06 août 2013

Jacqueline et le marronnier

La politique et le journalisme ont au moins un point commun : celui de cultiver les marronniers. En journalisme l’expression renvoie aux sujets qui reviennent chaque année sous la plume et dans l’œil des caméras lorsque l’actualité se tarit et que l’imagination se fait rare. Le coût de la rentrée des classes, le bilan des soldes, le hit-parade des destinations de vacances sans compter les prix de l’immobilier ou l’influence de la  franc-maçonnerie sont des marronniers que l’on retrouve chaque année. Le lecteur n’apprendra rien en lisant l’article, mais ça fait passer le temps.

En politique les élus se positionnent périodiquement sur leurs marronniers à eux : la fiscalité des entreprises, les énergies vertes, le niveau scolaire. C’est leur job. Comme pour les journalistes, les plus inventifs tentent de réinventer le marronnier et d’avancer dans le débat,  alors que les plus besogneux sortiront les mêmes arguments d’une année sur  l’autre. Il est en Belgique (comme en France et sans doute dans toute l’Europe occidentale)  un marronnier politique  qui fleurit plus souvent que les autres : celui de l’intégration.  Ce n’est pas que les tenants ou les aboutissants du débat évolueraient constamment et nous obligeraient à revoir régulièrement nos jugements, mais visiblement la question taraude l’élu et serait de nature à marquer des points auprès de l’électeur.

Ce mardi matin c’est Jacqueline Galant,http://www.jacquelinegalant.be/ députée bourgmestre MR de Jurbise qui s’y colle. Dans un entretien au journal Le Soir elle déclare donc que « l’intégration des populations étrangères est problématique. C’est un échec. » Ce n’est pas la première fois que les termes « intégration » et « échec » sont ainsi associés, il faut reconnaitre que les libéraux reviennent régulièrement sur la question.  Avant de me faire accuser d’être un apôtre du politiquement correct, je reconnais que la question est une vraie problématique. Mais tant qu’à poser cette question essayons de déshabiller le marronnier pour aller voir ce qu’il y a derrière.  La politique c’est l’art d’employer des mots pour faire passer ses idées. Montre-moi ton vocabulaire je te dirais qui tu es.

Jacqueline Galant emploie l’expression de « populations étrangères » et plus loin dans l’article de « communautés étrangères » nous précisant que « souvent ils connaissent bien leurs droits mais ils oublient qu’ils ont aussi des devoirs ».  Qui sont ces populations ou communautés étrangères ? Jacqueline Galant et le journaliste qui l’interroge ne définissent pas ces deux concepts. Mais un peu plus loin dans l’interview la députée explique « quand je vois certains quartiers de Bruxelles que je traverse pour me rendre au parlement il y-a des zones de non-droit où les communautés étrangères ont pris le dessus sur la communauté belge » ou encore « quand je me rends au parlement en passant par Anderlecht  je ne vois plus aucune enseigne en Français ce n’est pas normal » et de conclure lorsqu’on lui demande sur quoi portera sa prochaine campagne électorale «  asile-immigration et sécurité. Les gens en ont ras-le bol ».
 

Donc, si je comprends bien les populations étrangères dont Jacqueline Galant nous parle  (et qui auront le grand honneur de lui servir d’ossature pour sa campagne électorale) sont celles qui habitent dans les quartiers est de Bruxelles. Je vais décevoir l’élue : la plupart des habitants qu’elle croise lorsqu’elle traverse ces communes à l’arrière de sa berline parlementaire sont des belges. Des jeunes gens ou des jeunes filles qui sont nés ici, dont les familles sont installées parfois depuis 2 ou 3 générations et qui ont exactement les mêmes droits que le bon habitant de Jurbise. Il faut que les mots aient un sens : être belge c’est posséder une nationalité (l’auteur de ces lignes ne l’a pas). Pas un patronyme fleurant bon la Flandre ou la Wallonie. Pas un couleur de peau, blanche, ou une couleur de cheveu, lisses de préférence. Pas une manière de s’habiller. Pas des habitudes alimentaires. Pas croire en un dieu plutôt qu’en un autre. Non. Etre belge c’est avoir le droit de se revendiquer de ce royaume parce qu’on en est l’un de ses 11 millions de citoyens. On peut s’appeler Mohammed et faire le pèlerinage de la Mecque et être belge, et on espère bien que Jacqueline Galant est d’accord avec cette définition.

Autre concept utilisé dans cette interview celui d’intégration. Là non-plus pas de définition. Il faut comprendre qu’afficher le nom de son magasin dans une autre langue que la Français serait faire preuve d’une mauvaise intégration. On notera que c’est exactement le même argument que celui qui est employé en périphérie Bruxelloise pour obliger les commerçants à supprimer le français pour ne tolérer que le néerlandais. Où commence l’intégration ? Quelle est la différence avec l’assimilation ? Faut-il préférer la fricadelle sauce andalouse au tajine poulet-citron pour être bien intégré ? Porter un costume avec une cravate ? Se prénommer Jacqueline plutôt que Fatima ?

En employant  les mots communauté étrangère ou intégration Jacqueline Galant renvoie en réalité vers d’autres concepts qu’elle n’ose pas nommer parce qu’elle sent bien qu’ils dévoilent une pensée xénophobe. Ce dont nous parle à demi-mot Jacqueline Galant c’est d’islam et de communauté marocaine. Le message est à peine codé. Et oui, il est ouvertement raciste.

Le débat pourrait bien être posé pourtant. Il faut pour cela admettre que ces jeunes gens ont plus besoin de mains tendues que de rejet.  Qu’il y a là des questions sociales, d’emploi, d’urbanisme, d'organisation du culte et que ce ne sont pas des questions simples à gérer. Que si des ghettos se créent c’est que nous les avons laissés se créer, c’est rarement la volonté de leurs habitants de s’y retrouver. Que cette immigration sert notre économie.

Mais quittons les concepts abstraits et redescendons au niveau du bon sens populaire cher à Jacqueline Galant.  Si vous êtes nés quelque part, ce n’est assurément pas de votre faute.  Vous pouvez en vouloir à vos parents, mais vous n’y pouvez rien.  Votre prénom et votre nom ? Toujours pas de votre faute.  Votre couleur de peau ? Pareil. Et pourtant si votre couleur de peau, votre patronyme, votre religion sont autant d’obstacles pour trouver un boulot, louer un appartement ou passer un contrôle de police, vous aurez des raisons de crier à l’injustice. Le racisme et l’inégalité des chances sont une réalité. Si en plus une députée qui traverse votre quartier  vous qualifie de « communauté étrangère », vous, ça ne commencerait pas à vous agacer ? Moi, je crois bien que j’aurai envie d’abattre le marronnier. Histoire de voir chuter ceux qui sont perchés dessus.

17 commentaires:

Anonyme a dit…

Cette madame peut se revendiquer de la droite "dure" si ça la chante. Mais pas du libéralisme, aussi longtemps qu'adhérer à cette doctrine politique signifie militer pour l'émencipation de l'individu, indépendamment de sa "race" supposée, de son sexe ou de sa culture. Quand elle parle de sécurité, elle n'entend pas protéger les droits naturels, la propriété et la liberté de conscience de chacun, mais forcer par la contreinte politique une communauté à se fondre dans un moule culturel défini par Dieu sait qui. C'est ça, sa définition de l'"intégration". Et ça n'a pertinemment rien à voir avec la liberté, qui n'est ni la chasse gardée de la gauche ni celle de la droite (pas même "dure"), mais une valeur cardinale que les Libertariens comptent remettre au centre des préocupations politiques. http://www.parti-libertarien.be/category/communique-presse/

Anonyme a dit…

Merci pour cet excellent article qui devraient faire méditer ceux qui ont une perception du monde qui dépasse à peine l'étendue d'un village, le leur!

Anonyme a dit…

Mais pas du tout, Madame Galant fait surement allusion à la plus grande communauté étrangère de Bruxelles à savoir les Français. Ils est vrai qu'ils refusent de s'intégrer et continuent à boire du vin assez cher de chez eux et à manger du foie gras du Gers. Enfin d'après ce que ma voisine me raconte...

Anonyme a dit…

En fait, ce qui serait bien, c'est que l'on cesse d'associer le mot "libéral" au MR. Le MR n'a RIEN de libéral. Rien. Nada. Zilch. Zéro. C'est un parti socialiste de droite. Etatiste, constructiviste, collectiviste.

Anonyme a dit…

En Belgique, ce qui est dramatique, c'est que la liberté d'expression semble se réduire dès lors qu'on aborde certains sujets sensibles. Sous le couvert du politiquement correct, la presse s'enfonce dans les amalgames : parler d'intégration, c'est forcément faire preuve de racisme. Ne pas reconnaître qu'il existe dans le chef d'une grande partie de la population, qu'elle soit de droite ou de gauche au demeurant, un sentiment de malaise par rapport au sectarisme, par rapport aux quartiers ghettos, par rapport à une montée des revendications liées à l'appartenance religieuse, ... représente un danger. Dénoncer ce malaise, c'est faire preuve de courage. J'ai 40 ans et j'ai toujours vécu à Charleroi. De tout temps, j'ai côtoyé des personnes de confession musulmane. Si il ne faut pas non plus faire d'amalgame à propos de cette communauté (est-ce encore autorisé d'utiliser ce mot ?), force est de constater qu'il existe chez certains d'entre eux, issus de la 2ème voire 3ème génération donc pour la plupart nés en Belgique et disposant de la nationalité belge, une volonté de radicalisme menant parfois à des extrêmes (départ en Syrie, ...). Je ne pense que cette situation provienne uniquement de leur chef. A mes yeux, certains belges dits de souche ont une part de responsabilité dans le sentiment de rejet et d'exclusion que peuvent ressentir certaines personnes issues de l'immigration.
Pour conclure, je pense que dénoncer un problème comme Jacqueline Galant le fait où comme l'avait fait avant elle, feu Daniel Ducarme, n'est pas répréhensible en soit, que du contraire. Ce qui pourraient l'être ce sont les réponses qui y seraient apportées. On ne combat pas l'intolérance quelle qu'elle soit (racisme, xénophobie, antisémitisme, homophobie, ...) en niant son existence.

Anonyme a dit…

J'aurais aimé pouvoir écrire cet excellent article moi même car je suis une femme étrangère, noire, qui subis le racisme non seulement de la part de certains autochtones mais aussi hélas le plus souvent par ceux là même qui se plaignent le plus en Belgique, eh oui, ce sont les pires . Je vous invite Monsieur le journaliste à écrite aussi un article sur ces noirs que ces gens jettent sans pitié dans le désert sans eau sans nourriture condamnés à une mort aussi cruelle que certaine, un article si possible aussi cher Monsieur sur la mode qui est maintenant de battre à mort des noirs en Inde, les médias n'en parlent pas. Au secours, faites quelque chose pour mes frères.

marcolino1972 a dit…

le sommet de l'intelligence c'est le dialogue et une prise de conscience de sa force .... souvent on croit qu'un dialogue n'aboutira à rien mais c'est une énorme erreur.... souvent la peur empêche deux personnes de deux communautés différentes de se parler mais c'est également une erreur .... le dialogue c'est un moment de partage, un moment de confronter ses différences mais surtout de voir qu'on peut avoir une philosophie qui est très souvent très similaire.... parlez de la pression fiscale , parler de l’éducation des enfants, parler du bienfait du soleil parler de le l’économie ... j'entends souvent des personnes me dire qu'ils ont peur pour l'avenir ...ici encore la peur prend le dessus.. en fait c'est en discutant qu'on peut créer des liens et pourquoi pas des projets communs.. c'est en voyant des projets aboutir que ceux qui veulent rester à l'écart comprendront que c'est une erreur de s'isoler, stigmatiser ne pas croire qu'une alternative est possible.

Sébastien Liénard a dit…

Quand on connait sa politique en matière d'immigration et de logements sociaux, on a vite fait le tour du personnage.

Anonyme a dit…

ce qui est intolérable pour un metéorologiste est normal pour un politique... un élu se situe également dans une zone de non droit !

Anonyme a dit…

La reine du populisme, elle ne dit que ce que ses électeurs veulent entendre. Son père était le bourgmestre de Jurbise, maintenant, c'est elle, elle en profite pour bien placer sa soeur. Ça fait combien de décennies que cette famille est à la tête de cette région ? Ça ressemble plus à une monarchie qu'autre chose !

Anonyme a dit…

Ce qui est malheureux dans ce pays c'est qu'on peut subir de la discrimination "raciale" de la part des Francophones quand on est Flamand ou de la part des Flamands quand on est Francophone. Tout ceci ne suscite pas de réaction, mais dire ou écrire qu'il est regrettable que dans certains quartiers de Bruxelles, les habitants ne se sentent plus en sécurité ou que de nombreuses enseignes sont en Arabe ou en Turc, soulève un tollé et on est traité de raciste.
Essayez d'afficher votre menu en Français à Overijse ou faites votre publicité en Néerlandais à Liège...vous verrez les réactions... mais on ne vous traitera pas de raciste, seulement de provocateur, extrémiste, anti-nationaliste, ...

Anonyme a dit…

Expliquez-moi donc pourquoi Mr Grosfilley, lorsque l'on se promène dans ces-dits quartiers d'Anderlecht, les fameux autochtones que vous citez, nous traitent hardiment de "Sales Belges".

Epliquez-moi donc pourquoi la police évite de patrouiller dans certains quartiers.

Je ne dis pas que c'est un cas isolé et spécifique à une communauté car des comportements identiques se produisent dans d'autres régions de Belgique.

Je ne dis pas que les amalgames que Mme Galant ne sont pas dangereux, mais les faits sont là. Vous ne me croyez pas ? Allez donc vous promenez vers 2h du matin dans ces parties de Bruxelles... Vous m'en direz des nouvelles. En tout cas, je ne descenderai pas vous aider... Et la police non plus...

Un habitant d'Anderlecht

OLIBRIUS a dit…

Un élément important est à mentionner : pratiquement dès sa constitution, la communauté musulmane s’est divisée en un nombre important d’obédiences et sectes diverses. Chaque groupe ou secte se revendique de l’orthodoxie musulmane, ce qui rend le dialogue entre musulmans et représentants de non-musulmans très difficile, voire impossible ; en général, le musulman est bien plus attaché à son appartenance religieuse qu’à un quelconque sentiment de citoyenneté. On est davantage sunnite ou chiite que Irakien ou autre. C’est un élément supplémentaire à prendre en considération me semble-t-il si on espère pouvoir intégrer des musulmans dans un ensemble occidental où le sentiment de citoyenneté a bien plus d’importance.

Par le fait d’être nommé par Dieu « la meilleure communauté », on pourrait aussi se demander pourquoi, dans le cadre d’une intégration, ils se plieraient à nos lois, nos us et coutumes, puisqu’ils sont par définition supérieurs !!!

Luca Rosania a dit…

Ce texte est un véritable manifeste du multiculturalisme, je vous remercie et vous félicite du fond du cœur ! Jamais dans les articles non scientifiques le racisme primaire n'a été décrié de façon aussi simple et complète, jamais la problématique de l'intégration n'a été déconstruite.

Anonyme a dit…

La vérité dérange... Si on ne fait pas dans le politiquement correct, cela dérange... Heureusement pour certains journalistes qui sinon, ne sauraient pas quoi écrire pour titiller leurs lecteurs...

Anonyme a dit…

Comme beaucoup de "Belges de plusieurs générations", je partage entièrement l'avis de Mme GALANT. Je n'expliciterai pas davantage mon point de vue au risque que cela se termine en un vrai pugilat pour mes idées, tout comme pour Luc Trullemans ou Gaëlle Smet...
Athée, je rêve d'un Monde sans aucune religion, qui ne s'en porterait que meilleur... Je ne suis pas Marxiste mais effectivement, la religion est et reste l'opium du peuple...

A T a dit…

Ça me fait toujours rigoler le mot "intégration": regardez vivre les bruxellois; quelque soient leurs origines, ils se côtoient, ils ne s'"intègrent" pas les uns aux autres. Il y a parfois de fulgurantes rencontres, des moments magiques, des alliances momentanées, parfois des amitiés et des amours mais pas d'"intégration" mutuelle ou interpersonnelle…et c'est tant mieux! Quel vilain mot!