J’aimais bien les tweets de Gaëlle S. Bien sûr je savais qui se cachait derrière le pseudo (Gaëlle était la collaboratrice de Daniel Ducarme la première fois que je l’ai rencontrée et travaillait depuis pour le Mouvement Réformateur). Avouons qu’ils étaient incisifs, souvent drôles, parfois méchants et de temps en temps simplistes, caricaturaux ou inutilement provocants. Sans doute avais-je un avantage sur le lecteur profane : derrière le pseudo je savais que ce profil twitter cachait une collaboratrice du MR. J’appliquais donc ce filtre à des messages qui n’étaient pas ceux d’un citoyen innocent, loin de là. Mais bon, j’aimais bien. Elle avait du style, un détachement cynique et un sens de l’humour qui me convenaient.
Donc Gaëlle S. a perdu son boulot à cause d’un tweet de mauvais goût. Si vous avez raté l’épisode faites une petite recherche google, c’était fin juillet. Un message où l’on traite les pèlerins de « c
ouillons » au lendemain d’une catastrophe ferroviaire cela ne se fait pas. Article de presse, reportages, discussions sans fin sur les forum, Gaëlle Smet a fait l’objet d’un «
entretien sévère » puis a finalement été remerciée par son employeur.
L’incident est clos, chacun le juge en fonction de sa sensibilité religieuse, de son émotion face à la catastrophe, de son humour ou de sa légèreté, inutile d’y revenir sur le fond, mais tirons-en 3 leçons.
1) Twitter n’a tué personne
Contrairement aux apparences ce n’est pas son message de 140 caractères qui fut fatal à Gaëlle. Avouons d’ailleurs qu’elle en a écrit de bien pires. Ce qui provoque sa chute c’est bien
un article de la Libre Belgique, suivi d’un reportage
au 19 heures de RTL TVI avant que l’affaire ne finisse en France, avec BFM TV et ne gagne finalement le monde entier.
Un article dans un quotidien de référence cela donne du crédit à toute polémique.
Le passage dans un journal télévisé lui confère un caractère quasi-universel, puisqu’il est vu par 700 000 personnes. Avouons que sur Twitter nous ne sommes que quelques centaines de passionnés en Belgique francophone. Au pire quelques milliers de personnes auraient pu voir ce fameux tweet. Entre twittos on se chamaille, se chatouille, se poignarde, on s’excommunie, ça cogne sévère, mais cela n’est qu’une arène virtuelle et relativement confidentielle.
Un passage dans un JT c’est autre chose. Sans lui la petite phrase passait inaperçue. Exposée aux yeux du monde cela devenait une faute majeure dont les conséquences étaient difficiles à maitriser. Des propos explosifs sur Twitter font autant de bruit que 3 gouttes d’acide dans une éprouvette. Ils ne deviennent une véritable déflagration quand ils sont relayés par les médias traditionnels.
Sur le strict plan de la communication la direction du MR se devait donc d’agir : l’affaire risquait de devenir un argument politique susceptible de ressortir en campagne (« chez nous on ne se moque pas des pèlerins de Compostelle », c’est le genre de petite phrase qui aurait fait mal dans un débat). Quand une branche commence à craquer il vaut mieux strategiquement la couper, c’est le principe de précaution politique.
2) L’anonymat est la garantie des lâches
Pour déclencher cette affaire il fallait qu'un mandataire du MR s’émeuve du fameux tweet et porte l’affaire à la connaissance de la Libre Belgique. S’il existe vraiment, ce mandataire doit à l’heure qu’il est regarder piteusement le bout de ses chaussures. Protégé par le secret des sources on ne saura jamais qui il est. Et pourtant je trouve que l’information qui consisterait à divulguer son identité serait particulièrement pertinente. On saurait qui est ce libéral si prude ou qui avait envie de déstabiliser le centre Jean Gol et dans les deux cas ce n’est pas inintéressant. Un mandataire (un élu qui réclame des suffrages pour représenter le peuple si je comprends bien le sens des mots) devrait avoir le courage de ses opinions et de ses prises de positions. C’est assez particulier d’apprendre que certains d’entre eux appellent un journaliste en douce pour faire passer un message à l’interne de leur propre parti (évidement si c’est le journaliste qui affabule nous entrons dans une autre dimension, je préfère écarter cette option). Cet(te) élu(e) exerce un mandat public alors que ce n’est pas le cas de Gaëlle S mais il/elle a préféré la dénonciation au coup de téléphone, la publication dans la presse aux procédures internes.
Je m’interroge au passage sur la nécessité de dévoiler l’identité complète de Gaëlle puisqu’elle n'est pas une personnalité publique. Sans doute mes confrères qui l’ont fait ont-ils peser le pour et le contre. Qu’ils soient conscients qu’un nom jeté en pâture par les médias équivaut à une condamnation : qui prendra le risque d’employer Gaëlle S. malgré ses compétences en droit et en sciences politiques, maintenant qu’une simple recherche sur Google fait remonter des dizaines d’articles consacrés à cette affaire ?
Au passage, je m’étonne également que des journalistes identifient clairement une personne quand cela les arrange alors qu’à maintes reprises les tweets de Gaëlle S ont été repris dans des articles qui prétendaient prendre le pouls de la twittosphère. Personne à l’époque ne mentionnait son attache partisane quand ses messages ciblaient Joëlle Milquet ou Michel Daerden et étaient reproduits dans des quotidiens, ce qui m’a toujours mis mal à l’aise. La vérité est que notre twittosphère est sous l’influence de quelques propagandistes facilement identifiables mais le plus souvent les journalistes font semblant de ne pas le savoir, c’est trop facile de prétendre avoir un échantillon représentatif sous la main. Un peu de précision, de rigueur et de distance avec les témoignages anonymes ne feraient pas de tort à ma profession.
3) Le MR lorgne l’électorat catholique
Interrogé par téléphone par la RTBF pour justifier le licenciement de sa collaboratrice Charles Michel a indiqué que le tweet en question est
« en transgression totale avec les valeurs que le MR prône (…) le respect pour les religions et le fait de croire ou ne pas croire est un des éléments fondamentaux que le MR défend depuis des années ». En intervenant ainsi le président de parti tente de donner un sens politique au licenciement et nous offre une possibilité de lecture qui va au delà du traitement préventif de la crise mentionné plus haut. Il ne s’agit plus d’étouffer une affaire avant qu’elle ne dégénère mais de lui donner un sens. Celui-ci est limpide :
laïc à son origine, le MR ne veut aujourd’hui pas choquer un électorat catholique qui l’intéresse fortement.
On entend très souvent des mandataires, notamment au MR, stigmatiser ce qu’ils appellent un vote communautaire. Leur président, avec ce message, envoie pourtant un message au monde catholique qui se range dans la même catégorie : amis catholiques, le parti libéral a changé, nous ne sommes plus vos ennemis. Derrière le tweet de Gaëlle apparaît un des enjeux de la campagne à venir coté wallon : les libéraux entendent capter une partie de l’électorat qui traditionnellement vote pour la famille sociale-chrétienne. Pour cela les libéraux doivent afficher un profil religieusement lisse. Le contraire d’un tweet provocateur.