Au carrefour de la politique et de la culture... Belgique, Bruxelles, la communication, le pouvoir, les idées, le théâtre ou la musique ... le blog perso du journaliste Fabrice Grosfilley
24 janvier 2019
Aka Moon, l’enthousiasme intact
16 janvier 2019
Benoit Lutgen et le départ inévitable
Reste donc le choix du moment. Un coup de tête impulsif comme Benoît Lutgen les affectionne railleront ses détracteurs. Il y a un peu de cela : depuis son accession à la présidence Benoit Lutgen pratique volontiers l’art du contre-pied, et n’informe qu’un entourage très restreint. Le président consulte un peu, rumine beaucoup et surprend toujours. Mais croire que ce départ est irréfléchi serait une erreur. Il est, au contraire, la conséquence logique des actes posés par le président partant.
Comme toujours en politique les jugements manichéens n’offrent qu’une vue partielle. Benoit Lutgen avait pour objectif, atteint, de changer l’image d’un CDH au centre gauche, devenu un parti urbain et ouvert à la diversité, pour le repositionner plus près de l’électorat wallon et rural. Il en a payé le prix en terme électoral (les sondages ne sont pas bons, surtout à Bruxelles, et si le parti s’est maintenu dans certaines bourgades wallonnes, son déclin est loin d’être enrayé) et surtout en terme d’image personnelle. Car c’est bien de cela dont il s’agit. La difficulté de la famille centriste (on disait social-chretienne il y a 15 ans encore) à retrouver une position originale et solide dans l’offre politique contemporaine pèse lourdement sur le sort peu enviable de ses premiers de cordée.
La présidence de Benoit Lutgen pourrait se résumer en deux séquences particulièrement fortes. La première en 2014, alors que les négociations régionales ont permis au CDH de monter dans les exécutifs régionaux, le président du CDH ne veut pas entendre parler d’une coalition avec la NVA au fédéral. L’affrontement avec Charles Michel se fera sur les plateaux de télévision. Benoit Lutgen y apparaît déterminé, ses attaques sont frontales, viriles. Question de principe martèle-t-il, genre la NVA c’est le démantèlement de la Belgique, ils ne passeront pas par moi. Seconde séquence forte, en 2017. Le président du CDH voit que son parti n’en finit pas de s’abîmer dans l’exercice du pouvoir. Il déclare le PS indigne et décide de changer de partenaire. Brusquement, et apparement sans sommation. Une trahison pour les socialistes et une aubaine pour les libéraux.
Il faudra attendre les prochaines élections pour tirer le bilan comptable de la présidence Lutgen. Sur le plan de l’image si l’essentiel était de se « descotcher » du PS, le sparadrap n’existe plus, les compteurs ont été remis à zéro, la présidence est un succès. S’il s’agissait de se mettre en position de continuer à peser sur le cour des choses en participant aux majorités à venir, on peut en douter. En se brouillant avec Charles Michel pour mieux se jeter dans les bras de son parti par la suite, en déclarant la NVA infréquentable en début de législature pour finalement se fâcher avec le PS ensuite (même si ce n’est pas le même niveau de pouvoir), Benoît Lutgen s’était personnellement mis dans une situation intenable. Humainement compliquée et illisible pour le grand public. Négocier avec un nationaliste flamand ou un socialiste francophone après les prochaines élections ne lui aurait pas été aisément possible. Maxime Prévôt, au caractère plus rond et aux déclarations plus prudentes pourra faire l’un et l’autre.
La cohérence entre ces deux séquences fortes me direz-vous ? Benoit Lutgen a soldé l’héritage de Joëlle Milquet. C’est ce que lui demandait le bureau du CDH. Au final son retrait est moins à contretemps qu’il n’y parait. La chute de la majorité suédoise et le positionnement clairement populiste et flamand de la NVA ont ouvert une nouvelle séquence. Il faut redéfinir stratégies et positions. C’est vrai pour tous les états-majors, pas seulement au CDH. Avec une barbe de trois jours et une expression moins fluide qu’à l’accoutumée l’homme a déjà tourné la page. Pas par caprice. Mais parce qu’il lui était difficile d’aller plus loin.
15 janvier 2019
Eric Legnini, le pianiste aux baskets rouges remet du jazz dans son groove
C'est un retour à la maison. Comme si on déposait ses valises sur le seuil, après un long voyage. Les pérégrinations d’Eric Legnini ne l'ont pas emmené bien loin. Du jazz il était passé au groove, du groove au funk. Ses deux précédents albums, The Vox (récompensé aux victoires de la musique) et Waxx Up empruntaient ces chemins, comme des pérégrinations, des détours, des respirations, ou mieux, un voyage initiatique où l’on change de continent pour enrichir sa propre culture et renouveler son point de vue sur le monde.
Eric Legnini est de retour au jazz. Oubliés les voix planantes (celles de Yaël Naim ou Mathieu Boogaert, Michèle Willis figuraient, par exemple sur ses derniers enregistrements ), les rythmes syncopés, la batterie, les cuivres. Le pianiste liégeois aspire à plus de dépouillement. Son piano, un guitariste, un contrebassiste, point.
Le concert qu’il a donné au théâtre Marni dans le cadre du River Jazz Festival annonce donc une nouvelle direction. Parti de Liège (pardon, de Huy précisent les puristes), monté à Paris, passé par New-York, redescendu à Bruxelles pour être prof au conservatoire. Comme pour chaque voyage on ne sait pas si le retour à la maison Jazz est définitif ou juste une escale. D’ailleurs n’allez pas croire qu’Eric Legnini revient pour reproduire la musique des autres. Le garçon a bien joué avec Toots Thielemans, Éric Lelann ou les frères Belmondo, il pourrait. Mais non. Pas de standards, mais un ou deux titres anciens de son propre répertoire, et des nouvelles partitions. C’est jazz dans la forme mais groove, plus que swing, dans la pulsation. On sent l’influence de la soul, mais aussi de la bossa. Les arpèges Legniniens coulent comme une cascade ininterrompue, de boucle répétitive en boucle répétitive. Un peu comme si Erikha Badu rencontrait Jobim avec la complicité de Philip Glass. Le style est décontracté, très belge (ha, ces baskets rouges, qu’on oserait pas porter dans un chic club parisien mais que nos jazzmen de Toine Thys à Legnini adorent) les prises de parole limitées au minimum (tant mieux, on est là pour la musique). Le tempo est enlevé (parfois un poil trop, comme sur ce blues qui frôle l’excès de vitesse) les impros bien cadrées, et les partenaires (Thomas Brammerie à la contrebasse et Ricky Grasset à la guitare) se montrent à la hauteur. Eric Legnini annonce qu’il y aura peut être un album à l’automne prochain. Peut-être ? A l’automne seulement ? On savoure notre chance d’avoir entendu cette prestation. Et on prie les maisons de disque de se hâter.
27 novembre 2018
Emmanuelle Praet : les médias, la politique et les fake news
15 octobre 2018
Communales : 5 enseignements pour la presse et les partis politiques
C’est l’usage après chaque élection : tenter de tirer les enseignements de scrutin. Politologues, journalistes, éditorialistes ou commentateurs de tout poil s’y exercent avec plus ou moins de talent. Les mauvaises habitudes ne se perdent pas facilement : puisque j’ai longtemps officié dans ce registre pour mes employeurs précédents, je ne résiste pas à la tentation d’ajouter ma petite contribution, en me concentrant sur le traitement médiatique de l’actualité politique.
Les sondages ne visent pas juste
C’est une constante. Avant chaque scrutin les instituts de sondage sous-estiment le score du Parti Socialiste. Depuis 20 ans que j’observe la vie politique de près côté francophone cela se vérifie à chaque fois. Cela ne veut pas dire que le PS réalise un bon score, loin de là, il n’a même jamais été aussi bas en Wallonie, mais la bérézina annoncée n’a pas eu lieu. Les sondeurs n’ont pas vu non plus que le Mouvement Réformateur serait sanctionné. En revanche, ils avaient bien anticipé la percée du PTB, même si celle-ci avait été un petit peu surestimée ces derniers mois, ainsi que les difficultés du CDH.
Les bourgmestres cachent la forêt, ou son absence
Dans une soirée électorale il faut savoir communiquer. Surtout quand les résultats ne sont que partiellement connus ou en grande partie défavorables. Le CDH aura réussi à sauver les meubles à grand coup de symboles. Alors que le parti centriste/humaniste est en net recul, le maintien de Bastogne et Namur dans son giron suffit à faire passer la soirée de la case dépression à la case soulagement. Cette perception n’est pas forcément correcte : il y a bien le feu dans la famille CDH.
Le MR n’a pas cette chance : la perte de 3 mayorats en région Bruxelloise et quelques déconvenues en Brabant-Wallon, fief bleu par excellence, disent assez bien que le parti du premier ministre est en difficulté.
Côté vert la multiplication des bourgmestres (une dizaine, c’est la progression qui est significative pas la valeur absolue) est plus qu’un symbole de soirée électorale. C’est une perspective d’enracinement plus durable dans la vie politique locale, qui a souvent été le talon d’Achille de ce parti et l’une des causes de son instabilité électorale (accessoirement cela va recréer de l’emploi pour un parti qui en avait beaucoup perdu, je sais, vous n’y pensiez pas, mais c’est ça aussi la politique).
Enfin si on souligne beaucoup la percée, réelle, des verts, celle du PTB n’est pas moins spectaculaire. Mais l’absence de bourgmestre du parti de la gauche de la gauche et sa difficulté à monter dans des exécutifs rendent cette progression moins tangible.
L’immigration n’est pas un sujet local
Les sorties à répétion de Théo Francken sur le sujet. Les sondages qui reviennent régulièrement sur la thématique. La stratégie délibérée de la NVA de faire de « l’identité » un thème de campagne. La forte présence du Parti Populaire sur les reseaux sociaux. La radicalisation du discours, y compris au MR, sur le sujet, par exemple chez Alain Courtois. Le débat sur le port du voile ou les écoles musulmanes qui reviennent aussi souvent qu’une tarte à la crème sur le visage de BHL au début des années 2000. L’hysterie médiatique autour de ces thématiques censées faire vendre du papier ou gagner des points d’audimat, avec un affolement généralisé autour des listes Islam par exemple. Tout cela n’aura pas profité aux promoteurs de ces questions. La NVA se tasse et le MR recule, Alain Courtois est clairement sanctionné, le parti Islam perd ses quelques élus. La paranoïa identitaire est hors sujet pour les élections communales. À Bruxelles 3 bourgmestres sont désormais issus de familles dont l’histoire est liée aux grandes vagues d’immigration, tout un symbole. Le parti qui semble le plus proche des citoyens qui accueillent des réfugiés (je veux parler d’Ecolo) sort grand gagnant. En Flandre les électeurs les plus radicaux ont préféré retourner vers le Belang. Les partis comme les médias qui font leur choux gras des questions d’immigration devraient prendre le temps de faire un arrêt sur image et un brin d’introspection (je sais que c’est un vœu pieux et qu’on sera reparti dans ces travers dans trois mois mais c’est mon côté utopiste).
N’est pas tenor qui veut
La suppression de l’effet dévolutif de la case de tête et la désignation du Bourgmestre au plus fort score dont désormais sentir leurs pleins effets en Wallonie (la région bruxelloise n’a pas adopté les mêmes règles). Et cela fait des victimes. Au PS Elio Di Rupo est déboulonné (volontairement ou pas, on demandera le renfort d’un psychanalyste) par Nicolas Martin et surtout Rudy Demotte écarté par son camarade challenger Paul-Olivier Delannois.Au CDH René Collin ne sera pas bourgmestre. Au MR François Bellot et Pierre-Yves Jeholet sont battus, tout comme Marie-Christine Marghem. Au delà d’une sanction, claire, des ministres et donc des politiques mises en place au fédéral et à la région wallonne, c’est la confirmation que la Belgique est une terre de municipalistes. Il vaut mieux avoir un ancrage local puis se lancer à l’assaut d’une carrière ministérielle que prétendre faire le parcours dans l’autre sens ... souvent l’inverse de ce qui se passe en politique française. Le parachutage n’est pas dans les coutumes belges et l’absence du terrain local pour cause de ministère rédhibitoire.
La Belgique a deux boussoles
Un tassement du PS largement compensé par la percée écologiste et le grand bond en avant du PTB. Une sanction du MR et du CDH : l’électeur francophone pose clairement un choix de gauche. Les partis dit « progressistes » sortent renforcés au sud du pays.
Un tassement de la NVA largement compensé par le rebond du Vlaams Belang, un bon comportement du CD&V, un recul du SPA, le PVBA qui ne décolle pas : l’électeur flamand fait le choix de la droite, parfois même de la droite radicale, avec une gauche qui n’a plus voix au chapitre.
Ces deux choix de société, à l’opposé l’un de l’autre, augurent de négociations difficiles si les choix locaux se confirment lors des scrutins régionaux et nationaux de l’an prochain. Vouloir informer, débattre, analyser en adoptant un point de vue national devient mission impossible.
14 octobre 2018
On peut être à la fois au groove et au Moulin
En première partie Philip Catherine recrée l’album Stream. Il faut savourer la portée historique de ce moment. Certes Stream a été enregistré à l’époque avec Marc Moulin aux claviers, il signe d’ailleurs plusieurs compositions, et c’est la (bonne ) raison pour laquelle Flagey et Musique 3 ont demandé au guitariste de le recréer fidèlement sur scène. Mais c’est aussi et surtout le premier album de Philip Catherine sous son nom et l’hommage devient double (on ne souligne pas assez qu’après la disparition de Toots Thielemans il est le dernier monstre sacré du jazz belge, à la fois sensible instrumentiste mais aussi formidable compositeur). La collaboration entre Catherine et Moulin se poursuivra. Trois ans après Stream, Marc Moulin produit « September man », l’album qui lance Philip sur la scène internationale, et qu’on a pu découvrir en live cet été au Middelheim à Anvers avec les musiciens d’époque dont un Palle Mikkelborg bluffant de grâce. Au total Marc Moulin produit 4 albums de Philip Catherine (Stream ayant été produit par un certain ... Sacha Distel).
Ce samedi soir seul Philip Catherine était donc encore sur scène pour interpréter une musique qui reste imprégnée du son et des rythmes de l’époque (on est en 1971 et l’influence du jazz rock est explosive ) mais il a su, comme souvent, s’entourer de musiciens qui rendent grâce à l’album d’origine. Un bluffant Federico Pecorari à la basse électrique, un toujours aussi véloce Stéphane Galland (on a écrit un jour sur ce blog que le batteur d’Aka Moon battait double , l’impression se confirme à chaque fois ) Dree Peremans assurant le trombone et Nicola Andrioli, toujours sensible, relevant le lourd défi de remplacer Marc Moulin.
Comme toujours la musique de Catherine est aérienne et lyrique... la reprise de « Marc Moulin on the beach » , morceau qui ne figure pas sur l’album mais écrit plus tard étant sans doute le moment le plus touchant.
Le jazz, mais pas seulement, et peu importe l’étiquette. Marc Moulin ne se résume évidement pas à ce jazz qui, bien que novateur a l’époque, sonne si classique aujourd’hui. La claque viendra donc en seconde partie de soirée. Avec Stuff, le groupe emmené par Lander Gyselinck qui est aussi le fabuleux bateur du LAB trio, on est à la frontière du jazz et de l’électro. Un saxo électronique ( Andrew Claes ) une basse funky et efficace (Druez Laheye) des samples qui n’hésitent pas à utiliser la voix de Marc Moulin (Mixmonster Menno) et des claviers qui sont là pièce maîtresse de cette musique à la fois si jazz et si moderne (Joris Caluwaerts).
Avec Stuff c’est la période Télex de Moulin qui saute à nos oreilles. Mais c’est mieux qu’un hommage, c’est une modernisation. Les jeunes jazzmen flamands ajoutent au groove des années 80 la transe hypnotique de la techno. Weather Reaport croise l’acid house, la caisse claire de Gyselinckx assure un beat fascinant autour duquel s’élève une cathédrale musicale. Le quintet excelle dans l’art du ralenti quand le tempo semble se déconstruire et que les uns et les autres se jouent du chaos qu’ils viennent de mettre en place. La reprise de Moscow Discow est d’anthologie.
Musique 3 à eu la bonne idee de capter cette soirée. Que vous soyez fan de jazz ou avide de découvrir une musique plus moderne qui ne tombe pas dans la facilité de la boucle répétée à l’infinie, tous les amateurs de groove trouveront de quoi s’épater les tympans et réchauffer le cœur.
https://www.rtbf.be/auvio/detail_concert-du-soir?id=2409048
Si vous êtes pressés : le concert de Stuff est à 2h10, la reprise de Moscow Discow à 2h57.
Entre les deux concerts une table ronde animée par Philippe Baron pour mieux comprendre la de Marc Moulin.
29 septembre 2018
Fabrice Murgia, Ann Pierlé et 9 femmes inventent le making off de Sylvia Plath
09 septembre 2018
Le moment antiraciste sera-t-il plus qu’un moment ?
22 avril 2018
Le Jazz est un combat... que les belges affrontent en bande
Cet esprit de compétition est-il indispensable pour atteindre un haut niveau ? Je me garderai de répondre de manière catégorique, en citant 3 ensembles qui m’ont surpris par leur cohérence et leur esprit de groupe. Le groupe de Thomas Champagne, dont le CD fut présenté au théâtre Marni il y a déjà quelques mois (oui cette chronique est aussi l’occasion pour le chroniqueur négligent de rattraper un peu de son retard). Officiellement Thomas est le leader d’une formation qui porte son nom. Mais sur scène le saxophoniste partage l’avant plan avec le remarquable Guillaume Vierset. Le guitariste prend au final la même place que le saxophoniste. Avec sa coiffure et son look soignés il semble débarquer de la scène pop anglaise. Et on se rend compte que cet esprit rock/pop où les musiciens répètent des mois inlassablement quelques mesures binaires imprègne notre culture. Efficace et cohérent comme un groupe de rock, c’est ce qu’on s’était dit en écoutant les agréables mélodies de Thomas et son quartet. Derrière les deux solistes, la rythmique (Ruben Lamon, Alain Deval, look plus proche des Clashs que de Louis Armstrong) déménage. Ce n’est pas le saxophoniste contre ses musiciens, plutôt du 2 contre deux. Si le trio Etievenart est une corrida, Random House est un match de basket, rapide, intensif, limpide. Le leader Champagne dompte ses musiciens caviar, c’est du luxe, un peu de calme et beaucoup de volupté.

