29 janvier 2019

Next Ape : quand Antoine Pierre emprunte le chemin de Portishead



Le projet commence par une carte blanche. Lorsque le théâtre Marni, dans le cadre d’un festival, propose au batteur Antoine Pierre de monter un projet original. Le jeune liégeois saisit l’occasion : troquer son costume de jazzmen pour monter un groupe aux frontières du trip hop et du rock.  Cela aurait pu être une soirée unique. Elle fut tellement enthousiasmante que c’est désormais un groupe et un premier album (il sera présenté le 13 février à Bozar, moment à ne pas rater).

Il faut dire qu’Antoine Pierre a l’art de savoir s’entourer. Et de tirer le meilleur de ses partenaires. Next Ape (le prochain singe) est donc une combinaison inattendue de deux  jazzmen belges (Antoine Pierre et le guitariste  Lorenzo Di Maio), d’une chanteuse hongroise (Veronika Harsca)  et d’un clavier luxembourgeois (Jerome Klein, explorateur inclassable qu’on a pu voir au Nancy Jazz Pulsations). Ne cherchez pas le swing ou l’influence du be-bop. La musique est délibérément carrée, le rythme définitivement binaire. L’esprit du jazz c’est aussi de marier les influences, de réinventer sa musique en y incorporant de nouveaux matériaux, en s’éloignant de l’héritage orthodoxe.  

En cinq titres Next Ape propose une synthèse de ce qui se produit de mieux sur la scène musicale des quinze dernières années. L’influence du trip hop et de Portishead en particulier  saute aux oreilles des le premier titre (Undone ) : une basse lancinante, hypnotique, la voix cristalline de Veronika Harsca qui ose les vocalises, les roulements de caisse claire. L’influence de Portishead est aussi très sensible sur le deuxième  (le  sautillant The New Three Monkeys) et le troisième titre (le très beau et planant A Robot Must) : entrée progressive des instruments, voix parlée puis chantée, basse profonde minimaliste, mise en valeur des cymbales, mais on y croise aussi des réminiscences de Susan Vega et une atmosphère que ne renierait pas Mélanie De Biasio. L’ambiance  est sombre, le climat anxieux comme un journal télévisé de 2019. Le 4ieme  morceau (Alarm Clock) est délibérément rock, et nous emmène sur les terres des Gorillaz ou Oasis, guitare saturée à souhait et tempo élevé, hit potentiel. 

À la deuxième écoute, vous trouverez  bien des traces de jazz (des vocalises, des changements de rythmes, des harmoniques), mais c’est bien un album pop-rock que les 4 musiciens proposent ici. Au petit jeu des filiations on  pense encore  à Hooverphonic, à Massive Attack, et on se dit que les 5 titres (A Robot Must est proposé en deux versions ) pourraient bien rencontrer un succès comparable. L’enjeu est donc d’importance. 


Si on ose une comparaison Next Ape pourrait être à Antoine Pierre ce que Stuff est à Lander Gyselinck. Les deux batteurs belges, l’un francophone et l’autre flamand, excellents rythmiciens et compositeurs tous les deux, se sont affirmés comme les espoirs de la jeune scène jazz belge. Antoine Pierre a acquis sa notoriété par des collaborations avec Philippe Catherine ou Tom Barman. Lander Gyselinck a conquis les puristes avec le LAB trio. Mais le jeune flamand a une longueur d’avance sur les dance floor, avec Stuff, une musique dansante mais intelligente qui séduit bien au delà des habitués des clubs de jazz. Next Ape pourrait connaître le même destin. Antoine Pierre pourrait avoir en 2019 un pied dans la programmation de Musique 3 et l’autre dans celle de Pure FM. C’est tout le mal qu’on lui souhaite. Et nous, on écoutera les deux. 

26 janvier 2019

Urbex, l’émotion a/à son rythme 

Le coup de foudre n’est pas toujours automatique. Ni réciproque. Mais parfois cela vaut la peine de persévérer. En amour comme en musique.

À là première écoute  de « sketchs of nowhere » l’album du collectif Urbex j’avoue que j’étais resté dubitatif. Est-ce que tout cela n’est pas un peu compliqué ? Certes il y a des combinaisons de rythmes intéressantes mais ces compositions sophistiquées ne font-elles pas plus plaisir aux musiciens qui les jouent qu’au public qui les écoute ? L’interrogation était d’autant plus légitime qu’Antoine Pierre est à l’évidence un batteur à suivre, que ses concerts sont convaincants, qu’il est ici magnifiquement entouré, et qu’un premier concert d’Urbex, avant l’album, nous avait complément scotché.


En amour comme en musique il faut donc ne pas se figer sur une première impression. Réécouter l’album. Et surtout, puidqu’on parle de Jazz, aller voir les artistes en concert. C’est dans une salle, pas trop grande de préférence, qu’on ressentira le mieux l’énergie et la sensibilité de la musique. Au contact visuel des musiciens qu’on devenira leur plaisir ou leur souffrance, leur engagement ou leur sacerdoce.

J’ai donc vu Urbex à trois reprises pour comprendre ce qu’on pourrait essayer d’en écrire. À Liège et à Bozar dans une formule proche de l’album, assez étoffée donc, avec Toine Thys et Ben Van Gelder aux saxophones et Frédéric Malenpré aux percussions. Au centre Senghor (Etterbeek) dans une formule plus réduite mais avec le flûtiste Magic Malik.
J’ai donc vu trois concerts très  différents et j’y ai éprouvé un plaisir grandissant. Je ne sais pas dire si c’est mon oreille qui se forme ou si la musique évolue dans une direction qui me plait davantage. Les compositions d’Antoine Pierre sont comme un assemblage de strates complexes et extrêmement travaillées. La basse de Félix Zurstrassen, discrète mais solide, plante un rythme lancinant. Il y a de la transe techno dans cette pulsation sur laquelle le batteur pose ses ornementations. Un solo d’Antoine Pierre est toujours un moment fort. Le guitariste Bert Cools appose des couches d’harmonie et d’effets, comme  un coloriste avec de grands aplats de couleur, c’est doux, parfois très contemporain, parfois avec un parfum des annnees 70. Braam De Looze agit dans le même registre, même si on regrette que ce pianiste si subtil ne soit pas toujours suffisamment audible dans une aussi grande formation.

Au troisième étage de l’exploration urbaine les souffleurs. Tous talentueux. Steven Delannoye ou Toine Thys parfaitement  à l’aise. Jean-Paul Estievenart aussi. Si Antoine Pierre est le moteur d’Urbex, le trompettiste en est le supplément d’âme. Omniprésent, il pose les thèmes et déroule des improvisations époustouflantes.
Ajoutez des invités capables de sortir des solos d’exception. Frederic Malempré et son univers de rythmes et de bruitages (ha, la bassine d’eau). Magic Malik le flûtiste  ( de son vrai nom Malik Mezzadri, ancien membre du groupe de reggae Human Spirit ensuite converti au jazz) qui alterne flûte et chant et une technique mixte, le growl, qui consiste à chanter ou parler dans sa flûte. Au Senghor l’apport de l’invité magnifiait encore les créations d’Urbex. Un clin d’œil au Miles Davis période électrique, avec la furie du rythme et de la révolte,  et  quelques perles de douceurs  (« aux contemplatifs » par exemple, un des plus beaux thèmes de l’album) on sent que la palette est étendue. Suffisamment  pour qu’on attende avec envie, le prochain tableau, riche de de ce que l’on a déjà entendu et sans savoir à l’avance ce que l’on va découvrir. Il ne faut pas forcément partir d’un coup de foudre pour que le désir soit durable. 

24 janvier 2019

Aka Moon, l’enthousiasme intact


On les avait quitté fin 2017, début 2018. Aka Moon était alors en pleine célébration : 25 ans de carrière, un coffret souvenir, un nouvel album, un anniversaire qui s’offrait la tournée des grands ducs (du Festival Jazz à Liège à Bozar en passant par une double soirée à  la Jazz Station) avec le soutien indéfectible du public et  l’admiration de la critique. Un an plus tard nous retrouvons Aka Moon sur la scène du Marni. Même  sans anniversaire, la musique d’Aka Moon a  le goût du champagne. L’explosion du bouchon pour vous réveiller, la fraîcheur pour vous désaltérer, la finesse des bulles pour titiller vos neurones, une  musique  festive, intelligente, distinguée. 

Au centre Michel Hatzigeorgiou, le bassiste. L’homme se penche sur sa basse, l’épouse, tourne autour. La danse est sensuelle, le visage expressif. La pulsation est constante. Vélocité, rythme et puissance. Dans ses moments de grâce, et ce concert au Marni en était un, Hatzigeorgiou tutoie Jaco Pastorius. Mieux, c’est un guitare hero façon Hendrickx qui oublie qu’il n’a que 4 cordes et pas 6 et aurait emprunté l’ampli de Motorhead. De la grosse basse qui tache et ne déteste pas un peu de distortion, mais aussi des accords et des harmoniques. À lui seul Michel Hatzigeorgiou place déjà Aka Moon dans son registre : celui d’un jazz fusion, qui a assimilé depuis longtemps l’efficacité funk et l’énergie du rock, pour y greffer des influences plus subtiles. L’Afrique (Aka Moon tire son nom d’un voyage à la rencontre de la culture pygmée) bien sûr, mais aussi l’Inde, l’Europe centrale, les Caraïbes... D’un mouvement de tête Hatzigeorgiou indique à ses partenaires la reprise du thème ou un changement de tempo. Son engagement est total, jusqu’à s’écorcher des   doigts qu’on imagine pourtant endurants.  Quand le bassiste  assure des fondations aussi hautes, ses partenaires ne peuvent qu’ériger des cathédrales. 

 À droite Stephane Galland excellent dans la juxtaposition des rythmes. Ralentissements et accélérations épousent les traits du bassiste. Le tempo est déstructuré pour être mieux repris. On reste avec ses baguettes en suspend, souffle coupé, avant de retomber sur le temps. Frissons garantis. On a déjà écrit de ce batteur qu’il en valait deux. Sa rapidité nous le confirme à chaque audition. 

À gauche le sax de  Fabrizio Cassol. Aérien, lyrique, chantant, au son parfait. À l’énergie de ses compagnons il ajoute la créativité et la mélodie. Au champagne ajoutez du caviar. Et notez les sourires sur les visages. Ces trois là restent heureux de jouer ensemble. Ça se voit, ça s’entend. Aka Moon est en route vers ses 30 ans. N’attendez pas les anniversaires, ce serait gâcher.

16 janvier 2019

Benoit Lutgen et le départ inévitable

Solitaire et secret, il sera resté imprévisible jusqu’au bout. Avec une opération de com rondement menée (la une de presque tous les quotidiens -sauf l’Echo - et des interviews dans le Soir, la Libre, l’Avenir, un passage sur la Première, bref un strike, surtout quand l’embargo n’est rompu qu’à 23 heures, une performance) Benoit Lutgen aura donc surpris les commentateurs. Pas sur le fond : son départ de la présidence était inscrit dans les astres, l’hypothèse avait déjà été évoquée à plusieurs reprises. Mais on l’attendait plus tôt (dans la foulée des communales) ou plus tard (après les prochaines élections). Le nom du successeur le plus probable, Maxime Prévôt, était connu depuis longtemps. A vrai dire le CDH n’a pas beaucoup de choix. Catherine Fonck ou Celine Fremault manquent d’assises, André Antoine , Benoit Cerexhe, René Colin et même Carlo Di Antoine n’incarnent pas l’avenir. Bref, tant que Melchior Wathelet ne tenterait pas un come back en politique l’affaire était entendue. Prévôt est le seul à appartenir à la bonne génération et à avoir démontrer la capacité de gestion, la surface électorale et la solidité médiatique nécessaires à la fonction. 

 Reste donc le choix du moment. Un coup de tête impulsif comme Benoît Lutgen les affectionne railleront ses détracteurs. Il y a un peu de cela : depuis son accession à la présidence Benoit Lutgen pratique volontiers l’art du contre-pied, et n’informe qu’un entourage très restreint. Le président consulte un peu, rumine beaucoup et surprend toujours. Mais croire que ce départ est irréfléchi serait une erreur. Il est, au contraire, la conséquence logique des actes posés par le président partant.

 Comme toujours en politique les jugements manichéens n’offrent qu’une vue partielle. Benoit Lutgen avait pour objectif, atteint, de changer l’image d’un CDH au centre gauche, devenu un parti urbain et ouvert à la diversité, pour le repositionner plus près de l’électorat wallon et rural. Il en a payé le prix en terme électoral (les sondages ne sont pas bons, surtout à Bruxelles, et si le parti s’est maintenu dans certaines bourgades wallonnes, son déclin est loin d’être enrayé) et surtout en terme d’image personnelle. Car c’est bien de cela dont il s’agit. La difficulté de la famille centriste (on disait social-chretienne il y a 15 ans encore) à retrouver une position originale et solide dans l’offre politique contemporaine pèse lourdement sur le sort peu enviable de ses premiers de cordée.

 La présidence de Benoit Lutgen pourrait se résumer en deux séquences particulièrement fortes. La première en 2014, alors que les négociations régionales ont permis au CDH de monter dans les exécutifs régionaux, le président du CDH ne veut pas entendre parler d’une coalition avec la NVA au fédéral. L’affrontement avec Charles Michel se fera sur les plateaux de télévision. Benoit Lutgen y apparaît déterminé, ses attaques sont frontales, viriles. Question de principe martèle-t-il, genre la NVA c’est le démantèlement de la Belgique, ils ne passeront pas par moi. Seconde séquence forte, en 2017. Le président du CDH voit que son parti n’en finit pas de s’abîmer dans l’exercice du pouvoir. Il déclare le PS indigne et décide de changer de partenaire. Brusquement, et apparement sans sommation. Une trahison pour les socialistes et une aubaine pour les libéraux. 

 Il faudra attendre les prochaines élections pour tirer le bilan comptable de la présidence Lutgen. Sur le plan de l’image si l’essentiel était de se « descotcher » du PS, le sparadrap n’existe plus, les compteurs ont été remis à zéro, la présidence est un succès. S’il s’agissait de se mettre en position de continuer à peser sur le cour des choses en participant aux majorités à venir, on peut en douter. En se brouillant avec Charles Michel pour mieux se jeter dans les bras de son parti par la suite, en déclarant la NVA infréquentable en début de législature pour finalement se fâcher avec le PS ensuite (même si ce n’est pas le même niveau de pouvoir), Benoît Lutgen s’était personnellement mis dans une situation intenable. Humainement compliquée et illisible pour le grand public. Négocier avec un nationaliste flamand ou un socialiste francophone après les prochaines élections ne lui aurait pas été aisément possible. Maxime Prévôt, au caractère plus rond et aux déclarations plus prudentes pourra faire l’un et l’autre. La cohérence entre ces deux séquences fortes me direz-vous ? Benoit Lutgen a soldé l’héritage de Joëlle Milquet. C’est ce que lui demandait le bureau du CDH. Au final son retrait est moins à contretemps qu’il n’y parait. La chute de la majorité suédoise et le positionnement clairement populiste et flamand de la NVA ont ouvert une nouvelle séquence. Il faut redéfinir stratégies et positions. C’est vrai pour tous les états-majors, pas seulement au CDH. Avec une barbe de trois jours et une expression moins fluide qu’à l’accoutumée l’homme a déjà tourné la page. Pas par caprice. Mais parce qu’il lui était difficile d’aller plus loin.

15 janvier 2019

Eric Legnini, le pianiste aux baskets rouges remet du jazz dans son groove

C'est un retour à la maison. Comme si on déposait ses valises sur le seuil, après un long voyage. Les pérégrinations d’Eric Legnini ne l'ont pas emmené bien loin. Du jazz il était passé au groove, du groove au funk. Ses deux précédents albums, The Vox (récompensé aux victoires de la musique) et Waxx Up empruntaient ces chemins, comme des pérégrinations, des détours, des respirations, ou mieux, un voyage initiatique où l’on change de continent pour enrichir sa propre culture et renouveler son point de vue sur le monde. Eric Legnini est de retour au jazz. Oubliés les voix planantes (celles de Yaël Naim ou Mathieu Boogaert, Michèle Willis figuraient, par exemple sur ses derniers enregistrements ), les rythmes syncopés, la batterie, les cuivres. Le pianiste liégeois aspire à plus de dépouillement. Son piano, un guitariste, un contrebassiste, point. Le concert qu’il a donné au théâtre Marni dans le cadre du River Jazz Festival annonce donc une nouvelle direction. Parti de Liège (pardon, de Huy précisent  les puristes), monté à Paris, passé par New-York, redescendu à Bruxelles pour être prof au conservatoire. Comme pour chaque voyage on ne sait pas si le retour à la maison Jazz est définitif ou juste une escale. D’ailleurs n’allez pas croire qu’Eric Legnini revient pour reproduire la musique des autres. Le garçon a bien joué avec Toots Thielemans, Éric Lelann ou les frères Belmondo, il pourrait. Mais non. Pas de standards, mais un ou deux titres anciens de son propre répertoire, et des nouvelles partitions. C’est jazz dans la forme mais groove, plus que swing, dans la pulsation. On sent l’influence de la soul, mais aussi de la bossa. Les arpèges Legniniens coulent comme une cascade ininterrompue, de boucle répétitive en boucle répétitive. Un peu comme si Erikha Badu rencontrait Jobim avec la complicité de Philip Glass. Le style est décontracté, très belge (ha, ces baskets rouges, qu’on oserait pas porter dans un chic club parisien mais que nos jazzmen de Toine Thys à Legnini adorent) les prises de parole limitées au minimum (tant mieux, on est là pour la musique). Le tempo est enlevé (parfois un poil trop, comme sur ce blues qui frôle l’excès de vitesse) les impros bien cadrées, et les partenaires (Thomas Brammerie à la contrebasse et Ricky Grasset à la guitare) se montrent à la hauteur. Eric Legnini annonce qu’il y aura peut être un album à l’automne prochain. Peut-être ? A l’automne seulement ? On savoure notre chance d’avoir entendu cette prestation. Et on prie les maisons de disque de se hâter.

27 novembre 2018

Emmanuelle Praet : les médias, la politique et les fake news

C’est une curieuse séquence, mais elle est sans doute symptomatique de la confusion qui s’est emparée de notre époque. Emmanuelle Praet, journaliste de presse écrite reconvertie en chroniqueuse  de radio et  télévision (et conseillère en communication sur le côté ) est donc suspendue par RTL-TVI à la suite d’une sortie très approximative sur la fiscalité verte et défendue depuis lors par une partie du public et du monde politique qui demande sa réintégration. Que le cœur de la chroniqueuse penche très nettement à droite et que ses soutiens, qui vont de Théo Francken à Charles Michel, appartiennent à cette famille de pensée n’est pas une surprise et n’est pas le problème. En revanche les propos de la chroniqueuse et les arguments de ceux qui demandent sa réintégration méritent qu’on les décortique. 

Les faits d’abord. Lors d’un débat sur les gilets jaunes Emmanuelle Praet a donc lié le vote en faveur d’Ecolo avec la hausse de la fiscalité verte en général et sur l’essence en particulier. Outre qu’elle se pose en donneuse de leçons et indique aux citoyens en face d’elle, en adoptant une posture infantilisante, qu’ils n’ont quece qu’ils méritent, elle commet à mon sens une double erreur. 

D’abord une erreur factuelle. La fiscalité de ce pays relève du niveau fédéral. La dernière hausse des accises sur le diesel a été décidée par le gouvernement Michel dans le cadre du tax shift (moins d’impôts sur le travail compensé par des hausses de la fiscalité ailleurs, notamment sur les carburants) en 2015. La seule participation des écologistes à une majorité fédérale remonte au premier gouvernement de Guy Verhofstadt (1999-2003). Il y a 15 ans. Aujourd’hui ce parti n’est présent à aucun niveau de pouvoir. Faire porter la responsabilité des taxes actuelles sur un parti d’opposition est au mieux un niveau de connaissance politique extrêmement faible et indigne d’une personne rémunérée pour commenter l’actualité, au pire une entreprise franche de manipulation de l’opinion. 

Ensuite une erreur de positionnement. Le rôle d’un commentateur est d’éclairer le débat. Il ne s’agit pas simplement d’apporter son opinion, mais de développer des arguments, d’apporter des exemples, de s’appuyer sur des données pour pouvoir défendre une idée face à une autre. Appeler de manière aussi outrancière (sans argument  et sur une  base erronée)  à ne plus voter pour un parti (ou un ensemble de partis, puisqu’en lisant certains commentateurs éclairés j’apprends qu’Emmanuelle Praet visait la gauche en général ) n’est plus du commentaire mais de la militance. L’ancienne journaliste avait donc quitté sa fonction de chroniqueuse pour devenir porte-parole. Il n’est donc pas illégitime de la ramener à la position qu’elle adopte : face aux gilets jaunes Emmanuelle Praet était une citoyenne parmi les autres. Sa parole n’avait pas le recul et le regard analytique qu’on est en droit d’attendre d’un commentateur. 

En prenant la défense d’Emmanuelle Praet le monde politique joue donc  un jeu dangereux. Il consiste à dire que ce n’est pas l’argumentation ou le rapport à la vérité qui compte, mais bien le profil idéologique. Que peu importe la qualité du débat, pourvu que ma position y soit représentée, et si possible gagnante. Vouloir s’immiscer dans la gestion des médias est un réflexe malsain. Une pulsion autoritaire qui voudrait s’assurer que le droit à la critique est aussi réduit que possible. Depuis une 30aine d’années nos partis  politiques (et les libéraux francophones y ont bien participé) ont pourtant fait de grands progrès en matière de dépolitisation de l’information. Pour vivre les choses désormais de l’intérieur je peux attester que  les processus de nomination à la RTBF sont désormais plus  clairs et transparents, et que c’est la qualité du projet du candidat qui prime quand il y a un poste a pourvoir au sein de la rédaction. Même si à intervalles réguliers la tentation de vouloir contrôler, exclure, promouvoir tel ou tel journaliste en grâce ou en disgrâce s’exprime. La responsabilité première d’un rédacteur en chef est bien de résister aux pressions et protéger ses journalistes tant qu’ils sont indépendants, même si cette indépendance dérange, et de les sanctionner quand ils ne le sont plus. Que les politiques se rêvent rédacteurs en chef et souhaitent désormais s’immiscer dans la gestion d’un média privé n’est pas forcément un progrès. On commence par une interférence, on termine dans l’ingerence.&nbsp


En journalisme l’indépendance et l’exigence de vérité sont deux valeurs cardinales. Je dis bien l’indépendance et pas la neutralité : on ne demande pas à un journaliste et encore moins à un chroniqueur de ne pas avoir d’opinion. On lui demande de pouvoir l’étayer et d’apporter un éclairage qui bénéficiera à toute son audience. Bien sûr le commentateurs se base sur des valeurs et défend une vision du monde ; c’est la condition du débat, sinon tous les commentateurs diraient la même chose et nous vivrions sous le règne de la pensée unique. Mais on demande au commentateur de pouvoir écouter, d’avoir un sens critique  et de se prononcer en toute bonne foi.  Quand on en appelle à voter pour ou contre, on est plus commentateur, on devient acteur. Ceux qui défendent Emmanuelle Praet aujourd’hui veulent-ils que les commentateurs de demain puissent dire qu’il faut voter pour les  mauves ou les turquoises ? Si oui, autant remplacer les chroniqueurs par des  politiques, ce sera plus clair et le public saura à quoi s’en tenir. Et si tous les coups sont permis, y compris dire n’importe quoi sur un plateau TV, sans aucun recadrage possible, autant admettre que nous sommes effectivement entrés dans l’ère de la post-vérité. Quand on défend ceux ou celles qui les énoncent ou les propagent, il est inutile de prétendre lutter contre les fake news.

15 octobre 2018

 Communales : 5 enseignements pour la presse et les partis politiques 

C’est l’usage après chaque élection : tenter de tirer les enseignements de scrutin. Politologues, journalistes, éditorialistes ou commentateurs de tout poil s’y exercent avec plus ou moins de talent. Les mauvaises habitudes ne se perdent pas facilement : puisque j’ai longtemps officié dans ce registre pour mes employeurs précédents, je ne résiste pas à la tentation d’ajouter ma petite contribution, en me concentrant sur le traitement médiatique de l’actualité politique. 

Les sondages ne visent pas juste 

 C’est une constante. Avant chaque scrutin les instituts de sondage sous-estiment le score du Parti Socialiste. Depuis 20 ans que j’observe la vie politique de près côté francophone cela se vérifie à chaque fois. Cela ne veut pas dire que le PS réalise un bon score, loin de là, il n’a même jamais été aussi bas en Wallonie, mais la bérézina annoncée n’a pas eu lieu. Les sondeurs n’ont pas vu non plus que le Mouvement Réformateur serait sanctionné. En revanche, ils avaient bien anticipé la percée du PTB, même si celle-ci avait été un petit peu surestimée ces derniers mois, ainsi que les difficultés du CDH. 

Les bourgmestres cachent la forêt, ou son absence 

Dans une soirée électorale il faut savoir communiquer. Surtout quand les résultats ne sont que partiellement connus ou en grande partie défavorables. Le CDH aura réussi à sauver les meubles à grand coup de symboles. Alors que le parti centriste/humaniste est en net recul, le maintien de Bastogne et Namur dans son giron suffit à faire passer la soirée de la case dépression à la case soulagement. Cette perception n’est pas forcément correcte : il y a bien le feu dans la famille CDH. 

Le MR n’a pas cette chance : la perte de 3 mayorats en région Bruxelloise et quelques déconvenues en Brabant-Wallon, fief bleu par excellence, disent assez bien que le parti du premier ministre est en difficulté. 

Côté vert la multiplication des bourgmestres (une dizaine, c’est la progression qui est significative pas la valeur absolue) est plus qu’un symbole de soirée électorale. C’est une perspective d’enracinement plus durable dans la vie politique locale, qui a souvent été le talon d’Achille de ce parti et l’une des causes de son instabilité électorale (accessoirement cela va recréer de l’emploi pour un parti qui en avait beaucoup perdu, je sais, vous n’y pensiez pas, mais c’est ça aussi la politique). 

Enfin si on souligne beaucoup la percée, réelle, des verts, celle du PTB n’est pas moins spectaculaire. Mais l’absence de bourgmestre du parti de la gauche de la gauche et sa difficulté à monter dans des exécutifs rendent cette progression moins tangible. 

L’immigration n’est pas un sujet local

Les sorties à répétion de Théo Francken sur le sujet.   Les sondages qui reviennent régulièrement sur la thématique. La stratégie délibérée de la NVA de faire de « l’identité » un thème de campagne. La forte présence du Parti Populaire sur les reseaux sociaux. La radicalisation du discours, y compris au MR, sur le sujet, par exemple chez Alain Courtois. Le débat sur le port du voile ou les écoles musulmanes qui reviennent aussi souvent qu’une tarte à la crème sur le visage de BHL au début des années 2000. L’hysterie médiatique autour de ces thématiques censées faire vendre du papier ou gagner des points d’audimat, avec un affolement généralisé autour des listes Islam par exemple. Tout cela n’aura pas profité aux promoteurs de ces questions. La NVA se tasse et le MR recule, Alain Courtois est clairement sanctionné, le parti Islam perd ses quelques élus. La paranoïa identitaire est hors sujet pour les élections communales. À Bruxelles 3 bourgmestres sont désormais issus de familles dont l’histoire est liée aux grandes vagues d’immigration, tout un symbole. Le parti qui semble le plus proche des citoyens qui accueillent des réfugiés (je veux parler d’Ecolo) sort  grand gagnant. En Flandre les électeurs les plus radicaux ont préféré retourner vers le Belang. Les partis comme les médias qui font leur choux gras des questions d’immigration devraient prendre le temps de faire un arrêt sur image et un brin d’introspection (je sais que c’est un vœu pieux et qu’on sera reparti dans ces travers dans trois mois mais c’est mon côté utopiste). 

N’est pas tenor qui veut 

La suppression de l’effet  dévolutif de la case de tête et la désignation du Bourgmestre au plus fort score dont désormais sentir leurs pleins effets en Wallonie (la région bruxelloise n’a pas adopté les mêmes règles). Et cela fait des victimes. Au PS Elio Di Rupo est déboulonné (volontairement ou pas, on demandera le renfort d’un psychanalyste) par Nicolas Martin et surtout Rudy Demotte écarté par son camarade  challenger Paul-Olivier Delannois.Au CDH René Collin ne sera pas bourgmestre. Au MR François Bellot et Pierre-Yves Jeholet sont battus, tout comme Marie-Christine Marghem. Au delà d’une sanction, claire, des ministres et donc des politiques mises en place au fédéral et à la région wallonne, c’est la confirmation que la Belgique est une terre de municipalistes. Il vaut mieux avoir un ancrage local puis se lancer à l’assaut d’une carrière ministérielle que prétendre faire le parcours dans l’autre sens ... souvent l’inverse de ce qui se passe en politique française. Le parachutage n’est pas dans les coutumes belges et l’absence du terrain local pour cause de ministère rédhibitoire. 

La Belgique a deux boussoles 

Un tassement du PS largement compensé par la percée écologiste et le grand bond en avant du PTB. Une sanction du MR et du CDH : l’électeur francophone pose clairement un choix de gauche. Les partis dit « progressistes » sortent renforcés au sud du pays.

Un tassement de la NVA largement compensé par le rebond du Vlaams Belang, un bon comportement du CD&V, un recul du SPA, le PVBA qui ne décolle pas : l’électeur flamand fait le choix de la droite, parfois même de la droite radicale, avec une gauche qui n’a plus voix au chapitre. 

Ces deux choix de société, à l’opposé l’un de l’autre, augurent de négociations difficiles si les choix locaux se confirment lors des scrutins régionaux et nationaux de l’an prochain.  Vouloir informer, débattre, analyser en adoptant un point de vue national devient mission impossible. 

14 octobre 2018

On peut être à la fois au groove et au Moulin

C’est le temps des hommages. Dix ans après la disparition de Marc Moulin on célèbre à la fois l’homme de radio, le producteur et le musicien. Ce samedi soir à Flagey c’était mieux qu’un double hommage, un pont entre les musiques et les générations.
En première partie Philip Catherine recrée l’album Stream. Il faut savourer la portée historique de ce moment. Certes Stream a été enregistré à l’époque avec Marc Moulin aux claviers, il signe d’ailleurs plusieurs compositions, et c’est la (bonne ) raison pour laquelle Flagey et Musique 3 ont demandé au guitariste de le recréer fidèlement sur scène. Mais c’est aussi et surtout le premier album de Philip Catherine sous son nom et l’hommage devient double (on ne souligne pas assez qu’après la disparition de Toots Thielemans il est le dernier monstre sacré du jazz belge, à la fois sensible instrumentiste mais aussi formidable compositeur). La collaboration entre Catherine et Moulin se poursuivra. Trois ans après Stream, Marc Moulin produit « September man », l’album qui lance Philip sur la scène internationale, et qu’on a pu découvrir en live cet été au Middelheim à Anvers avec les musiciens d’époque dont un Palle Mikkelborg bluffant de grâce. Au total Marc Moulin produit 4 albums de Philip Catherine (Stream ayant été produit par un certain ... Sacha Distel).
Ce samedi soir seul Philip Catherine était donc encore sur scène pour interpréter une musique qui reste imprégnée du son et des rythmes de l’époque (on est en 1971 et l’influence du jazz rock est explosive ) mais il a su, comme souvent, s’entourer de musiciens qui rendent grâce à l’album d’origine. Un bluffant Federico Pecorari à la basse électrique, un toujours aussi véloce Stéphane Galland (on a écrit un jour sur ce blog que le batteur d’Aka Moon battait double , l’impression se confirme à chaque fois ) Dree Peremans assurant le trombone et Nicola Andrioli, toujours sensible, relevant le lourd défi de remplacer Marc Moulin.
Comme toujours la musique de Catherine est aérienne et lyrique... la reprise de « Marc Moulin on the beach » , morceau qui ne figure pas sur l’album mais écrit plus tard étant sans doute le moment le plus touchant.
Le jazz, mais pas seulement, et peu importe l’étiquette. Marc Moulin ne se résume évidement pas à ce jazz qui, bien que novateur a l’époque, sonne si classique aujourd’hui. La claque viendra donc en seconde partie de soirée. Avec Stuff, le groupe emmené par Lander Gyselinck qui est aussi le fabuleux bateur du LAB trio, on est à la frontière du jazz et de l’électro. Un saxo électronique ( Andrew Claes ) une basse funky et efficace (Druez Laheye) des samples qui n’hésitent pas à utiliser la voix de Marc Moulin (Mixmonster Menno) et  des claviers qui sont là pièce maîtresse de cette musique à la fois si jazz et si moderne (Joris Caluwaerts).
Avec Stuff c’est la période Télex de Moulin qui saute à nos oreilles.  Mais c’est mieux qu’un hommage, c’est une modernisation. Les jeunes jazzmen flamands ajoutent au groove des années 80 la transe hypnotique de la techno. Weather Reaport croise l’acid house, la caisse claire de Gyselinckx assure un beat fascinant autour duquel s’élève une  cathédrale musicale. Le quintet excelle dans l’art du ralenti quand le tempo semble se déconstruire et que les uns et les autres se jouent du chaos qu’ils viennent de mettre en place. La reprise de Moscow Discow est d’anthologie.
Musique 3 à eu la bonne idee de capter cette soirée. Que vous soyez fan de jazz ou avide de découvrir une musique plus moderne qui ne tombe pas dans la facilité de la boucle répétée à l’infinie, tous les amateurs de groove trouveront de quoi s’épater les tympans et réchauffer le cœur.
https://www.rtbf.be/auvio/detail_concert-du-soir?id=2409048
Si vous êtes pressés : le concert de Stuff est à 2h10, la reprise de Moscow Discow à 2h57.
Entre les deux concerts une table ronde animée par Philippe Baron pour mieux comprendre la  de Marc Moulin. 

29 septembre 2018

Fabrice Murgia, Ann Pierlé et 9 femmes inventent le making off de Sylvia Plath


Virevoltant. Choral et éblouissant. En adaptant la vie et la poésie de Sylvia Plath,  Fabrice Murgia,  les 9 comédiennes,  Ann Pierlé et les musiciens, Juliette  Van Dormael, caméra à  l’épaule et 10eme actrice, son assistant,  figurant et régisseurs  qui opèrent àvue sur le plateau surpassent le genre théâtral. Il y la vidéo bien sûr, comme souvent chez Murgia, mais aussi la musique d’Ann Pierlé, les décors qui bougent sans cesse, se défont et se reconstruisent au fil du récit, les mouvements de caméras, le ballet dynamique de l’ensemble. La prouesse est chorégraphique. Quand les murs de ce décor façon Hollywood  se déploient ou se replient, que les jupes aux imprimés des  années 50 tournent, qu’ Ann Pierlé quitte son perchoir pour chanter comme une meneuse de revue, quand les changements de costume se font à même la scène ou qu’une caméra est déjà en train d’être installée pour la scène suivante. Nous assistons à une pièce, à un ballet, à des lectures, à un concert : c’est un film en fabrication. Fabrice Murgia nous invite à un grand making off qui joue à saute-mouton avec les différents genres, passant avec vélocité et brio d’un genre à l’autre. 















Sur scène le dispositif est riche. Les décors signés Aurelie  Borremans, mobiles, convaincants et appropriés. Deux cubes accueillent une récitante et un dressing au rez-de-chaussée, Ann Pierlé, son piano et ses musiciens prenant place au premier étage. Entre les deux un grand écran accueille les images filmées sur scène. Juliette Van Dormael et son assistant, Takeiki Flon, opèrent avec deux caméras, l’une sur grue, l’autre à l’épaule. Juliette est au plus près des comédiennes, gros plan sur les visages, les mains, les détails du décor comme pour mieux faire ressortir la banalité sordide de la vie quotidienne  de Sylvia Plath. Déjà,  Takeiki ( ou Dimitri Petrovic , autre assistant caméra mentionné dans la distribution, et on savoure ici cette inversion où les hommes laissent le premier rôle artistique aux femmes )  prépare le cadre et positionne l’autre caméra pour la scène suivante. Le passage d’une caméra à l’autre est une prouesse de réalisation TV. Comment faire aussi riche avec seulement deux objectifs ? Notre regard passe des plans serrés de l’écran à la vue large de la scène. L’intimité sur l’écran du haut, le mouvement d’ensemble sur la scène du bas.  Pas anodin. La vie de Sylvia Plath c’est aussi celle de l’âge d’or de la TV. Quand le petit écran impose l’image de ménagère modèle. Celle qui prépare les corn flake le matin, monte les blancs en neige l’après-midi et se morfond en attendant l’hypothétique retour de l’homme en soirée. Sylvia Plath intègre les stéréotypes, les assume. Elle ouvre aussi le courrier des maisons d’édition, tape les poèmes du mari à la machine, enfante et élève. Perd le temps de créer. Vole sur son sommeil quelques heures d’écriture. 
Ann Pierlé, aérienne, et pas seulement parce que son piano est perché, prend du recul et donne du sens. Mélodies et textes s’interpénètrent. Des extraits d’enregistrements radio où les comédiennes évoquent le projet se superposent. Il y a Sylvia, sa vie, le projet des comédiennes et le film qui réunit le tout. Le discours et le meta-discours. C’est pourtant  fluide et convaincant. Saxophoniste et percussionniste apportent ce qu’il faut de swing et de rupture. La vie de Sylvia n’est pas la mine ou l’usine. C’est juste une comédie musicale un peu trop mièvre pour celle qui assume le rôle principal. Une vie enfermée dans un décor de carton qui fini par être  en dissonance avec le scénario annoncé.

Une vie qui se consume trop vite et se débat avec les renoncements. Neuf comédiennes incarnent tour à tour ce rôle principal. Clara Bonnet, Solène Cizeron, Vanessa Compagnucci, Vinora Epp, Léone François, Magali Pinglaut, Ariane Rousseau, Scarlet Tummers,  Valérie Bauchau et sa grâce ne sont pas seules. Blondes, rousses, brunes, jeunes ou dans la force de l’âge. Toutes jouent juste et forment un chœur féminin, à la fois acteur et spectateur d’une histoire de la féminité. Comme pour nous rappeler que Sylvia n’est pas un cas unique. Dans les années 1950 la poétesse qui se sacrifie jusqu’à la folie et la négation de soi pour la gloire d’un poète ingrat est une femme méprisée parmi tant d’autres. En 2018 on aimerait que cela ait changé. Un peu. 

Le spectacle est à voir au théâtre narional cet automne. Il sera visible ensuite à La Louvière, Mons et en France.

SYLVIA / Teaser 2 from Théâtre National / Bruxelles on Vimeo.

09 septembre 2018

Le moment antiraciste sera-t-il plus qu’un moment ? 



C’est une opportunité rare, peut-être unique, dans ce pays bipolaire qu’est devenue la Belgique. Une vidéo virale, postée sur Facebook par une présentatrice météo de la RTBF, et un reportage de la VRT sur un groupe d’extrême droite qui s’invite et s’infiltre dans l’intelligentsia et l’élite flamande ont provoqué quasi-simultanément stupeur, empathie et interrogations. Que la même thématique s’impose, avec des termes et des émotions comparables des deux côtés de la frontière linguistique est devenu inhabituel. On a donc vu ou entendu en cette semaine de rentrée le premier ministre condamner, en néerlandais, un phénomène « révélé » par un reportage qu’il n’avait pas encore vu, des ténors  qui pour l’un, promettait de faire le ménage, et pour l’autre, pointait la responsabilité de la parole politique dans la banalisation des propos racistes. Nous avons entendu encore, incrédules, un secrétaire d’Etat, tombé des nues, faire mine de découvrir que ceux avec qui il pose en photo tenaient des propos haineux et se préparaient physiquement à des affrontements contre un ennemi racial. Pour dire vrai, on a un peu douté de leur sincérité. Car si les contrebandiers font d’excellents gendarmes le pyromane n’est pas toujours crédible quand il se proclame pompier. Mais ne blâmons pas seulement le politique. 

Nous avons lu, entendu, vu un touchant élan de la presse, des députés, des commentateurs contre le racisme. Une déferlante. Ne crachons pas dans la soupe. Félicitons nous-en. Mais comme le politique qui, à coup de « communautés qui n’apportent pas de valeurs ajoutées » a contribué à la banalisation du rejet de l’autre, la société civile et les médias pourraient également mener une petite introspection. Il est plus facile de témoigner de son soutien à Cecile Djunga ou de son effroi vis à vis de Schild & Vrienden que de bannir les petites blagues racistes en conférence de rédaction, de ne pas s’apesentir sur l’origine des auteurs des faits divers ou de cesser de s’interroger à longueur d’années sur les ratés de l’intégration (qu’on confond souvent avec assimilation). Plus facile de surfer sur l’émotion quand elle déboule comme un torrent sur les réseaux sociaux que de s’obliger à produire des reportages ou des éditoriaux sur des initiatives positives qui mettraient concrètement et positivement en valeur les apports de la diversité et de l’immigration. 

Revenons à nos politiques pour insister sur le moment. A quelques semaines des communales, à quelques mois des législatives, nous avons envie de dire banco. Nous sommes quelques uns à attirer l’attention depuis quelques années sur les dangers de la banalisation de propos impensables il y a 20 ou 30 ans. Nous ne pouvons que nous réjouir d’entendre nos avertissements enfin repris avec un tel  enthousiasme.  Alors, oui, on veut bien vous croire. Croire que la belle émotion des derniers jours va convaincre chacun qu’il ne faut plus courtiser les bas instincts, les peurs, les frilosités ou la bêtise pour quelques milliers de voix. Que notre classe politique est désormais habitée d’hommes d’Etat qui ont compris que l’Europe et la Démocratie risquaient gros à suivre la tendance populiste qui calme ses angoisses à coup de boucs émissaires. Que le rejet du racisme proclamé main sur le cœur sur un plateau de TV est désormais supérieur à toutes les conversations de bistrots ou de marché de campagne. Que ceux qui déraperont seront désormais exclus des coalitions envisageables. Que nous ne verrons plus de Une de magazines sur le foulard, et que l’Islam ne sera plus réduit à sa seule pratique radicale (inquiétante certes mais minoritaire). Que nous aurons un plan fédéral contre le racisme, ou qu’à défaut, les organismes et ASBL qui luttent dans ce domaine seront correctement subsidiés. 
On dit chiche. Tope-là. Et on espère ne pas devoir écrire « tartuffes » dans un prochain article.