03 août 2013

Le Tweet, la presse et l'électorat

J’aimais bien les tweets de Gaëlle S. Bien sûr je savais qui se cachait derrière le pseudo (Gaëlle  était la collaboratrice de Daniel Ducarme la première fois que je l’ai rencontrée et travaillait depuis pour le Mouvement Réformateur). Avouons qu’ils étaient incisifs, souvent drôles, parfois méchants et de temps en temps simplistes, caricaturaux ou inutilement provocants. Sans doute avais-je un avantage sur le lecteur profane : derrière le pseudo je  savais  que ce profil twitter cachait une collaboratrice du MR. J’appliquais donc ce filtre à des messages qui n’étaient pas ceux d’un citoyen innocent, loin de là. Mais bon, j’aimais bien. Elle avait du style, un détachement cynique et un sens de l’humour qui me convenaient.

Donc Gaëlle S. a perdu son boulot à cause d’un tweet de mauvais goût. Si vous avez raté l’épisode faites une petite recherche google, c’était fin juillet. Un message où l’on traite les pèlerins de « couillons » au lendemain d’une catastrophe ferroviaire cela ne se fait pas. Article de presse, reportages, discussions sans fin sur les forum, Gaëlle Smet a fait l’objet d’un « entretien sévère » puis a finalement été remerciée par son employeur.


L’incident est clos, chacun le juge en fonction de sa sensibilité religieuse, de son émotion face à la catastrophe, de  son humour ou de sa légèreté, inutile d’y revenir sur le fond, mais tirons-en 3 leçons. 

1) Twitter n’a tué personne

Contrairement aux apparences ce n’est pas son message de 140 caractères  qui fut fatal à Gaëlle. Avouons d’ailleurs qu’elle en a écrit de bien pires. Ce qui provoque sa chute c’est bien un article de la Libre Belgique, suivi d’un reportage au 19 heures de RTL TVI avant que l’affaire ne finisse en France, avec BFM TV et ne gagne finalement le monde entier.  Un article dans un quotidien de référence cela donne du crédit à toute polémique. Le passage dans un journal télévisé lui confère un caractère quasi-universel, puisqu’il est vu par 700 000 personnes.  Avouons que sur Twitter nous ne sommes que quelques centaines de passionnés en Belgique francophone. Au pire quelques milliers de personnes auraient pu voir ce fameux tweet. Entre twittos on se chamaille, se chatouille, se poignarde,  on s’excommunie, ça cogne sévère, mais cela n’est qu’une arène virtuelle et relativement confidentielle. 

Un passage dans un JT c’est autre chose. Sans lui  la petite phrase passait inaperçue. Exposée aux yeux du monde cela devenait une faute majeure dont les conséquences étaient difficiles à maitriser. Des propos explosifs sur Twitter font autant de bruit que 3 gouttes d’acide dans une éprouvette. Ils ne deviennent une  véritable déflagration quand ils sont relayés par les médias traditionnels.  

Sur le strict plan de la communication  la direction du MR se devait donc d’agir : l’affaire risquait de devenir un argument politique susceptible de ressortir en campagne (« chez nous on ne se moque pas des pèlerins de Compostelle », c’est le genre de petite phrase qui aurait fait mal dans un débat). Quand une branche commence à craquer il vaut mieux strategiquement la couper, c’est le principe de précaution politique.

2) L’anonymat est la garantie des lâches

Pour déclencher cette affaire il fallait qu'un mandataire  du MR s’émeuve du fameux tweet et porte l’affaire à la connaissance de la Libre Belgique. S’il existe vraiment, ce mandataire doit à l’heure qu’il est regarder piteusement le bout de ses chaussures. Protégé par le secret des sources on ne saura jamais qui il est. Et pourtant je trouve que l’information qui consisterait à divulguer son identité serait particulièrement pertinente. On saurait qui est ce libéral si prude ou qui avait envie de déstabiliser le centre Jean Gol et dans les deux cas ce n’est pas inintéressant. Un mandataire (un élu qui réclame des suffrages pour représenter le peuple si je comprends bien le sens des mots) devrait avoir le courage de ses opinions et de ses prises de positions. C’est assez particulier d’apprendre que certains d’entre eux appellent un journaliste en douce pour faire passer un message à l’interne de leur propre parti (évidement si c’est le journaliste qui affabule nous entrons dans une autre dimension, je préfère écarter cette option).  Cet(te) élu(e) exerce un mandat public alors que ce n’est pas le cas de Gaëlle S mais il/elle a préféré la dénonciation au coup de téléphone, la publication dans la presse aux procédures internes.

Je m’interroge au passage sur la nécessité de dévoiler l’identité complète de Gaëlle puisqu’elle n'est pas une personnalité publique. Sans doute mes confrères qui l’ont fait ont-ils peser le pour et le contre. Qu’ils soient conscients qu’un nom jeté en pâture par les médias équivaut à une condamnation : qui prendra le risque d’employer Gaëlle S. malgré ses compétences en droit et en sciences politiques, maintenant qu’une simple recherche sur Google fait remonter des dizaines d’articles consacrés à cette affaire ? 

Au passage, je m’étonne également que des journalistes identifient clairement une personne  quand cela les arrange alors qu’à maintes reprises les tweets de Gaëlle S ont été repris dans des articles qui prétendaient prendre le pouls de la twittosphère.  Personne à l’époque ne mentionnait son attache partisane quand ses messages ciblaient Joëlle Milquet ou Michel Daerden et étaient reproduits dans des quotidiens, ce qui m’a toujours mis mal à l’aise.  La vérité est que notre twittosphère est sous l’influence de quelques propagandistes facilement identifiables mais le plus souvent les journalistes font semblant de ne pas le savoir, c’est trop facile de prétendre avoir un échantillon représentatif sous la main. Un peu de précision, de rigueur et de distance avec les témoignages anonymes ne feraient pas de tort à ma profession. 

3) Le MR lorgne l’électorat catholique

Interrogé par téléphone  par la RTBF pour justifier le licenciement de sa collaboratrice Charles Michel a indiqué que le tweet en question est  « en transgression totale avec les valeurs que le MR prône  (…) le respect pour les religions et le fait de croire ou ne pas croire est un des éléments fondamentaux que le MR défend depuis des années ». En intervenant ainsi le président de parti tente de donner un sens  politique au licenciement et nous offre une possibilité de lecture qui va au delà du traitement préventif de la crise mentionné plus haut. Il ne s’agit plus d’étouffer une affaire avant qu’elle ne dégénère mais de lui donner un sens. Celui-ci est limpide : laïc à son origine, le MR ne  veut aujourd’hui pas choquer un électorat catholique qui l’intéresse fortement. 

On entend très souvent des mandataires, notamment au MR, stigmatiser ce qu’ils appellent un vote communautaire. Leur président, avec ce message, envoie pourtant un message au monde catholique qui se range dans la même catégorie : amis catholiques,  le parti libéral a changé, nous ne sommes plus vos ennemis. Derrière le tweet de Gaëlle apparaît un des enjeux de la campagne à venir coté wallon : les libéraux entendent capter une partie de l’électorat qui traditionnellement vote pour la famille sociale-chrétienne.  Pour cela les libéraux doivent afficher un profil religieusement lisse. Le contraire d’un tweet provocateur. 

12 commentaires:

Pierre-Yves Lambert a dit…

Je ne comprends pas en quoi cela pose problème "de dévoiler l’identité complète, de Gaëlle": "Gaëlle S" c'était @gsmet, donc il n'est pas question d'avoir "dévoilé" une identité qui n'a jamais été "voilée" !

Nous savons tous, nous les non-anonymes, que nous sommes "sous surveillance", parfois par des personnes malveillantes mais pas toujours: rappelons-nous le Trullemansgate qui est, lui aussi, survenu sur Facebook mais a eu à cause de twitter un écho démultiplié (en premier lieu par le fait de journalistes d'une chaîne concurrente qui ont été choqués à juste titre des propos de LT), puis qui a fait son chemin dans les médias traditionnels...

Je n'ai pas beaucoup de difficultés à m'identifier à Gaëlle, j'aime aussi tremper ma plume dans l'acide, peut-être subirai-je un jour un sort similaire (avec cette différence que je suis fonctionnaire nommé, plus difficile de me dégommer).

Fabrice Grosfilley a dit…

Signer un tweet de son nom, ce n'est pas la même chose que de voir son nom cité dans un article ou un reportage. Effectivement son anonymat était relatif.
La question que je pose ici c'est plutôt : son identité complète (parfois sa photo) est-elle utile à la compréhension de l'information relatée ?

Vincent Laborderie a dit…

Merci pour cet excellent billet qui signe votre retour au blog. Deux commentaires :
1. Au-delà de la convoitise du MR pour l'électorat catholique, la décision de licencier Gaëlle Smet a peut-être aussi avoir avec les relations MR-CDH. On sait qu'en 2014 certains aimeraient bien reproduire le scénario des communales où de nombreuses majorités MR-CDH s'étaient formées au détriment du PS.
2. D'autre part je ne vois pas en quoi le fait de témoigner de respect pour les catholiques relève d'une volonté de vote communautaire. Il s'agit au contraire d'une ouverture à toutes les sensibilités. Mais il est effectivement très intéressant de voir que le MR devient de plus en plus un parti de centre-droit classique et plus seulement libéral.

Anonyme a dit…

Le MR un parti de "centre droit" ? Hilarant !

Palourde a dit…

Son anonymat était garanti vis-à-vis des moteurs de recherche et c'était certainement à dessein.

Ce n'est pas la même chose de savoir en tombant sur le twitter de gsmet qu'il s'agit de Gaelle "S." ou chercher son nom complet dans Google et tomber sur son twitter (ce qui n'était à priori pas possible mais l'est certainement maintenant: quand un lien est associé à un nom, Google peut référencer une page dans lequel le nom complet n'est pas mentionné).

En mettant en pâture le nom d'une personnalité non publique, les médias traditionnels ont commis une faute déontologique lourde qui ont non seulement coûté son emploi à cette jeune fille "aujourd'hui" mais également pour longtemps.

Anonyme a dit…

Ici, il y a eu mort de près de 80 personnes. Dans le privé des employés sont reçoivent leur C4 pour moins que ça !
Mr. Grosfilley, si vous acceptez cela, qu'accepterez-vous la prochaine fois ?
MOI, peu m'importe la couleur politique de la personne...elle a ce qu'elle mérite.
De toute façon, les politiciens font n'importe quoi pour attraper des votes. Y compris ignorer la volonté du citoyen. Je ne suis d'aucune obédience religieuse. Si c'était arrivé à des pèlerins qui meurent en allant à la Mecque ou à Jérusalem, j'aurai aussi respecté ces personnes et leurs familles qui sont en deuil. On peut rire de tout, mais parfois il faut garder cet humour en petit comité.
Yves

Jacques Briet a dit…

Effectivement. C'est pas comme si elle avait, par exemple, été adepte de Sharia4Belgium... Avec quelqu'un qui appartenait au microcosme on aurait quand même pu prendre des gants, histoire de préserver la solidarité du clan.

Unknown a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Unknown a dit…

A noter que la Libre a modifié son article et parle désormais d'"un membre du Mouvement Réformateur actif au niveau local", et non plus d'élu(s). http://www.lalibre.be/actu/belgique/les-couillons-de-compostelle-l-ethique-sans-tact-d-une-conseillere-mr-51f3a8a135705d9341970a21

Fabrice Grosfilley a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Michel Henrion a dit…

Twitter implique, mine de rien, une transgression permanente: c'est que le système y fonctionne de façon épidermique selon le mode "action-réaction".(un "bon tweet", c'est à dire en position d'être RT doit s'y faire remarquer) C'est pour ça que l'anonymat n'y pas une lâcheté mais une liberté de s'exprimer sans avoir à craindre l'opprobre ou autres représailles. On rappelle que François Fillon, avant que cela ne fuite, était caché sur le fil sous le pseudo de @fdebeauce...Si Twitter fait tant de ravages chez les politiques c'est qu'on est dans l'instantanéité: comme en auto, c'est la vitesse qui provoque souvent l'accident...Pour le reste, il serait temps que les médias dits traditionnels arrêtent de surgonfler sans cesse l'importance d'un tweet ou d'un post Facebook. On considère toujours, ce qui est devenu une banalité routinière, comme un événement plus ou moins fun. J'espère (mais je doute) qu'on ne parlera plus de "campagne internet" en mai 2014... Il y a une campagne électorale, point à la ligne

Pascal Sac a dit…

En soi, son tweet ne m'a vraiment pas choqué car j'apprécie l'humour noir que - pour paraphraser Edmond Rostand - je me sers d'ailleurs assez facilement à moi-même, même si je comprends très bien que d'autres acceptent mal qu'il leur soit servi...
Ce qui me choque - et devrait choquer plus consensuellement, je trouve - c'est que le MR, comme bien d'autres d'ailleurs, pratique ici clairement le "deux poids deux mesures": il la licencie après des propos qui ne me semblent pas légalement répréhensibles, alors qu'il laisse sciemment impunis des propos issus de ses rangs et à mon sens potentiellement répréhensibles légalement, eux, publiés sur les réseaux sociaux et qui ont reçu ensuite le même genre de visibilité médiatique. "Selon que vous serez puissant ou misérable", comme écrivait ce bon vieux Jean de La Fontaine...
Cela dit, indépendamment de toutes les considérations de ce genre qui ont été commentées un peu partout, il en est une qui l'a moins été, je crois, mais qui ne cesse de me stupéfier: c'est le nombre de personnes appartenant à la sphère politico-médiatique - que ce soit dans la lumière de ses projecteurs ou dans l'ombre de ses coulisses - qui sont (hyper)actives sur les réseaux sociaux et qui n'ont visiblement toujours pas compris dans quelle époque politico-médiatique elles vivent.
Mais bon, allez, j'espère qu'au moins ça fait vendre du papier [ici, rire: humour nostalgique d'ancien de la presse écrite] et, en tout cas, ça fera toujours ça comme boulot en plus pour les experts en communication [ici, rire aussi (et éventuellement me contacter): humour corporatiste].
Et puis, il y a pire dans la vie, non...?