25 novembre 2015

Faucons et Colombes : comment métro et écoles ont rouvert

C'est une très longue réunion. Elle va durer 5 heures. Un délai qui témoigne de la difficulté à accorder les violons.  Pour beaucoup de citoyens dire dans même message que la menace reste élevée mais que les enfants doivent retourner à l'école ne passe pas. Essayons de reconstituer le fil des discussions qui ont abouties à cette  décision.
 
Autour de la table les principaux ministres du gouvernement fédéral, les ministres-présidents de la région Bruxelloise (principale concernée)  de la Flandre et de la Fédération Wallonie-Bruxelles (qui ont la tutelle sur l'enseignement) et de professionnels de la sécurité. C'est le fameux conseil fédéral de sécurité, nous sommes lundi après-midi, il faut décider de lever ou non les mesures de précautions prises pendant le week-end. Rouvrir les écoles, faire rouler  le métro, permettre de relancer l'économie,  c'est l'enjeu. Mais en début de réunion c'est la douche froide. L'Organe Central pour l'Analyse de la Menace vient de décider de maintenir l'alerte au niveau 4. Les ministres se raclent la gorge. Comment justifier un assouplissement des mesures si la menace reste imminente ? 

Un clivage va rapidement voir le jour. Il oppose les tenants d'une ligne sécuritaire qui souhaitent suivre les recommandations de l'OCAM à la lettre (on les appèlera les faucons) et ceux qui plaident pour un retour rapide à la normale histoire d'éviter la psychose dans l'opinion  et de préserver les intérêts des entreprises (on les appèlera les colombes). Les colombes ont la volonté de relancer la machine au plus vite. Ils commencent par sonder la validité de la décision de l'OCAM. Pourquoi maintenir ce niveau, quels sont les arguments, les informations qui le justifient ? On écoute les exposés, on s'informe. Lentement le concept de niveau 4 passe de la menace imminente à la menace latente. Elle est bien réelle, mais on ne peut pas dire à quelle moment elle se matérialisera. Les ministres prennent acte. 

Dans le camp des colombes Kris Peeters (CD&V) et Alexander De Croo (Open VLD)  bataillent ferme pour qu'on sorte du régime d'exception puisque le niveau 4 a changé de nature.  On rappelera que de nombreux établissements d'enseignements supérieurs néerlandophones sont installés sur le territoire bruxellois. Dans le camp des faucons Jan Jambon (NVA ) et Charles Michel (MR) estiment que cela ne sera justifiable que si l'on possède une bonne raison à faire valoir à l'opinion publique. Et de bonnes raisons on en pas vraiment : les perquisitions se sont enchaînés tout le week-end mais le noyau dur d'une cellule que les enquêteurs soupçonnent d'être prête à passer à l'action échappe toujours aux policiers. Les terroristes annoncés sont toujours dans la nature.
Le clivage traverse aussi les francophones. Rudy Demotte  semble plus proche des faucons, Rudi Vervoort, des colombes. 

On émet l'idée d'aller vers un assouplissement mais avec un délai de 24 heures. Le clivage n'est pas réellement idéologique. Personne n'ose endosser le rôle de celui qui assume une part de risque au détriment de la population.  Le débat va donc  prendre un tour très pratique. Pour ouvrir les écoles il faudra assurer un minimum de présence policière visible expliquent les ministres concernés. C'est nécessaire pour  rassurer les parents. On entre alors dans une longue phase de calculs d'apothicaires. On parle de 300 policiers (le chiffre final sera 288) pour pouvoir organiser des rondes d'un établissement à l'autre. Les écoles n'ont jamais été au centre de la menace, à la différence des centre commerciaux et des gares. On les a simplement fermé pour garder tous les effectifs disponibles. 

C'est ce que les policiers appellent la saturation de l'espace public. Être présents partout en permanence. Pas une rue où l'on n'aperçoit pas un képi ou un gyrophare. Objectif : décourager la cellule terroriste de passer à l'action. La stratégie semble avoir fonctionné puisqu'on attendait une action terroriste pour dimanche. Si on rouvre les écoles et le métro cela ne doit pas empêcher de poursuivre la saturation  expliquent les policiers aux ministres. Il faut donc trouver des moyens supplémentaires. On active les capacités de réserve des zones locales wallonnes et flamandes. La disposition existe : en cas de demande urgente  , les zones qui ont du  personnel excédentaire ou affecté à des tâches secondaires peuvent le détacher au bénéfice de la zone en difficulté. La coopération se fait sur base volontaire... Quand tout le pays est en zone 3 les chances d'obtenir une telle bonne volonté sont faibles. Il faudra donc puiser dans les réserves de la police federale. Les matchs de football en feront les frais. Pour le métro ce sera l'armée. 

L'heure tourne. Les colombes, qui plaident pour un ouverture des écoles dès le mardi matin sont en train de perdre la partie. Il est bientôt 19 heures. C'est la dernière fenêtre de communication, celle des journaux télévisés. Il ne faut pas la rater. Ce sera donc la réouverture, mais avec un délai de 24 heures, désormais nécessaire pour tout mettre en place. Les ministres descendent. Vervoort, Bourgeois et Demotte sont de la partie. Il s'agit de montrer que fédéral et entités fédérées travaillent de concert, et que oui, coucou Le Monde, il  existe bien un pouvoir régalien en Belgique.  Ceux qui, en tant que ministres, incarnent les institutions se doivent d'être autour de la table. 

Charles Michel prend quelques minutes de plus pour rédiger son communiqué. Le lendemain la NVA fera voler en éclat cette image d'union nationale avec des critiques à la sulfateuse sur le parti socialiste. Dans le parti de Bart De Wever les faucons cohabitent avec les fous de bassan. A moins qu'il s'agisse (déjà) de proteger Jan Jambon dans l'hypothèse où les forces de l'ordre n'aboutiraient pas... Ces longues journées de niveau 4 coûteront des dizaines de millions aux entreprises et aux pouvoirs publics.  Si la menace persiste....  ce sera en pure perte.

14 novembre 2015

Ici aussi c'est Paris

Je suis né à Paris. Pour être plus précis dans la banlieue ouest de la capitale française. J'y ai grandi, étudié, travaillé, aimé. J'en ai arpenté les trottoirs, usé les comptoirs, partagé l'accent. J'ai longtemps eu un plan de métro dans mon portefeuille, même si je connais encore par cœur les lignes qui m'intéressent. Mon Paris à moi est clairement  rive droite (au Nord de la Seine) là où ont eu lieu les attentats d'hier soir. 

J'ai reçu l'alerte. J'ai vu les informations défiler. J'ai pris des nouvelles des miens. J'ai gardé mon smartphone en main et j'ai subi l'avalanche. L'impression d'être enseveli sous une montagne d'informations, de témoignages, de chiffres macabres tous plus hallucinants les uns que les autres. 

J'ai encore en mémoire l'attentat du métro Saint-Michel et la traque de Khaled  Kelkal, en 1995. J'ai partagé la tristesse et l'effroi des attaques contre Charlie Hebdo et l'hyper cacher de la Porte de Vincennes. J'ai constaté la présence des policiers et des militaires à tout les coins de rue. Je m'y suis habitué. J'ai du mal à me souvenir que dans les années 1980 ou 1990, ma jeunesse, cette présence était incongrue. J'ai bien compris que nous changeons d'epoque. Que la frustration créé le terrorisme et que ces attentats ne sont pas les derniers. Que je ne suis pas capable de faire une phrase courte pour expliquer la violence. Que je ne vois pas de solution simple qui permettrait d'assurer en même temps la justice et la paix.

J'ai réfléchi à ma condition de journaliste. Trouver un sens à ce que l'on fait. Se dire que les gens ont plus que jamais besoin d'informations. Que celles-ci soient plus fiables et recoupées que jamais. Que nos journaux partagent l'émotion, oui. Mais qu'ils évitent les dérapages, le simplisme, l'appel à la haine et au repli sur soi. Je me suis interrogé sur le caractère hypnotique de l'info en continu. Sur l'indépendance,de l'information dans un pays en état de guerre. Que j'ai eu la chance de parcourir l'Europe au temps de l'espace Schengen. Que le pire est de se méfier du voisin. Que si l'on doit vivre avec une porte barricadée et un revolver sous l'oreiller les terroristes ont gagné. Que je ne veux pas de ce monde là pour mes enfants. 

Je me suis souvenu de mon école primaire. Une cour carrée, des platanes, des trous dans le bitume qui servent à jouer aux billes. Francois, José, Mohammed, Akim, Ahmed. Certains faisaient le ramadan, d'autres pas, mais nous jouions tous ensemble dans la cour de récréation. Tous parisiens. Je les ai perdu de vue depuis longtemps.  Je me dis que l'un d'être eux est peut être allongé sur un trottoir ou dans la salle du bataclan. Qu'un autre a peut être eu un petit frère ou un fils  parti combattre en Syrie. Que le Dieu des terroristes ne leur a rien demandé. Que se cacher derrière sa religion pour justifier un carnage nous ramène au moyen-âge. 

Je suis né à Paris. C'est le hasard. La vie m'a emmené vers d'autres villes, mais je retourne souvent avec plaisir vers ma patrie d'origine. J'en partage le deuil.  J'en porte les valeurs, celles d'une ville qui a fait la révolution, et que je veux croire universelles. Parce qu'à Paris les hommes naissent libres et égaux, quelque soit leur naissance, leur origine et leur religion. Parce qu'on renvoie la question religieuse à la sphère privée, que la vie politique a pour but d'améliorer le sort de tous ici bas. Parce  qu'on affirme qu'une vie humaine est supérieure aux commandements sacrés. Que ces idées sont partout où je suis.   Ici c'est Paris.  

31 octobre 2015

Impardonnable

Imprudente. Ainsi le premier ministre a-t-il qualifiée la ministre de la mobilité Jacqueline Galant. Imprudente, donc, mais de bonne foi, comme si une faute avouée était à moitié pardonnée. Dans la majorité on retient son souffle et on se racle la gorge. Dans l'opposition on enrage et on se retient : on sait trop bien qu'exiger une démission est le meilleur moyen de l'empêcher, transformer le malaise en show parlementaire sera contre-productif, à trop taper sur la fautive on risque d'en faire une victime. 

La personnalité hors-norme de Jacqueline Galant avec son bon sens populiste et son refus du conformisme en fait à la fois une machine de guerre électorale et une bombe à retardement gouvernementale. Tout le monde le savait. Les formules chocs, les dérapages en interview, un soupçon de xénophobie et une dose de clientélisme local  cela aide à tenir un fief électoral, pas à administrer un département complexe. Jacqueline Galant c'est l'efficacité au détriment de la subtilité. On sait maintenant que la légalité n'est pas non plus son souci premier. On ne s'acharnera pas sur la personne : hériter des compétences comme la SNCB ou le survol de Bruxelles, ce n'est pas une sinécure. A la vérité des dossiers tellement pourris que personne n'en voulait et que le MR a bien été obligé de les ramasser. La faute n'incombe pas à Jacqueline Galant mais à ceux qui ont confectionné l'attelage gouvernemental, dont le souci premier était d'équilibrer les postes entre Micheliens et Reyndersiens, hommes et femmes, hennuyers et liégeois. Dans ce genre d'exercice la compétence n'est qu'une variable parmi d'autres. C'est un état de fait, valable pour plusieurs partis, même si on peut s'en désoler. 

Imprudente, le qualificatif du premier ministre reste faible. Les faits sont les suivants : un premier contrat attribué au cabinet d'avocat Clifford Chance par le cabinet Galant pour une defense en justice sur un dossier précis, ce qui pouvait encore se plaider. Puis une autre mission, encore une autre et au final un contrat de conseil sur l'ensemble du dossier aéroport, pour un total entre 400 000 et 500 000 euros. La technique est connue : cela s'appelle du saucissonage. On procède ainsi pour rester sous les seuils qui obligent à passer un marché public. C'est totalement illégal, cela ne tiendra pas une seconde devant les tribunaux et c'est contraire aux intérêts de l'Etat. La loi comme la volonté de gérer efficacement l'argent public l'imposent  : la mise en concurrence permet d'obtenir le meilleur service au meilleur prix, elle nous préserve du copinage et des arrangements entre amis. Les libéraux qui il y a dix ans critiquaient, avec raison, les dérives d'autres partis ont mis avec l'escarpin de Jacqueline le pied du mauvais côté de la ligne. Charles Michel, qui cumule ici les rôles d'arbitre et de capitaine, se contente d'un carton jaune. Les tribunaux, s'ils sont saisis,  sortiront la carte rouge.  On ne peut pas croire qu'au cabinet Galant personne ne connaisse les procédures de marché public (si c'est le cas, il faut recruter d'urgence). On est même persuadé que la ministre elle-même,  en tant que Bourgmestre de Jurbise, à du rédiger ou relire plus d'un appel d'offre dans sa carrière. Comme tous les étudiants en droit ou en gestion administrative elle sait même probablement qu'à partir de 200 000 euros, dans un marché de service, cet appel d'offre se doit d'être européen (ce qui signifie une publicité et des délais qui permettent à des entreprises situées en dehors du territoire national de concourir). 

Pour démissionner c'est maintenant trop tôt ou trop tard. Trop tôt car il faut attendre de voir si un cabinet concurrent porte plainte, ou si le parquet ou les services européens se saisissent du dossier. Dans ce cas l'affaire sera réglée. On imagine mal la ministre pouvoir résister à une mise à l'instruction, possible, du dossier. Trop tard car le mal est fait. Partir maintenant donnerait raison à l'opposition, sanctionner un collaborateur passerait pour de la lâcheté. Au mieux on peut imaginer une reprise en main du dossier par un autre ministre. Ce serait une sanction sans être un désaveu général et un souci d'efficacité. Jacqueline Galant est aujourd'hui affaiblie. En difficulté politiquement et médiatiquement, ses chances de sortir du bourbier de l'aéroport semblent extrêmement faibles. Pour réussir dans ce dossier il faut  de l'autorité, de la créativité, le sens de la diplomatie et du compromis et une solide expertise. Ces qualités lui font défaut. Pire, le cabinet Clifford Chance, qui doit l'épauler,  n'est pas un habitué de cette matière complexe. Cela ne l'a pas empêché de négocier un tarif horaire qui est deux fois plus élevé que les cabinets spécialisés. Un montant qui achève de jeter le trouble. Imprudente n'était pas le bon mot. 

18 octobre 2015

Ceci n'est pas un couple... Mais c'est ma ville


Petit retour en arrière. Il y a dix mois je vous écrivais ici tout le bien que je pensais d'une toute nouvelle pièce de théâtre. Djihâd, que je venais de voir à l'espace Pôle Nord en était à ses toutes premières représentations et le succès allait être phénoménal.
J'étais de nouveau dans la même salle hier pour voir et entendre Ismaël Saïdi dans "Ceci n'est pas un couple". Sur scène un homme et une femme débitent face au notaire (une voix off, on ne le verra donc pas) les frustrations et incompréhensions qui les amènent à se séparer. Lui est musulman, elle est juive. A l'opposition Mars/Venus se superposent les différences  de pratique religieuse, le poids des familles, les interdits culturels et une grosse dose de clichés.  On se moque, avec gentillesse, du rabbin ET de l'imam,  du Chabbat ET du Ramadan. Ecrite avant Djihad, la pièce explore les thèmes de prédilection d'Ismaël : les préjugés, la peur de l'autre, la différence culturelle et la religion dévoyée (elle éloigne les hommes au lieu de les rapprocher).  Face à lui une pétillante Audrey Devos apporte tonus, rythme et légèreté. On rit (beaucoup), on chahute (un peu) la salle prend parti et pousse les acteurs à improviser (parfois). A l'évidence le public passe une bonne soirée.
La bonne idée est d'avoir fait précéder la pièce d'un petit intermède musical (on y chante ... en néerlandais) et d'un sketch qui dénonce la culture du harcèlement de rue (quand une fille dit non, c'est non). C'est sans prétention, mais ce serait utile, comme pour Djihad, de le montrer dans les écoles.
Comme il y a dix mois ce qui me frappe est autant dans la salle que sur la scène. Nous sommes au moins 200, serrés les uns contre les autres (on se contentera de cette estimation car le chiffre réel  fâcherait surement les pompiers). Nous sommes dans le quartier nord, au pied de grandes barres d'habitations. A l'entrée un jeune homme souriant vous tient amicalement et poliment la porte. Il y a des jeunes, des mères en foulard, toutes les teintes de peaux et autant de cheveux crollés que de coiffures lisses. Ce public, représentatif de la sociologie de Bruxelles, a trouvé le chemin du théâtre et ce n'est pas grâce aux grandes salles du centre ville qui  sont pourtant subventionnées pour cela (directeurs et metteurs en scène compris).  Ici ce sont les vrais bruxellois qui sont dans la salle et l'enthousiasme ne se contente pas de quelques applaudissements polis. Si Paul Van Stalle avec Bossemans et Coppenolle a créée le théatre bruxellois des années 1930, Ismaël Saïdi ( et quelques autres comme Abdel Nasser ou dans un autre registre le très talentueux Dominique Breda) raconte sur les planches ce qu'est vraiment notre ville en 2015.

Anne-Marie Lizin : le volcan au service des femmes et des opprimés (souvenirs personnels)

Anne-Marie Lizin est un ouragan, une tornade, un volcan. Si vous lui résistez,  elle vous renverse où vous contourne, mais au final elle passe quand même. C'est l'image qui m'est venue à l'esprit en apprenant sa disparition ce samedi. 

Mes premiers souvenirs de la bourgmestre de Huy  confirment une sacrée réputation. Nous sommes en 1986 (je ne suis pas encore en Belgique) elle récupère un enfant enlevé par son père en Algerie. Son plan : passer les contrôles avec un faux passeport. La fin justifie les moyens expliquera-t-elle. La lutte contre les rapts parentaux, et le droit des femmes en général vont l'occuper une bonne partie de sa carrière. C'est un engagement au sens noble du terme. Anne-Marie Lizin ne supporte pas les discriminations et l'oppression. Quand elle les croise, elle fonce tête baissée. Cela l'amène à se mettre du côté des femmes, à s'intéresser aux pays en développement, à rencontrer les  mouvements de libération, et à  toujours prendre le parti des rebelles contre celui des dictateurs.  Le féminisme, l'international et la ville de Huy : vous avez les trois pôles de son activité.

"Anne-Marie Lizin ? Si tu ne la reconnais pas, elle te reconnaîtra, elle est toujours sur la photo" me glisse un cameraman la première fois que je dois recueillir sa réaction.  Anne-Marie Lizin a l'art de se placer. Elle sait quand la caméra va tourner, elle déboule toujours au premier rang à ce moment là et personne n'ose alors lui dire que ce n'est pas sa place. Elle a fait le coup des dizaines de fois. Au Brésil avec Lula, à Bruxelles avec la famille royale, au proche-orient avec tout le monde, et même à New-York lors d'une rencontre entre Boutros Boutros-Ghali et Jean-Luc Dehaene où elle s'invite au petit déjeuner, chacun des convives (ils sont quand même respectivement secrétaire général des Nations Unies et premier ministre ) pensant que c'est l'autre qui l'a conviée. 
Quand elle apparaît,  ce n'est pas pour faire plante verte ou élément de décor : elle prend toute sa place, parle de sa voix haut perchée mais forte, tous les regards se tournent, elle est au cœur de l'action et aimante flashs et caméras. Quand elle devient président du Sénat, j'ai vu un Herman De Croo s'en froisser : comment la présidente du Sénat peut-elle se croire à ce point importante qu'elle vole sans vergogne la vedette au président de la chambre qui a théoriquement plus de pouvoir ? Comme il est malin et galant Herman finira par s'en amuser. Ensemble, ils incarnent l'institution parlementaire des années Verhofstadt  et Herman ne manquera plus de s'assurer, avec humour,  qu'elle est bien placée pour la séance de pose. Du coup Anne-Marie possède  une incroyable  collection de photos : de Yasser Arafat à Shimon Perez, en passant par le Dalaï Lama, on pourrait enseigner l'histoire du  XXieme siècle en s'appuyant sur son portfolio. 

Dans les couloirs de RTL elle me claque une bise sans me demander mon avis. Moi qui préfère garder une certaine distance et vouvoyer les politiques,  me voilà servi. Anne-Marie Lizin, volubile, vous laisse à peine le temps d'acquiescer, ne répond jamais  aux objections, et, toujours, pressée, vous prend le bras pour passer d'une pièce à l'autre. "Elle est incroyable, hein ?" me lance ma cheffe de service Katryn Brahy, rigolarde. Ces deux-là ont le même ressort : toniques, souriantes, énergiques et toujours en mouvement .  Anne-Marie Lizin, qui a épousé un journaliste,  a tout compris aux médias. C'est une bonne cliente, elle s'exprime clairement, avec une dose de passion, c'est vivifiant. Elle est disponible et surtout elle aide nos auditeurs à comprendre le monde. En radio je l'invite à plusieurs reprises pour commenter l'actualité internationale. Dans ce registre elle est du calibre d'un Josy Dubié ou d'un Louis Michel : engagée et pédagogique. 
Sa capacité à réagir sur beaucoup de sujets et son goût des médias ne sont  pas toujours appréciés.  Dans les rédactions on parle de "mémé Zinzin" et on moque un goût vestimentaire qui n'est pas le bon chic parisien.  En matière textile Anne-Marie fait rarement dans la sobriété. 

2007, c'est la fin de sa présidence au Sénat. Je suis en bas du grand escalier escalier rouge, elle est tout en haut. Je l'interpelle. Un huissier et un agent de sécurité nous interdisent de monter. Elle a décidé que la presse audiovisuelle ne pouvait plus circuler dans les couloirs. C'est le revers de la médaille. La liberté de la presse c'est bien pour les autres, pas quand on est soi-même concerné. Fini les interviews caméra au poing qui ont fait les délices des JT (et un peu de ma réputation). C'est l'épique époque  des affaires. Le PS tremble à Charleroi, et Patrick Remacle, à la RTBF, enquête sur une distribution de tracts à Huy par des employés communaux en plein service. La presse s'intéressa encore à un courrier au juge d'instruction, à ses cartes de crédit ou à la gestion de l'hôpital local.  Anne-Marie Lizin aime tout d'un coup beaucoup moins les médias. Elle se replie, nie l'évidence et toise son monde. Tous les indices étaient là depuis le début : le goût des voyages et des grandes rencontres, l'utilisation des escortes à moto, et la fin qui justifie les moyens. Au contact du pouvoir Anne-Marie Lizin a manqué de prudence, elle n'a plus clairement séparé ce qui la servait ce qui servait l'intérêt général. Dans un PS qui lance une opération mains propres son manque de discernement passe mal. Elio Di Rupo et Anne-Marie Lizin c'est l'eau et le feu. Il veut éteindre l'incendie, elle fait mine de ne pas comprendre et sera priée d'aller crépiter plus loin. Même le communiqué qui salue sa disparition ce samedi reste glacial, signe qu'on ne lui a pas vraiment pardonné. 

Pourtant, hors du PS et hors de Huy il ne restera plus que quelques petites flammèches. Une histoire de voitures embouties sur le parking de la maison communale. Un exil à Paris. Quelques interviews à intervalle régulier. Des anecdotes au regard de ses engagements de départ : le droit des femmes, la défense des opprimés et le rayonnement d'une ville qui lui doit beaucoup. 
La volcanique Anne-Marie Lizin a fait en sorte que sa dernière braise s'éteigne à Huy. 

04 octobre 2015

Comment le gouvernement Michel change le logiciel de la Belgique

L'exercice s’impose aux gouvernements comme aux écoliers : se soumettre à la critique et regarder le chemin parcouru. Mesurer les progrès déjà réalisés et ceux qui restent à accomplir, les objectifs atteints ou les manquements manifestes. Un an après sa prestation de serment (le 11 octobre 2014) le gouvernement Michel entre dans une période d’évaluation de son action et de sa cohésion. Les examinateurs sont nombreux : la presse et les politologues qui seront sollicités pour célébrer l’anniversaire, les syndicats qui manifestent mercredi et l’opposition qui se prépare à la rentrée parlementaire. Le discours de politique fédérale, le second mardi d’octobre, fait toujours figure de grand oral dans ces occasions-là. 

Ce week-end mon confrère de l’Echo Joan Condijts écrivait que le bilan du gouvernement fédéral n’etait pas « disruptif » : la rupture n’etait finalement pas aussi forte qu’annoncée, beaucoup de politiques étant maintenues ou poursuivies. C’est dans doute vrai si l’on s’en réfère aux politiques socio-économiques ou fiscales (le prisme naturel de l’Echo) : il n’y a pas eu de grand soir et la majorité ne peut changer tout du jour au lendemain, une partie importante des leviers étant désormais dans les mains des régions. La nouvelle majorité ne peut s’en prendre qu’à elle-même puisqu’elle avait fait bruyamment fait savoir que gouverner sans les socialistes serait une véritable libération. On allait voir ce qu’on allait voir. Les supporters les plus impatients sont donc déçus. Le gouvernement composé de partis tous classés (plus ou moins)  à droite se chamaille et se paralyse, les ministres ne paraissent pas plus compétents qu’avant, les difficultés budgétaires sont les mêmes, et le fossé linguistique se creuse.   Même le fameux « tax-shift » (basculement fiscal) présenté comme une rupture fondamentale relève plus de la réformette cosmetique que de la révolution. 

Si les milieux économiques affichent leur déception il ne faut pas sous-estimer une nouvelle donne essentielle : celle d’un nouvel équilibre politico-linguistique. Douze mois après son installation le gouvernement fédéral tient bon (il tient tellement bon même  que le président du PS se contente d’estimer que « ce serait une bonne chose qu’il tombe » sans donner le sentiment d’oeuvrer vraiment  à la chute de son adversaire). Son seul maintien pérennise un état de fait qu’on a suffisamment jugé atypique lors de son installation : un déséquilibre nord-sud réellement révolutionnaire (beaucoup au PS le tenaient pour tellement improbable qu'ils spéculaient sur sa rapide disparition) même si l’actualite tend à le faire oublier.

 Jusqu’ici les gouvernements belges reposaient sur une notion de parité : on tentaient d’approcher une majorité dans chacune des deux grandes communautés. Néerlandophones et Francophones fondaient des majorités qui se complétaient (mais aussi se neutralisaient ou paralysaient parfois). Depuis les années septantes la suprématie néerlandophone était manifeste : le poste de premier ministre, les grands portefeuilles, l’impulsion dominante étaient dans la  main du nord, mais de Martens  à Leterme en passant par Dehaene ou Verhostadt on veillait à mettre en œuvre une partition collégiale, le concerto Belgique s’ecrivait pour deux pianos : un francophone et un néerlandophone et on prenait bien soin de nommer un gouvernement par les noms du premier ministre et du premier vice-premier (Martens-Gol ou Dehaene-Di Rupo) histoire de souligner qu’il y avait deux compositeurs. 

Aujourd’hui la majorité gouvernementale est une majorité dominée par les partis néerlandophones. L’ecrire n’est pas une critique mais une simple constatation. La rupture est dans cette observation parlementaire. Avec le gouvernement Michel la Belgique politique a changé de logiciel. Nous sommes passés d’une Belgique politique  bi-communautaire à une Belgique flamande, dans laquelle les francophones ne jouent plus qu’un rôle d’appoint. C’est un précédent. Il pourrait fort bien devenir la règle, et dans ce cas il y aura bien  un avant et un après gouvernement Michel. 

Ce changement de logique parlementaire induit que les  thématiques politiques qui font l’agenda flamand (la compétitivité, la sécurité , l’immigration) s’imposent au niveau fédéral, alors que des  thèmes plus portés au sud (l’emploi, la protection sociale, l’environnement) deviennent moins prioritaires. Dans ce contexte la nomination d’un  bourgmestre  issu de la minorité flamande à Linkebeek agit comme un révélateur : celui d’une démocratie où le pouvoir est aux mains des néerlandophones. Bien sûr, le conseil d’Etat a donné tort à Damien Thiery, Lisbeth Homans est dans son droit et les affaires flamandes ne relèvent pas du fédéral. Mais on ne fait pas de la politique uniquement avec des notions juridiques, la symbolique d’une élection bafouée est plus forte que la séparation des pouvoirs. L’opposition francophone qui multiplie les communiqués sur l’affaire de Linkebeek ne s’y est pas trompée.  L'affaire est embarrassante pour un premier ministre mis en difficulté par son principal allié, mais qui ne peut politiquement pas intervenir sur le terrain régional. Elle démontre que la NVA a bien plus d'attention pour ses électeurs que pour le locataire du 16 rue de la loi. Le couac de Linkebeek résonne politiquement plus fort qu'un concert de Stromae.

Au delà du cas particulier de Linkebeek, on  aurait donc tort de sous-estimer l’ évolution fédérale  vers une Belgique désormais plus flamande. C’est bien là,  plutôt que dans la nomination du bourgmestre d’une commune sympathique mais  de taille modeste,  dans une supposée  flamandisation des nominations  ou dans des réformes économiques qui n’arrivent pas,  que le gouvernement Michel a changé la Belgique . 
Avec un effet probable : celui de réveiller des  régionalismes wallons et bruxellois en sommeil depuis un quart de siècle. Face au  logiciel fédéral flamandisé, la  prochaine réforme de l’Etat pourrait bien devenir  une revendication  francophone. 

22 août 2015

Thalys : trouver des mots pour décrire le mal

A cheval entre la France et la Belgique. Comme beaucoup de mes lecteurs (peut être un peu plus souvent) il m’est arrivé de fréquenter le Thalys. J’y ai autrefois vécu le contrôle des pièces d’identité, puis l’absence de policiers à bord. J’y ai parfois vu des actes de délinquance, comme ces faux passagers qui descendent au dernier moment en gare de Bruxelles-Midi  en emportant un bagage qui n’est pas le leur. J’ai noté les contrôles de la douane ou de la police française à la Gare du Nord qui ciblent des profils auxquels je n’appartiens vraisemblablement pas. 

Ce qui s’est produit vendredi soir appartient à une autre catégorie. Nous avons vraisemblablement frôlé un drame de grande ampleur et nous comprenons bien qu’un homme armé (et pas de n’importe quelle arme) dans un espace clos peut faire des dégâts immenses. L’avertissement ne peut être ignoré même s’il est  sans doute un peu tôt pour tirer des conclusions définitives. Comme toujours journalistes, commentateurs et politiques veulent aller plus vite que la police et la justice. Laissons faire les enquêteurs. A vouloir analyser trop vite on écrira des bêtises : souligner qu’il fallut des militaires américains pour maîtriser le forcené, alors qu’il semble que le premier intervenant était peut être Francais  (il faut à tous  rendre hommage  pour leur courage et leur sang froid), dénoncer la couardise des agents de la SNCF (il semblerait que l’un d’eux a bien protégé des passagers) sous-entendre que ces américains n’étaient pas là par hasard (la théorie du complot, encore et toujours), évoquer des complicités, un réseau, voir l’ombre de Daesh (il n’y a pas eu de revendication à l’heure où j’écris ces lignes). Ne jouons pas aux experts que nous ne sommes pas, attendons  d’en savoir plus.

L’attaque entraîne déjà  une série de mesures prises par les gouvernements Belges  et Francais, à commencer par le renforcement des contrôles. C’est sans doute nécessaire, ne serait-ce que pour rassurer les passagers et nous éviter de sombrer dans une paranoïa collective.  Je ne suis pas policier, et là encore,  je préfère m’en remettre à ceux dont c’est la responsabilité. La sécurité est une affaire sérieuse, la première  garantie de nos libertés, et tant que ces mesures ont bien pour objectif de lutter contre des attaques de ce type elles sont difficilement discutables. Leur permanence dans le temps et leur élargissement à une surveillance généralisée est un risque pour nos démocraties  mais nous n’en sommes pas encore là. 

Il n’aura fallu que quelques heures pour que certains veuillent aller beaucoup plus loin. Un éditorialiste propose de renoncer à la libre circulation dans l’espace Schengen. « À l'heure où l'Europe croule sous l'afflux de réfugiés qu'elle ne peut ni ne souhaite accueillir (ne soyons pas hypocrites !), il est grand temps de se poser la question de la pertinence de l'ouverture des frontières »  écrit ce confrère (pour lequel j’ai pourtant de l’estime) qui mélange (inconsciemment ?) l'exode des réfugiés et la menace terroriste. C’est aussi un   président d’une formation politique qui  souhaite la création d'une garde nationale qui regrouperait des citoyens volontaires «  armés et entraînés (...)  présents partout dans nos rues, nos réseaux de transport, nos bureaux, nos écoles » : en d’autres termes une milice à tous les coins de rues, j’imagine que les critères de sélection des bons citoyens sont déjà connus. 
Il y aura d’autres surenchères. 

Ce sont évidement de mauvaises réponses, émotionnelles, irrationnelles, liberticides. Parce qu’elles reposent sur cet amalgame islam = terreur, elles  sont rendues possibles par l’islamophobie larvée que je dénonçais dans mon dernier billet. Je ne regrette pas de l’avoir écrit, il prend tout son sens aujourd’hui. La frontière que nous devons maintenant instaurer ne passe  pas entre les musulmans, les catholiques et les laïcs mais entre  les êtres sensés et les  brutes sanguinaires. Il faut séparer  les humanistes (on serait tenter d'écrire les êtres humains) des totalitaires. Il y a des musulmans dans les deux camps, et, fort heureusement, beaucoup plus dans le premier. Les premières victimes de la terreur islamique  (au sens révolutionnaire du terme)   sont les populations en grande partie musulmanes de Syrie et d’Irak. Se lancer dans une chasse au faciès, barbe ou voile, refuser d’accueillir des syriens, irakiens, kurdes, azéris, sunnites, chiites qui craignent pour leur vie  serait la plus grave de nos erreurs.  Même si, probablement, nous découvrirons des terroristes infiltrés dans les candidats réfugiés. 


Tant qu’à tirer des leçons, je préconiserai bien, moi, qu’on intensifie la lutte contre la détention des armes à feu. Nous avons sûrement les moyens d’être un peu plus rigoureux dans ce domaine, et cette piste là n’est pas plus sotte que celles avancées ces dernières heures.. 

Ce qui c’est passé à bord de ce Thalys ressemble au scénario du pire. Un homme seul, armé, avec ou sans infrastructure, avec ou sans commanditaire, qui décide de tuer d’autres hommes. Un scénario redouté  des forces de sécurité. A vrai dire il en existe de plus inquiétantes encore : on peut imaginer des agressions à l’arme blanche, ciblant des lieux diplomatiques ou fréquentés par la communauté internationale (cela ne manque pas), des cibles symboliques, synagogues, mosquées, médias, commissariats, écoles, etc. Désolé de casser l’ambiance. Avec la folie des fous de Dieu (dans l’expression c’est fou qui compte et pas Dieu) nous  sommes tous des cibles potentielles : il s’agit de frapper l’imaginaire, de faire mal à l’opinion. 

On peut bien sûr  se renfermer, tenter de transformer l’Europe en forteresse, vivre sous tension permanente et décréter que tous les musulmans sont des suspects potentiels. L’alternative est de  commencer  par apprendre qui est notre ennemi, le localiser, faire pression sur ses soutiens éventuels (je vise des pays producteurs de pétrole dont nous n’osons nous distancier) encourager les musulmans modérés à lui faire face et l’attaquer là où il se trouve. C’est vrai au moyen orient, en Palestine ( où il faudrait tendre la main à la haute autorité pour contrer le Hamas et non l’inverse)  et même dans les mosquées ou écoles  de nos quartiers où le discours de haine (du juif, du chrétien, de l’Américain, du Français ou du Belge) se fait entendre. 

Dans cet affrontement entre le vivre ensemble et une nouvelle forme de facisme (au sens d’un régime dictatorial qui s’impose par la violence et l’arbitraire à son entourage), nous ne pouvons pas sous-estimer la bataille des mots et des idées. Les termes d’Islam (inapproprié, stigmatisant et beaucoup trop large) de Djihadisme (trop romantique) de terrorisme (trop général) ne  conviennent plus. C’est le principal paradoxe du Thalys : trouver le bon terme pour désigner ce genre d’attaque. Cette question de vocabulaire est plus importante qu'il n'y paraît. C'est par l'adhésion aux idées et aux mots qui les portent que la mobilisation sera possible.   Si les termes de tolérance et de cruauté ne suffisent  plus pour distinguer le bien du mal et dissuader des individus de basculer dans l’inhumanité, trouvons en de nouveaux, compréhensibles par tous. Rapidement, sans céder à la panique, et, si possible, avec intelligence. 

15 août 2015

Islam, racisme et überisation de l'info. Le sursaut journalistique est-il possible ?

C’est un Belge qui rapporte un pot de sirop parce-que la mention Halal figure désormais sur l’étiquette. C’est un Français qui entend servir du porc à tous les enfants qui fréquentent les écoles publiques de sa commune, petits musulmans inclus. C’est encore ce sénateur qui s’insurge quand un média donne la parole à une femme voilée. Ce sont ces élus, parfois de haut niveau, qui réfutent le terme d’islamophobie, parce qu’il implique la reconnaissance d’un racisme spécifique qu’ils refusent d’admettre. Ce sont ces commentaires, entendus au café du commerce ou dans les dîners de famille, lus sur les réseaux sociaux ou ailleurs, qui assimilent musulmans et délinquance.

 

Il faut être aveugle, d’une grande mauvaise foi (je parle de malhonnêteté intellectuelle pas de religion) ou être soi-même acquis à un racisme larvé pour ne pas constater, jour après jour, que notre débat public stigmatise l’islam et les citoyens qui ont posé le choix (car c’est le plus souvent un choix) d’être musulmans. Il faut être inconscient pour ne pas réaliser que ces brimades et vexations à répétitions sont les moteurs d’une division sans cesse croissante. Le rejet entraine le rejet. Ces expressions du racisme peuvent être accueillies d’un haussement d’épaules quand on a toute sa tête et confiance en l'avenir. Elles finissent par légitimer défiance et radicalisme quand on manque d’estime de soi et de perspectives. Racisme et djihadisme s'alimentent l'un et l'autre. S'il n’est pas rare que la victime du propos raciste soit plus intelligente que son auteur, on ne peut pas exiger qu’il en soit toujours ainsi. 

 

Ce n’est pas neuf, mais les proportions du phénomène et sa répétition deviennent préoccupantes. Les quelques exemples cités en début d’article devraient vous en convaincre : la parole raciste est partout, décomplexée, libérée. Ce qui était un tabou dans les années 70 ou 80 est aujourd’hui revendiqué. Les racistes accusent ceux qui, comme moi, leur en font la remarque d’être des apôtres du politiquement correct. Investis d’une vision messianique, ils sont ceux qui disent la vérité et qu’on essaye de faire taire, une minorité éclairée qui assume l’idée d’un conflit de civilisations, ce vocable doux qui n’est que l’euphémisme de nos anciennes guerres de religion. Rejet et stigmatisation sont devenus un argument électoral porteur. Un discours qui forme l’ossature du corpus idéologique de grandes formations politiques, en France aux Pays-Bas ou ailleurs. L’extrême droite n’est plus une anecdote. Ses idées irradient aussi bien à droite qu’à gauche. Bien sûr, on peut rêver d’hommes d’Etat qui se dressent contre le populisme ambiant et qui prennent l’électeur à rebrousse-voix pour le tirer vers le haut. Ce serait oublier qu’en démocratie, la masse fait la vérité et qu’un parti finit souvent par préférer l’exercice du pouvoir au confort moral de ses grands hommes. 

 

Si nous en sommes là aujourd’hui c’est peut-être parce que la presse l’a permis. Cet article est un appel aux confrères : ne négligeons pas le peu d’influence qui nous reste. Les journalistes ont baissé la garde, nous avons besoin d’un sursaut. En trente ans, le racisme a obtenu droit de cité dans nos colonnes, nos reportages, nos interviews. C’est la fin du cordon sanitaire, actée en France, en cours en Belgique. Ce sont ces leaders sulfureux de partis ouvertement sectaires et ces polémistes populistes qu’on invite à longueur de micro au nom de la diversité des opinions, quand ce n’est pas ouvertement pour l’audience. Ce sont des journalistes qui composent eux même des titres racoleurs ou écrivent des éditoriaux douteux. Ce sont de fausses informations, rumeurs, phantasmes qu’on duplique à l’infini pour faire le buzz et donc l’audience. Et bien sûr qu’on ne corrige pas quand l’information s’avère fausse. Ce sont ces commentaires haineux qu’on ne modère pas et qui deviennent la règle. 

 

Non, le débat d’idée et la liberté d’expression ne passent pas nécessairement par l’insulte et la désignation d’un bouc-émissaire. Ouil’acceptation de l’autre et un ton policé sont un indicateur d’intelligence et santé démocratique. La circulation des idées ne s’accommode pas de la propagande. Sans doute la jeune génération de journalistes est-elle moins conscientisée que ses prédécesseurs. Elle frôle parfois l’inconscience et j’ai entendu bien des journalistes m’expliquer que l’Islam était « un problème ». Ils auraient été licenciés sur le champ dans les années 70, ils ne sont plus guère sanctionnés aujourd’hui.


Conduire une rédaction n'est pas qu'une question de liberté, c'est aussi une affaire de responsabilité. Je ne vois heureusement pas de journaux faire des unes racoleuses sur le viol, la pédophilie, le cannibalisme ou l'esclavage. Sur l'islam et l'immigration, ils sont légion. Nous insinuons le doute et finissons par légitimer des propos illégitimes. 

 

Le journalisme évolue avec la société qui l’entoure bien sûr. Il faut aussi y ajouter ce que l’on pourrait nommer « l’überisation » de l’information. L’essor de l’internet et la puissance des réseaux sociaux permet à chaque citoyen d’être émetteur ou amplificateur d’une information. Cela participe à la démocratisation du débat mais l’intervention des professionnels est aujourd’hui superflue ou anecdotique dans la production et la diffusion de ce que nous pensons être une information. Le choc fut rude pour la profession (crise de la presse, baisse de revenus, mutation profonde du métier) et pas tout à fait digéré encore. 

 

Avec toutes les dérives imaginables,Facebook informe davantage de citoyens que n’importe quel quotidien. Alors que les taximen hurlent à la dérégulation et dénoncent les dangers d’un monopole derrière l’économie participative, la presse a déjà plié et propose ses contenus gratuitement en ligne. Nous nous alignons tous sur Facebook, ses contenus courts, ses titres accrocheurs, ses mots clefs qui permettent les référencements et les algorithmes qui décèlent les nouvelles tendances. Il n’y a plus d’argent pour les enquêtes de fond et plus de lecteurs pour les grands dossiers. Bousculé, le journaliste court après des lecteurs qui sont désormais ses concurrents directs. Au passé, je vérifiais puis j’informais. Au présent, je mets en forme et cherche le buzz. Présenter un monde binaire (nous les bons, eux les méchants), dénoncer, moquer, parodier, craindre, affoler, sont les verbes de l’information « überisée ». Au moins pour conduire un véhicule faut-il posséder un permis et une assurance. Pour écrire ou plus simplement partager un article, ce n’est même pas nécessaire. L’accident est pourtant si fréquent : surenchère, désinformation, vulgarité, haine de l’autre... mais tant qu’il ne s’agit que d’idées... Il n’y a qu’au moment de la collision frontale que nous en prenons, parfois, conscience. Réaffirmer avec force quelques valeurs phares, refuser les dérives nauséabondes, voilà qui différencierait à nouveau le journalisme de ce qui ne l'est pas. Une information se vérifie et toutes les opinions ne se valent pas. 

 

Il y a quelques mois, nous étions (presque) tous Charlie. Cela signifiait que nous refusions qu’on tue un homme (ou une femme) au nom d’un dessin, d’une idée, d’une religion. La leçon s’estompe. On voudrait même se servir de l’attentat pour isoler le citoyen musulman du reste de l’opinion et camoufler le tout sous le vocable de défense de la laïcité. La laïcité, c’est la neutralité des institutions et le renvoi à la sphère privée de nos convictions philosophiques. Elle permet la tolérance et la coexistence, parce qu'elle distingue le citoyen (que nous sommes tous) du croyant, agnostique ou libre penseur (que certains sont). Ce n’est pas d’imposer du porc à de jeunes enfants qui fréquentent une école publique. 

 

Forcer l’interdit alimentaire est une grande violence et il n’est pas utile d’avoir fait de grandes études de psychanalyse pour le comprendre. Ce que je mange, c’est ce que je suis. Il ne nous viendrait pas à l’idée d’imposer un steak saignant à ceux qui font le choix d’être végétariens. Nous comprenons que c’est absurde, arbitraire et violent. Il se trouve des individus dont la vision du monde accorde moins de facilités aux enfants musulmans qu’aux adeptes du Vegan

 

Il nous faut donc visiblement le rappeler sans cesse : les jeunes nés en Europe sont européens. Ils n’ont pas à s’assimiler ou s’intégrer et les mêmes lois s’appliquent à eux comme autres. Que leurs parents, grands-parents ou arrière-grands-parents viennent d’ailleurs ne leur donne pas moins (ni plus) de droits. Qu’ils embrassent une religion ou pas non plus. C’est le rôle des politiques, des éducateurs et des journalistes de l’expliquer.