suite, peu à peu, perd en intensité. Les émotions s’estompent. La parole prend plus de place. On commence à réfléchir et plus seulement à ressentir. On passe par la colère d’un fils contre son père , le témoignage d’un terroriste qui n’exprime aucun remord, le dérapage des policiers dans un interrogatoire. Il y a de la mise en scène, des costumes et des décors magnifiques. Une belle distribution aussi (Ben Hamidou, Itsik Elbaz, Stéphane Ledune). On a quitté le monde réel on a glissé dans le théâtre. Le grand mérite du texte est d’embrasser une large palette d’émotions et réactions provoquées par ces attentats, sans juger. Un excellent point de départ pour lancer notre introspection et comprendre les positions que l’on ne partage pas forcément. Certains moments sont oniriques, la mise en scène de Philippe Sireuil réussie, mais il y a des longueurs, un peu de bavardage. Les personnages qui semblaient unis dans la chanson de la première scène apparaissent complètement désunis dans la dernière.  On ne doit pas forcément y chercher de logique. Puisque propre des attentats et des entreprises terroristes c’est justement d’échapper à la logique.


Le teaser : https://youtu.be/p3IxflkpyQw


 

17 février 2018

Requiem pour L : Fabrizio Cassol dépose Mozart dans un écrin africain


 Un plateau envahi  de formes rectangulaires noires posées à même le sol entre lesquelles chanteurs et musiciens cheminent, se posent, s’asseyent, se dressent. La référence au cimetière est explicite. C’est dans ce décor minimaliste qu’Alain Platel a déposé la mise en scène du  « Requiem pour L » qu’il cosigne avec Fabrizio Cassol (saxophoniste et membre du groupe Aka Moon). Les deux hommes ont déjà souvent collaboré et signé une oeuvre unanimement saluée où ils mariaient la musique baroque de Bach aux rythmes africains (Coup Fatal, grand succès de 2014). Ils africanisent  cette fois-ci Mozart et son  requiem inachevé. Même démarche,  même réussite. 


 C’est peu de dire que la partition de Cassol nous a enthousiasmé. La profondeurs des airs de Mozart gagne en grâce et en légèreté en s’inserant dans les rythmes dansants. Le diamant brut  monté sur une bague d’ébène s’offre une nouvelle jeunesse. Plus moderne, plus brillant, plus accessible sans doute, sans rien perdre de son éclat originel. Aux trois chanteurs « traditionnels »qui assurent les partitions  lyriques répondent des choristes/danseurs plus proches de Fêla Kuti que de l’opera de Vienne. Un guitariste, un bassiste, qui joue les chefs d’orchestre, et un batteur assurent une rythmique funk qui n’a pas du souvent résonner à la Monnaie. Un accordéoniste (magnifique) et un tuba apportent la sensibilité musicale. 

 Les airs d’Afrique et d’Europe se répondent, s’epaulent, finissent par se mélanger et les deux univers se marient parfaitement. Dans le cimetière on passe du recueillement à la conversation, de la célébration à l’exultation. Les acteurs nous tournent parfois le dos, se retournent, se rassemblent ou s’isolent, et réussissent à nous entraîner avec eux. Alain Platel a dissimulé des chemises colorées sous les costumes noirs. Tout le monde porte de hautes bottes. Les mouvements chorégraphiques sont plus sobres que dans les créations précédentes, mais Dieu, que cela sonne juste, sans excès, avec élégance. 

 Reste le fond de la scène, et le point qui fera débat. Sur toute la largeur de la salle une vidéo au ralenti retrace l’agonie d’une femme en fin de vie. Elle c’est L. Une dame âgée qui a choisit l’euthanasie et a offert à Alain Platel le droit d’utiliser la vidéo de ses derniers instants. Pendant toute la durée du requiem son visage est en gros plan derrière les musiciens. Yeux mi-clos, ouverts, fermés. Ses proches apparaissent furtivement pour caresser son visage, prendre une main, déposer un baiser. Un mélange de souffrance et de sérénité, on ne saurait dire si L souffre ou pas. L’agonie semble durer une éternité. 

 Ma consœur Nicole Debarre avait signalé son malaise sur les ondes de la Premiere, estimant se retrouver malgré elle en position de voyeurisme, guettant l’instant d’une mort dont on nous impose l’image. D’autres trouvent la vidéo essentielle. C’est bien de mort qu’il s’agit dans un requiem, et cette vidéo nous rappelle combien en Europe occidentale nous avons peu l’habitude de voir la mort  de face. Chaque spectateur réagira sans doute en fonction de son propre vécu pour cette question  par essence intime.
J’adopterai une position médiane. Je me suis demandé si un simple fond noir n’aurait pas suffit. Cela aurait sans doute retiré une partie de sa force à cette création. Une photo figée aurait été un bon compromis. J’avoue que l’usage du ralenti, qui rejoue cette mort en en accentuant la lenteur me questionne : cette vitesse lente était-elle nécessaire, ou s’agit-il de nous émouvoir encore davantage ? La question, parce qu’elle n’exclut pas une démarche obscène, n’est pas anodine. Elle ne doit pas vous distraire de ce qui se passe en aval : devant cette image, la performance est remarquable et  ce requiem  magnifique.

Requiem pour L. (Fabrizio Cassol, Alain Platel, Rodriguez Vangama) - video by Jan Bosteels from les ballets C de la B on Vimeo.

17 décembre 2017

Gilad Hekselman électrise le nouveau jazz

Imaginez Pat Metheny qui rencontrerait Joe Zawinul et Tony Williams ... et vous avez une idée de ce qu'ont pu partager les spectateurs de la Jazz Station ce jeudi 15 décembre. 
Au centre  Gilad Heksleman, guitariste prodigieux. Né en Israël, installé depuis 2004 à New-York où il écume les meilleurs clubs aux côtés de  Mark Turner, John Scofield, Ari Hoenig,  ou encore Avishai Cohen. Style lyrique, son parfaitement maîtrisé, compositions impeccables, vélocité technique : à peine trentenaire Gilad est déjà un grand de la guitare. On entend chez lui l'influence du be bop, le son de Metheny et quelques douceurs pop se mêler joyeusement. Dans « ZuperOctave », il propose un trio sans basse avec Aaron Parks aux claviers et Kendrick Scott à la batterie. Pour dire la vérité je ne suis pas toujours convaincu par les formations qui font l'impasse sur le bassiste ou le contrebassiste. Il manque souvent la pulsation qui fait que le jazz est une musique qui s'écoute avec l'estomac et pas seulement avec le cerveau, qui nous fait bouger les pieds et pas seulement remplir notre âme. Mais là, les trois compères arrivent à palier le manque. La paire Hekelsman /Parks fonctionne à merveille, sans à peine se regarder. Du blues, des compositions plus funk, tempo rapides ou lents, le groove est toujours là. Même lorsque le guitariste sollicite l'aide du public pour un claquement de mains improbable sur un rythme alambiqué (le charme du contre temps )... Aaron Parks assure une solide base... basse à la main gauche, mélodie et accords de la main droite. Hekselman n'a plus qu'à placer des fulgurances qui déclenchent les exclamations du public, sur le mode feu d'artifice. On attend avec impatience la sortie d'album de ce trio. Dans la salle les habitués sont au premier rang, un public plus jeune qu'à l'accoutumée se masse à l'arrière. On affiche complet. À la pause les musiciens viennent demander un vin blanc ou une trappiste au bar. 
Apres Sofia Ribeiro, Shai Maestro, Petros Klampanis, les jazzmen new-yorkais semblent avoir placé  le chemin de la Jazz-Station dans leurs parcours européens. On ne va pas s'en plaindre. 

Dans une autre formation : https://youtu.be/d-TzxF2dxSc


01 octobre 2017

Parce que l'histoire n'a pas de sens

Elle commence le spectacle dans un costume de Monsieur Loyal, haranguant le spectateur, façon bateleur à l'entrée du chapiteau. Elle termine chevelure dénouée et chemise déboutonnée avec une voix radoucie, sur le ton de la confidence. À l'oreille vous êtes passés du speaker des actualités cinématographiques aux interviews intimistes de Mireille Dumas (pour les français) ou Régine Dubois (pour les belges). Pendant 1h20 Anne-Marie Loop n'a cessé de changer de registre pour vous raconter le siècle passé. De la guerre de 14 à mai 68 en passant par l'Holocauste. 

Tenir la scène, seule, pendant 80 minutes, nécessite de l'endurance et des ruptures de ton pour relancer l'attention . Le dispositif scénique est minimal : un rideau rouge, quelques caisses en bois pour se poser, le tapis du chien qui l'accompagne sur scène, un micro et quelques musiques pour agrémenter et rythmer la représentation. Le monologue est une performance au profit du texte. Celui-ci n'est pas une simple ballade historique qui nous mènerait de la découverte de la pénicilline à "Come Together" des Beatles, de l'attentat de Sarajevo aux slogans de mai 68. Non, le texte de Patrick Ourednik est d'abord une interrogation de la notion de progrès. L'arrivée de l'électricité dans les campagnes, la locomotive à vapeur, l'eau courante et les sanitaires : le XXe siècle est celui de ces avancées techniques. Mais aux progrès de la science et des industries l'auteur mêle l'évolution des arts et des idées : vous croiserez l'impressionnisme, le surréalisme, l'existentialisme, le communisme  et la montée en puissance de la sociologie. Cela donne un joyeux fatras jubilatoire où le pire côtoie ironiquement le meilleur. Car le progrès au XXIe siècle engendre des monstres, le nazisme, bien sûr, qui occupe une place centrale dans le monologue, le nationalisme, le racisme, l'eugénisme, longtemps défendu par les savants les plus pointus, ou , dans un registre moins dramatique, la frénésie de consommation et l'acculturation des masses... 

Ce qui paraissait  le progrès de l'époque résonne comme une horreur vu de la nôtre. Et Anne-Marie Loop et Patrick Ourednik  de nous amener à nous poser la question du sens de l'histoire. C'est quand l'humanité croit marcher d'un bon pas vers un futur radieux où le soleil brille brille brille (le spectacle commence par cette chanson d'Annie Cordy) qu'elle déclenche les pires oppressions et catastrophes. C'est au nom du bonheur et du progrès de la race humaine que les esprits les plus éclairés déclenchent guerres et violences. De ce XXe siècle, analysé ici par un prisme uniquement  européen, on retiendra encore la libération sexuelle et la lente accession des femmes à la citoyenneté. Il n'y a donc pas eu que des horreurs. Mais ce retour sur un passé récent suffit à nous alerter sur ce qui nous attend au XXIe siècle. Du terrorisme, des guerres, du nationalisme, des scientifiques sans éthique et des philosophes sans empathie... 
Sur scène, on consomme et on jette les objets au fur et à mesure du récit  dans l'insouciance la plus totale, et cela finit par ressembler à une décharge, comme notre environnement. Peut-on se sortir de cette histoire, avec un grand H ? Non répond le texte.  Attendre la révolution cosmique du New Âge ou se tourner vers le bouddhisme  n'empêchera pas les adeptes d'être engloutis par leur époque. Parce qu'il n'y a pas de morale de l'histoire. Le siècle qui suit le précédent ne progresse ni ne régresse. L'homme ne va pas naturellement dans  le bon sens. Ni dans le mauvais. 

"Europeana, une brève histoire du XXe siècle " au théâtre des martyrs. Photo emprunté au site du théâtre. 

Après la décolonisation, la lutte des classes continue

Les noirs contre les blancs. Ou plus précisément une femme noire contre des hommes blancs. C'est la toile de fond de Boatala Mindele, texte de Rémi De Vos et mise en en scène de Frederic Dussenne, à l'affiche du théâtre de poche. Une toile de fond dont le propos est bien plus politique et sociologique qu'historique. Certes, le pays est nommé : nous sommes au Congo, la décolonisation, au moins dans son versant politique, est achevée. Les européens présents viennent de Belgique, mais ils pourraient, on l'imagine, aisément être français ou anglais. Nous sommes dans une période récente, celle où les intérêts européens reculent au profit des investissements chinois. Mais ce contexte historique n'est que la carrosserie de la pièce. Une fois le capot soulevé, le moteur est une dialectique du maître et de l'esclave alimentée à la fois par les pulsions sexuelles et par la lutte des classes. 
La femme noire, jouée par Priscilla Adade, est donc Louise, domestique au service d'un couple blanc installé depuis des lustres. Lui, Ruben ( Philippe Jeusette) est arrogant et cynique, raciste et blasé. Elle, Mathilde  (magnifique Valérie Bauchau) traîne l'ennuie des femmes de coloniaux. Ruben a trouvé le moyen d'égayer son quotidien en étudiant, hilare, les comportements de nouveaux venus qui prétendent s'installer dans la culture du caoutchouc. Il faut dire que les "nouveaux blancs" (Stephane Bissot et Daniel Van Dorslaer) sont d'une bêtise crasse et que leur incompréhension du Congo permet à Ruben d'organiser des "dîners de con" qu'il pressent mémorables.
Malheureusement pour lui la grande et la petite histoire  dérapent de concert. L'activisme économique des chinois perturbe l'ordre établi. Et surtout Louise, toute domestique qu'elle soit, suscite les désirs des hommes et des femmes, et entend bien en tirer le meilleur parti. Voici un personnage féminin qui se présente soumis au départ de la pièce et se révèle parfaite manipulatrice à la fin. À l'inverse Ruben qui croyait maîtriser ses affaires et son ménage se révèle impuissant dans tous les sens du terme. Autant il paraît odieux dans sa suffisance initiale, autant la scène finale le laisse fragile et philosophe. 
L'écriture de Rémi De Vos est tendue comme un arc, mais les flèches de cupidon, sont trempées dans le poison de la cupidité et de la domination. Les personnages masculins sont veules ou pleutres. Les caractères féminins vont de la greuluche écervelée à l'allumeuse intéressée. Difficile de s'identifier. Même si l'issue n'est pas aussi tragique,  cette combinaison de la séduction et de la domination sociale,  nous fait penser  à Mademoiselle Julie de Strindberg, comme si en transposant l'action au Congo, l'auteur avait inversé les rapports et offert aux femmes l'occasion d'une revanche (chez Strindberg Mademoiselle Julie séduit un valet de ferme, elle finira par se donner la mort).  
Pour réussir ce passage du vaudeville au drame, Frederic Dussenne a imaginé un décor de huis-clos qui ajoute à l'oppression. On ressort de la pièce sonné. Le désir sexuel, les rapports hommes-femmes, la décolonisation, le regard des blancs sur les noirs et inversement, la promotion sociale : tout cela reste d'une violence brutale. La culture, l'amour et l'égalité  ? écrasés par les rapports de force. Dans le Congo de Botala Mindele l'oppression est tour à tour  sexuelle, économique et politique ... dans le monde contemporain aussi,  pour peu peu qu'on veuille le voir. 

30 septembre 2017

Shaï Maestro sublime Petros Klampanis

On avait découvert Shaï Maestro aux côtés d'Avishai Cohen. On avait été bluffé par le modernisme de son trio programmé il y a quelques années au festival Jazz à Liège. On était impatient de l'entendre  dans une autre formule. 
On avait apprécié Petros Klampanis aux côtés de Sofia Ribeiro, chanteuse qui croise fado et Jazz, pour qui il assure une solide rythmique. On n'avait pas été déçu, loin de là, par la présentation de son album personnel "Chroma" à la Jazz-Station de Saint-Josse la saison dernière. On se disait que le revoir dans une formule avec cordes allait nous éloigner des pulsations jazz mais qu'il fallait tenter l'expérience. 
Shaï et Petros, Maestro et Klampanis, le pianiste virtuose israélien de Tel Aviv et le contrebassiste grec de l'île de Zkahintos,  tous les deux immigrés aux Etats-Unis s'entendent donc bien. Mieux. Ils sont visiblement en parfaite harmonie. Et nos oreilles se régalent de cette belle entente. Les compositions du grec (il s'agissait de rejouer son album) sont un terrain de jeu parfait pour l'israélien. On n'entend pas si souvent des pianistes tour à tour  aussi véloces que nuancés. Shaï Maestro conjugue la rapidité et la science du toucher. Il propose un son qui n'appartient qu'à lui avec des variations mélodiques qui nous rappellent les mélopées du Moyen-Orient. Une influence discrète, pas envahissante. Sur ses solos il  est parfois touché par une grâce et une sensibilité qu'on oserait presque comparer à celles de Keith Jarrett... Petros Klampanis, malgré quelques longueurs quand il est seul en scène, est un formidable contrebassiste. À l'évidence l'influence d'Avishai Cohen pèse sur les deux hommes. Mais si Klampanis n'a pas le charisme de la star Cohen, il n'a rien à lui envier dans la maîtrise de l'instrument et l'inspiration. Ses compositions sont solides, aux confluents du Jazz et de la World Music. Ensemble ces deux là vous offrent une musique simple, mélodique, accessible , riche ... On les imaginerait bien en duo. À la Jazz Station ils se prèsentaient avec un quatuor à cordes, ajoutant encore au lyrisme des compositions,  et faisaient parfois chanter le public,  Au dehors, la chaussée de Louvain, trottoirs ouverts et bitume enlevé  est eventrée sur des dizaines de mètres apres un profond écroulement, elle offre des allures de champ de bataille. À l'intérieur, contraste saisissant, les tympans présents goûtaient sereinement la joyeuse paix  que les belles musiques possèdent.


17 septembre 2017

Antoine Pierre acidifie son jazz à coup de boucles technos


On attendait la soirée avec une certaine curiosité. Parce qu'Antoine Pierre est le fer de lance de la jeune génération jazz belge et qu'il avait annoncé que ce projet là ne serait pas jazz, ce qui est un fameux teasing. Parce qu'on sait aussi que le jeune batteur sait fort bien s'entourer (Urbex regroupe le meilleur des musiciens trentenaires du plat pays, sa collaboration avec Tom Barman dans Taxi Wars, sans oublier une collaboration avec Philippe Catherine sont d'autres bons exemples) et qu'il a démontré, outre son aisance aux baguettes, de réels talents de compositeur. 
On attendait la soirée avec un certaine curiosité, et on était pas les seuls, le théâtre Marni affichant quasi-complet ce vendredi pour sa carte blanche. Autant le dire tout de suite : les amateurs de swing orthodoxe auront sans doute été décontenancés. 
Le concert s'ouvre sur une bande son, où, derrière les trompettes rétro, domine un speaker de radio américaine, années 50 ou 60. Les musiciens entrent et attendent têtes baissées, comme si s'éloigner du jazz autorisait tout d'un coup un semblant de mise en scène pop. 
Puis vient la musique. Ce n'est jamais facile de rendre la musique avec des mots sans faire de tort aux uns et aux autres. Imaginez une collaboration inédite où les mélopées chaloupantes  de Cassandra Wilson croiseraient des boucles technos dignes des Chemical Brothers, avec un soupçon d'esprit planant style Pink Floyd version Ummaguma... ou, si cela vous parle plus, Björk et Portishead prenant d'assaut Hellen Merril. 
Du jazz, le nouveau projet conserve la liberté et un espace pour l'improvisation. Du rock et surtout de la techno, il a récupéré l'énergie  et la puissance. Et cela donne une belle force à cette musique basée sur des boucles redoutablement  efficaces. Le projet doit beaucoup à Jérôme Klein, clavieriste géant, qui, en l'absence de bassiste, assure l'essentiel de l'ossature rythmique et mélodique. Sur cette base solide et efficace les solos très "Mike Stern" de Lorenzo Di Maio et les vocalises de la chanteuse d'origine hongroise Véronika Harcsa s'ajustent à tour de rôle, innovants. Seul le saxophone de Ben Van Gelder, au son si maîtrisé, et les ballets  ou baguettes d'Antoine Pierre nous ramènent au jazz dans son acception classique. Il y a de la tension, de la fougue, et le récitatif du comédien Martin Swabey sonnera comme un point d'orgue. 
Sur l'ensemble du concert on avoue une réserve sur les tempo les plus lents ... un peu classiques à notre goût, et sur la montée extatique improvisée qui faisait officie de deuxième rappel et qui semblait un peu facile ... mais on compense par un fort enthousiasme pour les morceaux les plus rapides, dont la vigueur et le dynamisme nous ont plus que séduit. 
Le principe d'une carte blanche est de proposer un concert unique. Les  deux caméras présentes et les objectifs disposés sur scène nous font espérer une trace vidéo. Et si Antoine Pierre avait l'idée d'emmener ce nouvel ensemble vers un studio d'enregistement, on ne pourrait que l'encourager. 




Pour vous faire une idée : Antoine Pierre a posté ce teasing  https://youtu.be/kWG2viEX2lM
Et mon confrère du Soir Jean-Claude Van Troyen dit ici son enthousiasme : http://plus.lesoir.be/114494/article/2017-09-16/nextape-une-fameuse-decouverte