27 février 2017

Marcel Sel, de la polémique au roman

Attention, alerte copinage. Je connais Marcel Sel depuis longtemps. Depuis 2006 pour être précis, année où je l'interroge la première fois pour l'émission "le Grand Défi" sur RTL. Marcel vient de publier une série d'articles sur le mouvement flamand. Il est, à l'époque, l'un des rares  francophones  capable d'expliquer ce qu'est la NVA, ses racines historiques, ses compagnonnages douteux, son penchant populiste, mais aussi cette culture démocratiques qui fait que le parti de Bart De Wever ne peut pas être assimilé à ce qui s'appelle encore, à l'époque, le Vlaams Block de Dewinter. Nous bloguons de concert, ce qui nous fait au moins une activité commune. Puis, en 2012, je recrute Marcel Sel comme chroniqueur  pour l'émission "les Experts" sur Télé Bruxelles (aujourd'hui BX1). Il deviendra l'un des piliers de ce rendez-vous hebdomadaire. Oui, je porte une toute petite part de responsabilité dans sa relative notoriété. Je le précise car je sais le personnage clivant. Marcel enthousiasme ou irrite. Ses prises de positions déchaînent les passions, et il raffole de ces polémiques qu'il n'est pas le dernier à provoquer.  "La meilleure défense c'est l'attaque" pourrait être la devise du personnage qui adore prendre à parti mais souffre d'être attaqué en retour, ce qui débouche sur des pugilats virtuels aussi spectaculaires qu'inutiles.  Parfois même des opérations de bashing, pas toujours honorables. Notoriété de blogueur en bandoulière, ses papiers sont parfois interminables (fais court ! )  mais  reconnaissons que Marcel Sel défend souvent de belles valeurs. 
Maintenant que vous savez ce qui me relie à l'auteur (précisons que je ne l'ai quand même  jamais vu en dehors du boulot ), évoquons ce roman. Son premier. "Rosa" conjugue deux histoires en une. Celle du narrateur que son père humilie en le forçant à écrire contre rétribution. 30 euros par page noircie, c'est le salaire accordé à ce fils bon à rien. Lequel se venge en remontant dans le temps et en relatant une seconde histoire, plus ancienne. Celle de sa grand-mère, Rosa, juive italienne  face au facisme de Mussolini... et le fils semble en savoir beaucoup plus que son père sur ce secret familial. Je n'irai pas plus loin dans le roman, mais  les deux récits s'emboîtent, il est question de la Shoah, de persécutions et de violences, de judéité cachée. On navigue entre l'Italie des années 30 et le Bruxelles des années 2000. C'est cruel et violent comme l'histoire européenne, cosmopolite comme Bruxelles. C'est surtout à milles lieux du blog de Sel et de ses polémiques. Le récit est émouvant, la crédibilité historique s'appuie sur une bonne documentation, la construction maligne et le style, moins bavard que sur le web, est agréable. Quoiqu'on pense du polémiste, ce premier roman mérite d'être abordé sans préjugé et rangé dans la catégorie "bonne surprise".  Je ne suis pas critique littéraire. Marcel Sel n'aura pas le Goncourt. Mais lire Rosa ne vous fera pas perdre de temps. 

26 février 2017

Le LAB trio en parfait équilibre


On pense à E.S.T. Un trio classique (piano , contrebasse , batterie) qui mélange jazz et influences modernes, hip hop inclus, se place forcément sous l'ombre du géant et regretté Esbjorn Svensson. La comparaison est flatteuse mais insuffisante. Si le LAB trio explore les chemins parallèles ouverts par le trio suédois, la tonicité et la couleur musicale sont sensiblement différentes. Plus nerveuse pour les suédois, plus mélodique pour les belges.

Au centre Anneleen Boehme. Une femme à la contrebasse, c'est rare. On pense à Hélène Labarriere qui a travaillé avec Lee Konitz et Sylvain Kassap. Anneleen Boehme joue de bout en bout avec une admirable justesse, là où tant de contrebassistes s'autorisent des glissandos qui masquent un manque de précision. Elle possède un sens du rythme et de la pulsation communicatif. Sur scène Anneleen Boehme endosse la fonction de leader, assurant au micro présentation des morceaux et de ses camarades. Sauf que le LAB n'a pas vraiment de leader. Les musiciens n'y prennent pas de solo et personne n'impose son morceau de bravoure. Pas d'esbroufe mais un tissage collectif, une dentelle subtile pour carresser nos oreilles. Objectif équilibre. On pense aux grands trios d'Oscar Peterson ou de Keith Jarret, quand piano/basse/batterie communiquent d'égal à égal.

A droite,  Lander Gyselinck officie à la batterie. Conservatoire de Gand, trio de Kris Defoort puis le groupe Stuff :   Lander Gyselinck emprunte au hip hop ou au funk des rythmes binaires qu'il met au service d'une musique ternaire. La batterie ne soutient pas, elle complète, organise, magnifie. Le Jazz est son point de départ, mais la destination du LAB trio est plus lointaine. Influence diverses  et créativité, le Jazz s'élargit. On pense au trio de Shai Maestro et à Kamazi Washington.

À gauche Braam De Looze est au piano. Bien mieux exposé dans le LAB que dans Urbex. Avec lui, le clavier est bien tempéré, subtil, aérien, délicat. On s'offre deux incursions du côté de chez Bach (une fugue et une variation Goldberg) et c'est magnifiquement réussi. On pense à Jean-Pierre Rampal, l'un des premiers à avoir fait swinguer la musique  de Jean-Sebastien, mais ce swing là a pris un coup de vieux, la version du LAB nous semble pour le coup bien plus moderne et convaincante. Dans la salle des jeunes gens qui retiennent leur souffle et écoutent les constructions du LAB avec recueillement. Musique religieuse. On pense aux temps héroïques quand le Jazz était ce nouvel évangile qui s'inventait devant un public de connaisseurs. On écoute le troisième disque du LAB trio en se disant que le terme de laboratoire est bien choisi. On pense que le passage des trois  musiciens en studio est conforme à ce qu'on a vu sur scène et que Sony a bien raison de les distribuer. Puis on arrête de penser, et la musique prend toute sa place. 


19 février 2017

Le batteur est un soliste comme les autres

Deux concerts à l'agenda cette semaine. D'abord Brad Mehdlau à Bozar, jeudi. Public d'âge respectable, francophones, anglophones et néerlandophones mélangés. La place est à 28 euros, au bar, dans le couloir latéral, on sirote du vin blanc ou une coupette de champagne avant de s'installer dans la prestigieuse salle Henry Le Bœuf. Deux jours plus tard Antoine Pierre et sa formation Urbex (en format quintet) à la Jazz Station de Saint-Josse. Le ticket est à 10 euros, le bar au fond de la salle débite ses bières spéciales, Orval ou Rochefort, le public est mélangé, des habitués grisonnants aux plus jeunes venus pour l'affiche du jour.

Silence absolu à Bozar, apres le rappel des consignes d'usage, pas de photo astublieff, les notes de Brad Mehdlau coulent comme du miel. Le musicien  est au sommet de sa gloire, probablement l'un des meilleurs pianistes  du moment (seul Keith Jarret lui résiste encore, Herbie Hanckok est dans un autre registre, plus tonique et moins mélodique). C'est du jazz cinq étoiles avec un trio remarquable : l'impeccable Larry Grenadier à la  contrebasse, impérial comme à chaque fois qu'on l'entend (que ce soit avec Joshua Redman ou Pat Metheny, excusez des références ) et surtout Jeff Ballard à la batterie. Ballades et blues, c'est le programme  avec des standards de Cole Porter ou des compositions de Mehdlau, on déroule le thème, les musiciens se partagent les solos, s'échangent des regards. La musique respire, luxe,calme et volupté,  c'est beau et aérien, pas besoin d'en rajouter sur la technique, chaque note est essentielle, au service de l'émotion. 
Urbex  sur la scène exigüe du club de Saint-Josse est plus démonstratif. Tempo assuré par le chef de bande, les gamins ont une trentaine d'année, incarnent la prochaine génération de jazzmen belges, ils ont encore des choses à prouver.  La musique ici est très écrite, priorité à l'énergie et aux contre-temps, l'improvisation est  calibrée. Jean-Paul Estievenard maîtrise la sonorité, trompette bouchée frêle, incroyable justesse, et sensibilité évidente. Gueule d'ange juvénile, Bram de Looze est concentré et souriant sur son piano, Félix Zurstrassen assure le beat à la basse. On est frappé par Bert Cools et sa science des effets qui rappelle les sonorités d'un John Mac Laughlin période électrique. Il n'est pas pour rien dans la  couleur très  70's de l'ensemble. Les compositions d'Antoine Pierre aiment la rupture et l'innatendu. Urbex, pour exploration urbaine, escalade des gratte-ciels et plonge dans le vide à la syncope suivante. 

Si on rapproche ces deux concerts c'est pour se rappeler que le Jazz est une affaire de combat et d'équilibre. Combat entre le rythme et l'harmonie, combat entre l'improvision et l'écrit, combat entre musiciens qui par leur inventivité se font une place dans l'orchestre et attirent l'attention. Il faut prendre cette musique, la renverser et lutter contre elle pour en faire une nouvelle version chaque soir. Se mesurer au solo du voisin pour y apporter sa contribution.   Que les musiciens renoncent au combat et la musique sera fade. Qu'ils y mettent toute leur force et l'équilibre sera sublime. Le Jazz est affaire de tension. Brad Mehdlau qui se tord sur son piano ou Antoine Pierre qui joue des ruptures en proposent deux lectures différentes. Improvisation sereine à Bozar contre pulsation savante à la Jazz Station. 

Si on veut rapprocher ces deux concerts c'est aussi pour rendre hommage aux batteurs. Jeff Ballard joue avec deux caisses claires, avec ou sans timbre. Antoine Pierre alterne baguettes et maillets, tend un tissu pour étouffer ses peaux, impose de la main  le silence à ses cymbales . Les deux sont à la recherche d'une palette de sons la plus large possible. Aucun n'a besoin de cogner. Jeff Ballard s'affranchit volontiers du tempo et laisse la pulsation à Larry Grenadier. Son jeu fluide n'a plus rien à voir avec un soutien rythmique, la batterie est mélodie. Il est soliste au même titre que le pianiste qui l'a invité. Antoine Pierre , dans la position singulière du batteur au service de ses propres compositions, excelle dans les accents , c'est pêche et contretemps,  avant que sa musique ne se taise dans des silences soudains. 

Antoine Pierre a cité un jour Chick Correa dans ses influences. Jeff Ballard a aussi joué avec ce pianiste là. Mais ne dites pas accompagner. Pour les deux batteurs que l'on a entenducette semaine, que ce soit à Bozar ou à la Jazz Station, ce verbe ne convient pas. Un bon batteur n'accompagne pas. Il devance. 
Antoine Pierre Urbex // Les Douze Marionnettes - Live at Festival Brosella 2015, Brussels from IGLOO Records on Vimeo.

12 février 2017

Murgia et le triomphe du texte

LAÏKA teaser from Théâtre National/Bruxelles on Vimeo.

Quelques casiers de bières, un accordéoniste aux lunettes noires et un rideau rouge. Le décor est minimaliste, le monologue puissant. David Murgia seul en scène pendant une heure quinze, incarne un narrateur qui ne déteste pas le peket, cet alcool de genièvre si prisé en Wallonie. L'acteur , lui, se contente d'eau minérale entre deux tirades. Histoire de faciliter la diction. C'est qu'il y a du débit ici. Le débit de boissons du décor, et surtout le débit de Murgia. Rapide, véloce, précis.  Une fièvre de mots qui se bousculent en rafale. Le débit de la vie aussi. Des vies accidentées, cabossées, pressées, opprimées. Le pilier de bar, la vieille qui perd la tête après avoir perdu son fils, le manutentionnaire africain exploité dans un entrepôt, la prostituée. David Murgia dans son manteau noir enfile les personnages les uns après les autres. Sobre et convaincant. Et  ce débit soutenu nous enivre du début à la fin. Apres le discours à la nation, David Murgia triomphe à nouveau. Critiques enthousiastes, salles combles et applaudissements mérités, y compris quand les spectateurs se lèvent pour les rappels.
Mais le plus beau compliment qu'on puisse faire à un acteur est celui-ci : ce n'est pas le triomphe de Murgia qui compte, c'est le texte qu'il sert. Derrière le flot (on serait tenté d'écrire le flow, comme les rappeurs)  de David Murgia, ce torrent de mots qui dévale tout droit de la montagne pour envahir les salles de théâtre, il y a le texte d' Ascanio Celestini. Déjà à l'œuvre dans le "Discours à la Nation" c'est un tandem acteur/auteur qu'il faut saluer ici. Un texte à tiroirs, avec ses répétitions, ses ellipses, ses retour en arrière, et ses personnages qui finissent pas former un récit choral. Unité de lieu et d'action, multiplication des points de vue. C'est la condition des gens modestes qu'on brosse. Celle des piliers de bar, des déboussolés, qui n'ont que leurs corps ou leurs muscles à vendre au plus bas prix et dont la révolte, ils le savent bien, restera vaine. Ne pas se plaindre, quand on pense aux  100 000 réfugiés morts en tentant de traverser la Méditerranée . Le personnage central c'est Jésus et il regarde par la fenêtre disent les ciritiques... on n'a vu ni Jésus ni la fenêtre (ce drame des dossiers de presse qu'on recopie tels quels ) mais plutôt un mélange de Zola et de Karl Marx décrivant la vie d'un sous-prolétariat d'aujourd'hui. Précarisés, mais pas trop, isolés mais lucides, révoltés mais sans illusions, les personnages de Celestini sont en quête d'un collectif impossible. Comme dans la vie, le monologue rend impossible la coalition. On empile les expériences et les points de vue, on mesure leur concordance mais on ne peut pas les articuler pour en faire un levier. L'individualisation rend la révolte illusoire. Chacun pour soi et dieu pour tous. Ou plutôt chacun chez soi et misère pour tout le monde. À la différence du  Discours , Laïka n'est pas directement politique. C'est une peinture sociale et psychologique et la plume de Celestini s'est faite plus universelle. Le vocabulaire est plus accessible, le style plus implicant, qui s'adresse aux messieurs du bar... 
La pièce évoque l'intervention des forces de l'ordre face à un mouvement de grève. Elle se termine sur un passage à tabac. Des policiers face à un clochard, et trois  pauvres bougres qui tentent de s'interposer. 
C'est un dimanche matin. On écoute les infos à la radio. Il y a la colère des ouvriers de Caterpillar à Gosselies. Les gardes frontières libyens dont on voudrait qu'ils bloquent le flot de réfugiés. La bastonnade du jeune Théo dans un banlieue française, matraque enfoncée dans l'arrière train. Une manifestation féministe qui se heurte aux masculines matraques de la police bruxelloise. On revoit David Murgia qui entre et sort nerveusement les mains de ses poches. Et on se dit qu' Ascanio Celestini vient de magnifiquement dépeindre ce début d'année 2017. 

05 février 2017

La maltraitance des cordes

C'est un club de Jazz qui a l'avantage d'être pas loin de la maison. Il n'a pas (encore ) la réputation du Duc des Lombards, du New Morning ou du Sunset, ses homologues parisiens, mais on y boit des bières rafraîchissantes (c'est Bruxelles ) et on y écoute une programmation qui ne m'a jamais déçu. Cette semaine un violoniste (Yves Teicher)  et un pianiste (Fabian Fiorini). On y allait en mode découverte et on est resté scotché. Yves Teicher, d'abord. Sa dégaine  de "Depardieu du Jazz" cache la musicalité d'un Grappelli conjuguée à l'audace d'un Léo Ferré. Teicher déstructure, détourne, détruit, reconstruit. La virtuosité  et la vélocité d'un soliste classique, mais aussi les trémolos d'un violon tzigane et une gourmandise à tout avaler. Fabian Fiorini ensuite. Sa main gauche a les accents du ragtime, sa droite le sens du lyrisme, son sens de l'improvisation offre des harmonies d'une richesse incroyable. Les deux hommes jouent d'abord séparément. Ca bûcheronne. On cogne dur sur le clavier, on joue des dissonances sous l'archet, c'est la maltraitance des cordes. Teicher grogne comme un Keith Jarrett de mauvais poil avant de s'offrir une declamatarion magnifique sur la liberté dans le Jazz. Finalement le jazz, le punk, la liberté et la poésie c'est une seule et même révolution. Puis les deux hommes jouent ensemble. Leur virtuosité eclate. Le violon vous arrache des émotions à faire pleurer un tortionnaire de Daesh mais on n'aura jamais le temps de verser une larme. Le piano de Fiorini emporte déjà  tout comme une déferlante. Surtout les deux hommes aiment trop la musique pour la prendre au sérieux et s'installer dans la facilité. On décale, on parodie, on ironise. La truite de Schubert est définitivement envasée, les feuilles mortes sont passées au broyeur et Paganini, s'il avait assisté au concert, aurait probablement renoncé au violon. Le public (c'est nous) passe du rire au larme. Dans le registre  parodie musicale la framboise frivole prend des allures  d'aimable spectacle de collégiens. Parce qu'ici on désacralise, mais ça sonne quand même.  Avec Jean-Marie Hacquier, le critique historique de Jazz Hot (qu'il ne m'en veuille pas de préciser que l'auteur de ce blog le lisait quand il avait 20 ans) on se dit qu'on a désormais de la chance de voir les scènes de Jazz se multiplier à Bruxelles. C'était à la Jazz Station. On y est jamais déçu. 

11 décembre 2016

Théâtre : l'acteur qui fait pétroler Pasolini

C'est une performance théâtrale. Une vraie. Tenir seul un monologue d'une heure n'est pas donné au premier acteur venu. Le faire en tournant autour des spectateurs et en vidant, seul, à coup de grandes rasades,  une bouteille de Pessac-Leognan, tout  en gardant une voix qui porte et une diction impeccable mérite d'être salué. Proximité, présence, rythme : Adrien Drumel est celui qui réalise la performance. Une quinzaine de spectateurs seulement assistent à sa déclamation. Physique de Jésus-Christ au torse avantageux, il capte le regard et laisse chemise et pantalon dans la mise en scène. Sa nudité finale (on le signale quand même pour les dames que cela intéresse ou les prudes que cela rebute) est presque anecdotique. Tout ici est au service du texte. Pas de décor ni d'artifices superflus pour nous distraire (la mise en scène est signée Frédéric Dussenne). 

Pétrole est un texte inachevé de Pier Paolo Pasolini. L'errance d'un journaliste britannique qui s'offre une jeune esclave à Karthoum. Une enfant qui doit satisfaire les caprices sexuels du maître. Lequel, déçu de n'y point éprouver les émotions forres espérées   finira par la ceder à une mission chrétienne avant de rentrer en Europe. De la pédophilie sordide et du trafic d'être humain dirait-on aujourd'hui, de l'orientalisme disait-on pudiquement au 19ieme siècle. Lorsque notre héros revend son esclave sexuelle celle-ci ne se retourne même pas. L'indifférence est une giffle. Le dominant ne possède jamais que le corps de l'autre, ni son cœur ni ses pensées. La dialectique du maître et de l'esclave est au centre du texte de Pasolini. La prédation sexuelle y est le symbole de l'abus de pouvoir et de la déshumanisation de l'autre, thème déjà présent dans "Salo ou les 120 jours de Sodome".  On croise dans Pétrole, Levis-Strauss et Frans Fanon, le personnage central éreine férocement les idéalistes qui entrent en journalisme comme on se paye un safari, les clins d'œil aux débats qui agitent les chapelles  de la gauche amuseront les spécialistes. Face au progressisme de salon, l'ironie du maître fait mouche. On ressort de là en s'interrogeant sur le relativisme culturel et le sens de droits de l'homme qui seraient réservés aux seuls hommes blancs.

Heureusement pour la consommation de Pessac-Leognan et le foie d'Adrien Drumel, le spectacle ne se joue qu'une fois par semaine, le dimanche. Raison pour laquelle il vous est fortement conseillé de réserver.


Pétroler : (Figuré) (Néologisme) Se manifester avec flambant, avec énergie.


 



06 décembre 2016

Jacky Morael, l'homme qui fit d'Ecolo un parti de gouvernement

Une distance qui n'était pas de l'indifférence. Une extrême lucidité qui refusait le cynisme. Un pragmatisme qui ne se voulait pas résignation. Jacky Morael aura non seulement marqué à jamais la vie du parti Ecolo, il aura aussi été l'un des acteurs majeurs de la politique belge des années 90. Président de parti (à l'époque c'était un trio de secrétaires fédéraux ) dès 1986, il siège à la chambre, puis au parlement wallon avant de revenir prendre les rênes du parti en 1994. Cinq plus tard, Ecolo, porté par la marche blanche et la crise de la dioxine, est devenu incontournable. Morael négocie l'entrée des verts dans la coalition arc en ciel. Au fédéral, en région, à la communauté. C'est la consécration. C'est pourtant aussi la fin de parcours. Dans un étrange réflexe qu'ils répètent à intervalle régulier, les militants écologistes écartent celui qui leur apporte la réussite. "Morael a négocié d'égal à égal avec Louis Michel et Guy Verhofstadt c'est qu'il doit faire partie de leur monde, sacrifions-le. " Jacky Morael ne sera donc pas ministre. Olivier Deleuze et Isabelle Durant rejoignent le gouvernement fédéral. Lui, qui a transformé une association de joyeux drilles en parti de gouvernement  est mis sur le banc de touche et, déçu, se retire de lui-même. À moitié, au début. Il continue de s'exprimer, agit en coulisse, donne des conseils, intervient quand il l'estime nécessaire. Isabelle Durant est la grande sœur des écolos, Morael reste l'oncle Jacky. Celui qui guide et qu'on respecte. 
Il n'est plus en première ligne mais siège encore à Liège, au conseil communal, puis au Sénat. Il a le goût du sacrifice. Favorise l'élection  de Carine Russo en 2007. Cède la présidence du groupe du sénat à Zakia Khattabi en 2012. Mais ses interventions se font moins précises. Le verbe moins aiguisé. L'appétit disparaît. 

En interview Morael reste un témoin privilégié. Il n'aime pas la petite phrase mais donne le tempo, la tendance. Ses décryptages sont précieux, éclairants, l'homme a régulièrement un coup d'avance. Ses confidences "off the record" donnent à voir les mouvements de fond, dans sa propre formation mais aussi dans les partis des autres qu'il ausculte comme personne. Pourtant Morael ne "copine" pas avec les journalistes. La distance reste professionnelle. On ne dit pas de mal non plus, le respect de l'adversaire est réel. Pourtant  dans les médias comme dans les assemblées le moteur Morael rétrograde progressivement. Il a quitté l'autoroute du succès des années 90 et s'arrêtera bientôt en rase campagne.

Jacky Morael porte une fêlure en lui, la disparition d'un enfant. Cela lui donne de la force par moment, mais aussi beaucoup de désenchantement et une morosité qui prend régulièrement le dessus. Cette blessure, que connaît aussi  son brillant successsur Jean-Michel Javaux, lui permet sans doute mieux que d'autre, de comprendre la souffrance des parents de Julie et Melissa. Mais il a aussi la sagesse de ne pas récupérer l'affaire, alors que la tentation est grande, y compris dans son propre parti. Cette fêlure ne se résorbera pas. Elle l'entraîne plus profond dans la dépression. Jacky Morael souffre d'une dépendance à l'alcool qui ruine ses dernières années. Une fois, deux fois, dix fois, ses amis se précipitent à son chevet. Il promet de ne pas recommencer mais rechute à chaque fois. Les séjours à l'hôpital se multiplient. Même les plus proches finissent par se détourner.

En 2014, Etopia, centre d'études du parti publie encore "génération verte". Sous l'impulsion d'Eric Bierin, son ancien directeur de la communication et fidèle de toujours et de quelques autres proches, Morael y dialogue avec des militants qui ont plusieurs dizaines d'années de moins que lui. L'ouvrage est pensé comme un hommage et une  bouée de sauvetage pour le maintenir à flot. C'est déjà un passage de témoin et une forme d'adieu. Jacky Morael conserve l'estime de nombreux politiques, dans de nombreux partis, Didier Reynders en tête. La bête politique a disparu. C'est l'homme, avec ses blessures, son intelligence tactique, et sa correction humaine, qui restera. 

Photo empruntée au site d' Ecolo. 

02 décembre 2016

François Hollande et l'impossible normalité présidentielle



5 minutes de lucidité peuvent-elles racheter 5 ans d'errance ? C'est la question que nous pose François Hollande. Lorsqu'il annonce ce jeudi 1er décembre en direct à la télévision qu'il ne briguera pas de second mandat le président français entre dans l'histoire. Il est le premier président de la Ve république à quitter de plein gré  le palais de l'Elysée alors, que sur papier au moins, il pourrait prétendre prolonger son bail. Une cessation d'activité pour cause de retraite anticipé, un sacrifice utile pour les uns, une fuite piteuse pour les autres, un constat d'impuissance en tout cas, et un premier cas de burn out présidentiel peut-être... 

De ce quinquennat fade et désespérant nous retiendrons ceci : il ne peut y avoir de présidence normale. La promesse électorale était fallacieuse. Bien sûr Hollande voulait ainsi se démarquer du bling bling de l'ère Sarkozy, mais ce fut mal entendu des français, qui crûrent  à une proximité présidentielle qui ne peut être qu'un malentendu. Le président, parce qu'il est élu au suffrage universel et incarne la nation est tout sauf un être normal. Parce que le chef de l'Etat et des armées est le porteur de la promesse républicaine, il transcende clivages et courants et appartient à 60 millions de français qui doivent, individuellement, se sentir représentés par cet homme (ou un jour peut être cette femme). La palette des opinions, croyances, postures, espoirs, craintes ou psychoses françaises doivent toutes trouver une oreille attentive au sommet de la République. Cette qualité d'écoute François Hollande l'avait peut être. Sa capacité à restituer à chacun le sentiment qu'il avait été entendu, ce mélange d' attitude paternaliste (De Gaule) monarchique (Mitterrand) ou du bon copain compréhensif (Chirac) ne fut pas exprimée. Coupé des français, Hollande entendait tout, voyait tout, mais ne renvoyait rien. Rien de significatif en tout cas. 

Son seul rebond dans les sondages fut la période qui suivit les attentats du 13 novembre. C'est malheureux, et le désir de montrer le visage d'une France debout et unie y est pour beaucoup. Sur les errements du monde, la montée des individualismes, la peur du lendemain, le sentiment de précarité économique, la désespérance de ceux qui n'ont plus de quoi vivre dignement et  l'essoufflement des autres qui s'éreintent au travail, François Hollande ne proposait ni réponse, ni message. Dans une France où le sentiment d'appartenir à un groupe s'étiole, où la société se fragmente en groupes sans cesses plus réduits, où le sentiment de concurrence et d'isolement n'a jamais été aussi grand, cette parole présidentielle, capable d'unifier et d'inspirer aurait été la bienvenue. Quand compétitivité, précarité, anxiété deviennent la devise nationale, il faut un projet fort pour s'en sortir par le haut. 

D'un président de la République nous attendons qu'il ne soit surtout pas un homme normal. Un guide, un mentor, un porteur de projet... on peut le suivre ou le combattre, mais cet homme là doit nous dire quelque chose. S'enfermer dans le silence et une fausse normalité c'était ne rien avoir compris à  la fonction présidentielle. 

09 novembre 2016

Trump for président : 3 leçons que nous pouvons en tirer

J
Pour les Européens, c'est un réveil en forme de gueule de bois. Donald Trump désigné prochain président des Etats-Unis, une victoire qui repose sur un succès démocratique incontestable. Pourquoi n'avons-nous pas pu ou voulu la voir venir, et quelles premières leçons en tirer ? 

1. Les médias et les sondeurs font partie de l'ancien monde 

Dans le dernier mois de campagne les sondeurs, à quelques exceptions près,  donnaient très largement Hilary Clinton gagnante. Ils ne remplissent plus la mission pour laquelle ils ont été créés : sentir le poul de l'opinion et prévoir le comportement de l'électeur. Les médias font à peine mieux. La plupart des journaux et télévisions ont bien perçu que Donald Trump représentait une menace et l'ont présenté comme tel. Leur pouvoir de persuasion est donc de plus en plus faible, l'analyse des journalistes ne percole plus dans l'opinion. Le débat politique se fait désormais ailleurs, sur les réseaux sociaux, dans les repas de familles, par le bouche à oreille... La défiance vis à vis du monde des médias disqualifie les professionnels (dont l'auteur de ce blog fait partie). Les appels à la raison sont contre-productifs.  L'ère de la toute-puissance des médias de masse (networks  et télévisions généralistes en tête) appartient au passé. Les journalistes et les analystes  ne sont plus écoutés, et les sondeurs ne sont plus pertinents. Le vote Trump confirme le seisme du Brexit : Il faut prendre acte du déclin de l'information traditionnelle et investir dans de nouveaux outils de mesure si l'on veut continuer à ausculter sérieusement l'opinion.

2. L'Amérique rurale reste incompréhensible aux Européens 

Nous souffrons d'un prisme déformant quand nous regardons ce qui se passe de l'autre côté de l'Atlantique. Nous confondons New-York et Washington avec les Etats-Unis. Surtout nous nous shootons à grandes doses de New-York Times et de CNN, alors que les américains plébiscitent Fox News, Facebook ou leur voisin de pallier. Pour mieux comprendre il faudrait mieux nous immerger. 
Les lunettes avec lesquelles nous regardons l'Amérique sont un miroir déformant. J'ai peur que le regard que nous portons sur la Russie, la Syrie, l'Inde ou la Chine ne soit pas plus juste. Nous devons admettre que les valeurs européennes, toutes défendables qu'elles soient, ne sont pas universelles et que nous ne pouvons pas attendre des autres qu'ils analysent le monde avec nos propres raisonnements. Le fait religieux nous est souvent incompréhensible, les inégalités nous semblent insupportables alors qu'elles peuvent être vécues ailleurs comme parfaitement légitimes, la violence nous répugne alors qu'elle est souvent un instrument de pouvoir ouvertement assumé. Bref, notre boussole n'est pas une boussole mondiale. Ce qui semble une erreur de trajectoire pour un européen est un vote libérateur pour un américain qui souhaite exprimer sa colère. 
 

3. La diabolisation d'un adversaire n'est pas une bonne stratégie de campagne 

Qualifier Donald Trump de populiste, mettre l'accent sur son sexisme, sa vulgarité, son manque de sang-froid n'aura donc pas suffit. La leçon pourrait s'appliquer à de nombreuses démocraties. Denoncer les faiblesses de l'adversaire et focaliser le débat sur sa personnalité ne sont pas les meilleurs moyens de mobiliser l'électorat. On analysera dans les prochaines heures ou prochains jours si les partisans de Bernie Sanders ont fait défaut. Si l'on compare rapidement la campagne Obama et la campagne Clinton, on observera que le premier avait soulevé l'enthousiasme en proposant le désir (ses détracteurs diront le fantasme) d'une Amérique meilleure alors qu'Hillary Clinton se définissait avant-tout comme un rempart à Donald Trump : elle proposait juste de maintenir l'Amérique actuelle parce-que celle proposée par le camp d'en face serait bien pire. Cela manquait de souffle. 
Dans un monde où le citoyen est gagné par le pessimisme et l'inquiétude vouloir simplement reconduire ce qui existe n'est pas un discours gagnant. 
Comparaison n'est pas raison, mais pensons-y quand même un instant, en regardant vers la France. La candidature d'un Manuel Valls, d'un Emmanuel Macron ou d'un Arnaud Montebourg sont porteuses d'un changement de trajectoire. Celle d'un Francois Hollande n'est que la perpétuation d'un monde déjà connu et perçu comme insatisfaisant. Même chose pour Alain Juppé face à Nicolas Sarkozy. Pour ringardiser Marine Le Pen l'électeur français s'enthousiasmera plus facilement pour  une offre nouvelle que pour un vote qui incarne la sécurité. Donald Trump nous rappelle que le rêve mobilise plus que la raison, et que le changement est plus séduisant que l'immobilisme. 





01 octobre 2016

Danse : l'énergie primale de Kawrall, quand le geste précède le jazz

J'ai pu voir hier la première  de "Kawrall" qui entremêle le jazz hypnotique du trompettiste Laurent Blondiau et ses musiciens (le collectif Mâäk)  et l'énergie de 5 danseurs burkinabés emmenés par Salia Salou (il a dansé autrefois avec Maguy Marin).  C'est un spectacle crescendo : début un peu lent, la musique s'amuse à s'égarer un peu longtemps à mon goût, quelques minutes auraient suffit, mais la suite est magnifique et le final absolument grandiose. Les danseurs sont époustouflants, des corps hors-norme (on est grand, petit, trapu, musclé, mais toujours sensuel) avec une énergie primale convaincante. On convie les zombies et la sexualité, la révolte du corps contre les machines, y a du James Brown et des Deschiens, autant que de la danse vaudou et du west-side-story et même des déhanchements disco avec une boule à facettes. Corps déstructurés,  mouvement saccadés, solos et chorégraphies  de groupe impeccables. 

Le rapport des danseurs à la musique passe par la face à face aux musiciens. On se défie, on se bouscule, on se touche, on s'enlace. La place des instruments change, l'espace scénique évolue. Ici , et c'est une remarquable performance, ce sont les danseurs qui impriment le rythme. Si le ballet classique écrit la musique d'abord, dans Kawrall les rôles sont rééquilibrés, il nous semble même que  le mouvement donne le "la".  Les yeux précédent l'oreille. La musique ne justifie plus la chorégraphie, elle l'épouse. 

Côté Jazz le piano Fender Rhodes, la trompette aérienne la pulsation de la basse et les bidouillages électriques ne sont pas sans rappeler le Miles Davis de la période "In a Silent Way" avec l'influence de Joe Zawinul. Bref c'est un moment magique dés que l'on passe les 15 premières minutes. Lors de la première représentation ce vendredi,  rappels et grands sourires venaient récompenser cette belle rencontre de deux univers si complémentaires et deux années de création collective. Le jazz psychédélique rencontre une danse contemporaine inspirée, et les plus belles énergies de l'Afrique, de l'Europe et de l'Amérique se mélangent.

Le spectacle est encore joué ce samedi soir à Bruxelles au théâtre 140 et sera présenté à la biennale de la danse du Val de Marne au printemps 2017.

La vidéo des répétitions ici : 

La photo est de Tom Blaton pour le Théâtre 140.