12 octobre 2014

Le double déséquilibre et les mots pour le dire

Tout a déjà été dit. Tout a déjà été contredit. Dans la grande bataille de communication qui se joue sous nos yeux l'installation du gouvernement de Charles Michel donne droit à une foire d'empoigne sans précédent. Jamais les questions d'appellation n'ont, me semblent-il, revêtu autant d'importance.  Jamais les tentatives d'influence (je pourrais presque employer le terme de propagande) n'ont été aussi rapides et vives (je pourrais presque employer le terme d'agressives). Nous sommes dans une époque de marketing politique intense. Et j'ai peur que les journalistes, par complaisance, par naïveté, par manque de formation ou de rigueur, ne s'avèrent finalement des proies dociles relayant facilement ce que leurs amis de la communication politique leur suggèrent. Hier soir j'ai sursauté en entendant une présentatrice de journal télévisé annoncer que le gouvernement "de centre droit" etait installé. Centre droit, c'est l'expression utilisée  par Charles Michel lui-même, alors qu'Elio Di Rupo a préféré  "ultra droite" et Laurette Onkelinx, sur Télé Bruxelles le vocable de "droite extrême", particulièrement connoté et presque injurieux. Pourquoi ces termes et pas d'autres ? Les mots ne sont pas gratuits. Quand une appellation s'impose au détriment d'une autre c'est une vision du monde (ici une vision politique) qui s'impose avec elle. Bref, après cette semaine qui a vu l'avènement d'un nouveau gouvernement il ne me semble pas inutile de faire le point. Sereinement et le plus objectivement possible.

Le débat est à deux dimensions : un axe nord-sud, celui de notre équilibre linguistique, et un axe droite-gauche, comme dans tous les pays d'Europe. 

Commençons par écrire que ce gouvernement est bien linguistiquement un gouvernement déséquilibré. Numériquement d'abord. Premier fait incontestable :  le comptage du premier ministre sur le quota francophone. Ce n'est pas contraire à la constitution (les rédacteurs n'avaient sans doute pas été assez imaginatifs pour prévoir ce cas de figure, l'article etait donc un peu flou) mais c'est bien contraire aux usages. La tradition moderne veut que le capitaine soit au dessus de la mêlée , ce qui nous donne une équipe de 15 ministres maximum :  7 francophones + 7 néerlandophones + 1 premier qui ne compte pas. Avec le gouvernement nouveau  l'équation est de 7 + 7, ou pour le dire autrement de 6 + 7 + 1. On se doute bien que si le chef de gouvernement avait été choisi dans les rangs néerlandophones l'interprétation de la constitution aurait été fort différente. J'entends beaucoup le mot confédéralisme ces derniers jours, et il est régulièrement utilisé comme un argument à charge. Un symbole du confédéralisme  me semble être cette acception d'un premier ministre qui ne représente plus la Belgique dans son ensemble mais aussi ( d'abord ? ) la communauté dont il est issu. 

A ce premier pas confédéral nous ajouterons la présence de 4 secrétaires d'état néerlandophones. Certains ont des compétences anecdotiques , d'autres pas. Cela nous fait donc 11 néerlandophones pour 7 francophones. C'est une vérité arithmétique, elle aussi incontestable  : ce gouvernement est bien en déséquilibre. A y regarder de près c'est presque la clef 60/40 : 7 ministres francophones représentent 38,9 % de l'équipe gouvernementale. C'est politiquement défendable  et arithmétiquement juste. C'est douteux constitutionnellement et dangereux pour le débat communautaire. Les instituions reposent sur un équilibre d'ensemble, et nous venons de le rompre. Si j'applique la logique du rapport de force qui a prévalu à la composition du gouvernement Michel aux autres niveaux de pouvoir les néerlandophones n'ont droit au mieux qu'à un secrétaire d'Etat en région Bruxelloise  (il ne pèsent que 10% de la population mais les institutions leurs accordent une représentation minimale garantie au parlement régional et la parité ministérielle). La situation politique du moment (un seul parti francophone) justifiait qu'on soit souple, sans doute. Le retour à un équilibre plus rigoureux sera difficile. Ce 11 octobre les nationalistes flamands ne font pas qu'entrer dans le gouvernement fédéral, ils en modifient  les règles de fonctionnement. Tout retour en arrière risque d'être  difficile. 

Ce déséquilibre s'accompagne d'une répartition discutable des compétences. Sur ce point il est difficile d'être objectif, même si la presse tant francophone que néerlandophone jugeait unanimement samedi que les ministres francophones boxaient plus parmi les poids plumes que dans la catégorie supérieure.  Le poids que l'on accorde à une compétence ou une autre relève des sensibilités de chacun. Intérieur, justice, finances, affaires sociales, économie, emploi et entreprises publiques (mais pas la SNCB, qui est un enjeu communautaire crucial, il faut le souligner) sont donc gérées par des ministres néerlandophones alors qu' affaires étrangères, budget, mobilité, énergie, classes moyennes et pensions sont des dossiers francophones. Je ne soulignerai qu'un élément, qui là aussi est en rupture avec l' usage des dernières décennies : ne pas concentrer les compétences relevant d'une même thématique au sein d'une seule famille linguistique ou partisane. Jusqu'à présent si un groupe linguistique avait les finances on veillait à ce que le budget soit pour l'autre famille. Idem pour la justice et l'intérieur. Ici le choix a été fait de confier justice et intérieur, grands ministères régaliens,  aux seuls partis flamands. Il faudra donc un premier ministre attentif et un vice-premier vigilant pour faire contre poids lors des réunions du conseil restreint. 

 Reste la dénomination  du gouvernement. J'ai déjà écrit que ni Kamikaze (trop négatif) ni Suedoise (trop laudatif) ne convenaient  pour désigner la coalition en gestation. J'avais plaidé pour les termes de "libéral-flamand" ou "flamand-libéral". Je maintiens cette appellation : ce gouvernement est bien le prolongement de la majorité regionale flamande au niveau fédéral (mêmes partis qu'à la place des martyrs, siege du gouvernement régional) auquel on adjoint les seuls libéraux francophones. Sans doute l'appellation qui s'imposera sera-t-elle celle de "gouvernement Michel".  C'est la plus correcte à mes yeux même si elle personnalise le débat autour de la figure du premier ministre. Ceux qui espèrent que la route soit longue glisseront peut être "Michel 1er". Ceux qui veulent souligner l'ancrage de la NVA ont tenté "Michel-Jambon", mais l'ordre de préséance , qui a confié le second rang protocolaire à Kris Peeters lors de la prestation de serment, ainsi que le processus de co-formation, voudrait que l'on parle plutot d'un gouvernement "Michel-Peeters". 

Pour en revenir à "centre-droit"  on comprend bien que l'adjonction du mot "centre" entend corriger l'impression d'un gouvernement qui penche nettement à droite dans ses composantes. Pour être vraiment de centre-droit il faudrait que le gouvernement compte en son sein le CDH et que le CD&V ne s'y sente pas mal à l'aise. Ce n'est pas l'impression qui domine. Le mot "droite" seul semble plus juste, il est ouvertement revendiqué par la NVA mais il est sans doute plus facile à assumer en Flandre que du côté francophone. 

Bref aucune appellation n'est simple. Aucune n'est totalement dénuée d'arrières-pensées. Les journalistes seraient bien inspirés de tremper leurs plumes et leurs micros dans la distance critique avant de relayer les formules toutes faites glissées par l'un ou l'autre camp. C'est quand les temps sont agités et les paysages neufs qu' on a besoin de mots justes pour comprendre les situations et trouver nos repères. C'est toute la différence entre le journalisme et la communication.

6 commentaires:

Anonyme a dit…

"repères" serait plus exact, merci. Repaire c'est plutôt la rédaction, non ? Sinon sur le fond, c'est une excellente analyse comme d'habitude, fine, intelligente. Et surtout pertinente

Fabrice Grosfilley a dit…

Oui, repères, bien sûr. J'ai corrigé, merci pour la remarque.

Alibaba2014 a dit…

du moment que les socialistes sont dehors, l'équilibre est parfait entre deux maux le rouge ou le jaune, il faut choisir!!!

pascal a dit…

Les mots pour le dire. Une lecon de journalisme politique.

crunch a dit…

Je suggère de nommer ce gouvernement "Cumulus", afin de faire référence sur :
- le flou relatif aux différentes propositions politiques et contenus changeant des programmes de gouvernement publiés ces derniers jours;
- les nuages sont présents dès le début de ce gouvernement, laissant présager d'un mauvais temps (social) voir d'un orage ou d'une tempête politique à moyen terme;
- l'accumulation (cumulus en latin) de personnalités inconnues;
- nom latin en référence aux peu subtiles citations de De Wever;
- le cumulus étant le plus 'gros' type de nuage, il soulignerait la largeur de ce gouvernement
- la déclinaison latine en "us" soulignant le côté masculin de ce gouvernement
- une référence facile à la surprenante proposition sur le durcissement de la loi sur le canabis...

Gaëtan a dit…

"Libéral-flamand" ou "flamand-libéral". D'accord sur le "flamand" mais pas "libéral" par pitié ! Ce gouvernement n'a rien de libéral, il est clairement "conservateur" !