25 août 2014

Les 8 leçons belges d'Arnaud Montebourg (ou pourquoi ça n'arriverait pas chez nous)

Incontestablement, la démission d'Arnaud Montebourg du gouvernement Vals est un fait politique majeur. Pensez-donc : trois ministres (Montebourg, Hamon, Filippetti ) qui défient le président de la république et son premier ministre au nom des valeurs cela s'apparente à un bras d'honneur. Un gouvernement installé depuis 5 mois contraint au remaniement ministériel sans que la tête de l'exécutif ne soit à la manœuvre c'est la confirmation d'une crise, d'un schisme profond. Un président déjà au plus bas dans les sondages malmenés par des élus de son propre camp, le témoignage d'une perte de confiance du "peuple de gauche" dans celui qui est censé être son capitaine. Un désaccord profond avec le premier lieutenant dont on se demande s'il ne s'est pas trompé de camp. La mutinerie se déroule sous nos yeux, d'une petite phrase provocante à l'autre, d'une fête de la rose par ci à un tweet par là. Pire, en squattant les plateaux des journaux télévises ce lundi soir Montebourg et Hamon ont fort bien fait passer leur message : eux seraient fidèles à leurs engagements et veulent œuvrer à une reprise par la relance tandis que Francois Hollande et Manuel Valls trahiraient leurs électeurs et les intérêts français en sacrifiant la reprise sur l'autel d'une rigueur qui ne profiterait qu'aux entreprises. Déjà les analystes s'interrogent pour savoir quelle stratégie sera la plus gagnante tant sur le plan économique que dans la course présidentielle.  Il y aura donc un avant et un après Montebourg. Pour plus de détails je vous renvoie à mes confrères français.

Si la situation du gouvernement français est passionnante je voudrais surtout la confronter à nos débats belges du moment. On dit souvent que les belges adorent la politique française parce qu'elle est plus contrastée, passionnelle et exaltante que nos querelles communautaires. Je rencontre souvent des français qui n'entendent rien à la politique belge parce qu'elle serait  trop subtile, brouillonne, byzantine pour des esprits non-initiés. L'occasion est belle d'essayer de transposer la crise française et d'en tirer quelques enseignements. Une sorte de cours de politique belge pour les nuls (par nuls notez que je ne vise pas les français en particulier), un manuel de survie pour citoyen belge fraîchement naturalisé, ou un manifeste de la différence, parce que ce n'est pas parce qu'on parle la même langue qu'on peut forcément se comprendre. 

Leçon 1 : le ministre est tenu à un devoir de réserve. 
"Un ministre ça ferme sa gueule ou ça démissionne". La célèbre phrase est signée Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre de la défense de François Mitterrand, fort en gueule et lui même démissionnaire. Elle illustre bien cette obligation de réserve qui s'impose à un membre du gouvernement. Un ministre ne critique pas ses collègues et ne met pas en cause la politique suivie. C'est vrai en France, pas en Belgique. Le principe de coalition vous autorise à critiquer les collègues surtout lorsqu'ils sont membres d'une autre formation politique et donc des concurrents électoraux à intervalles réguliers. Il est plus délicat de contester la ligne générale du gouvernement, mais on peut quand même  marquer sa différence lors de chaque grand débat politique pour autant qu'on ait l'intelligence de le faire avant la prise de décision (les contrôles budgétaires servent autant à susciter le débat idéologique qu'à trouver des économies réelles). 

Leçon 2 : le chef de gouvernement nomme ses ministres et peut les révoquer
C'est vrai en France où le Président de la République  nomme un premier ministre, lequel compose son équipe avec les ministres de son choix et peut les démettre à sa guise. Hors période de cohabitation ce type de décision se prend à deux, président et premier ministre constituant un tandem, ce qui semble avoir été le cas ici. En Belgique par contre ce pouvoir n'appartient pas au chef de l'exécutif. Officiellement c'est le roi qui nomme ses ministres. Officieusement ce sont les présidents de parti qui les désignent. Si demain un ou plusieurs ministres devaient être remplacés ce sont ces présidents qui désigneraient leurs successeurs et le premier ministre n'aurait pas grand chose à dire. En Belgique Manuel Valls n'aurait donc pas pu obtenir le départ d'une partie de son équipe : le(s) président(s) de parti(s) concerné(s) s'y serai(en)t sans doute opposé(s). 

Leçon 3 : un gouvernement doit être homogène
Là on rigole. En France il y a une certaine cohérence à être de gauche dans un gouvernement de gauche et de droite dans un gouvernement de droite (notez qu'il y a quand même régulièrement des exceptions). En Belgique dans des gouvernements qui sont par nature des gouvernements de coalition la notion d'homogénéité n'a aucun sens. D'ailleurs ce n'est pas parce qu'on siège dans un gouvernement kamikaze qu'on est soi même kamikaze,  ou suédois dans une coalition suédoise. 

Leçon 4 : on peut changer de cap en cours de route 
C'est le grand argument de Montebourg : constatant l'échec de sa politique économique François Hollande devrait oser un changement de cap. Ce virage politique serait d'autant plus justifié que de nombreuses voix s'élèvent pour condamner les politiques de rigueur, et qu'on ne peut rester sourd à ces appels. Un tel changement de cap est impossible en Belgique. Le cap est fixé dans un accord de gouvernement, on n'y touche plus. Plus la coalition est hétérogène plus l'équilibre politique est difficile à trouver et plus l'accord sera détaillé. Les belges n'aiment pas l'improvisation et face à un imprévu leur capacité de réaction est proche de zéro. 

Leçon 5 : un différend idéologique justifie de faire tomber un gouvernement 
Là on reconnaîtra à Arnaud Montebourg et Benoit Hamon un certain panache. Provoquer une crise gouvernementale sur une question de politique économique c'est quand même de la politique avec un grand P. Pour comparer on se rappellera qu'en Belgique on fait tomber des gouvernements parce qu'ils n'ont pas scindé un arrondissement électoral ou parce que le premier ministre n'a pas tout à fait dit la vérité sur la situation des banques que le contribuable est prié de sortir du pétrin. 

Leçon 6 : une démission ça vous relance une carrière politique
Tout le monde en France pense que Montebourg pense à l'élection suivante. Démissionner aujourd'hui c'est prendre ses distances avec Manuel Valls et se positionner pour la prochaine présidentielle. La démission comme tremplin ? Ce n'est pas Yves Leterme qui nous contredira. Oups, pardon. 


Leçon 7 : c'est toujours un peu à cause de l'Europe 
Là-dessus les hommes et les femmes politiques de toute l'Europe se ressemblent tous un peu. Quand ça va mal c'est toujours parce qu'il a fallu suivre les recommandations de la Commission Européenne et que celle ci bride la liberté des États. Bien sûr on évitera de rappeler que ce sont les Etats qui nomment les commissaires. 


Leçon 8 :  quand il pleut , il pleut 
L'image de François Hollande s'exprimant à l'Ile de Sein restera comme l'une des images fortes de la journée. Imperméable sur les épaules, visage ruisselant, soumis aux bourrasques, François Hollande n'est pas à son avantage. Là on reconnaîtra que les Belges ne sont pas mieux lotis que les Français : le climat serait tout aussi humide et  même un peu moins favorable. C'est la raison pour laquelle, en Belgique, quand on a un discours solennel à faire et qu'à fortiori  toute la presse du pays vous guette, on installe le pupitre à l'intérieur. 

24 août 2014

Le cadre de l'interview


















C'est une image furtive, au milieu d'un reportage de Télé Bruxelles. Dominique Dufourny accorde une interview sur les problèmes de sécurité dans le quartier Matongé à Ixelles. Derrière elle, la rotonde de la maison communale. Le batiment est immédiatement reconnaissable pour tout Ixellois qui se respecte, vous trouverez son histoire prestigieuse ici.

Un œil politiquement averti décodera facilement  cette image. Evidement le cadre n'est pas choisi au hasard. Dominique Dufourny aurait pu accorder l'interview dans son bureau, ou mieux encore, dans le quartier Matongé, qui est l'objet du reportage. En choisissant de se placer devant la rotonde qui accueuille les réunions du conseil communal, l'échevine lie son image à celle du batiment. Subtilement elle nous fait passer le message : la maison communale est son biotope, la commune d'Ixelles et Dufourny ne font qu'un. Pour les non-initiés à la politique locale Ixelloise, un petit rappel s'impose : Dominique Dufourny est première échevine, en charge de l'Etat-civil, du commerce  et des sports. Rien à voir donc avec la sécurité. Elle s'exprime  donc ici en tant que "suppléante" du bourgmestre Willy Decourty (PS) parti à l'étranger.

Le communiqué de presse sur cette problématique de Matongé  est d'ailleurs sans ambiguïté : il présente Dominique Dufourny comme "bourgmestre faisant fonction" et ne fait aucunement référence à sa qualité d'échevine. Si le terme "faisant fonction" renvoie d'ordinaire à un bourgmestre qui remplace un collègue devenu ministre, il prend ici une tout autre saveur. À l'issue de l'élection communale de 2012 Willy Decourty et Dominique Defourny se sont en effet " partagé" le maiorat : 2013-2015 pour le premier, 2016-2018 pour la seconde. En profitant des vacances pour se mettre dans la peau du premier magistrat Dominique Dufourny prend un peu d'avance et marque son territoire.     

Cette "technique du cadre" est un artifice de communication que maîtrise bien la plupart des politiques, parfois même inconsciemment : dis-moi quel décor tu choisis, je te dirais quelles sont tes ambitions. Ainsi, lorsque Laurette Onkelinx confirme officiellement qu'elle est candidate la première fois à Schaerbeek elle donne rendez-vous aux équipes de télé qui veulent l'interroger au parc Josaphat (et surtout pas à son cabinet ministériel), peu avant de devenir bourgmestre Jean-Michel Javaux accordait des interviews dans son jardin d'Amay, Charles Michel s'exprime volontiers depuis Wavre, et Olivier Maingain reçoit la presse au premier étage de la maison communale de Woluwe-Saint-Lambert. Dans la grande bataille de la communication politique, associer son image à un lieu c'est renforcer son ancrage local et garantir ses chances de conquérir/conserver son bastion. 

Revenons à Ixelles. Il y a quelques années je devais recueillir une réaction de Daniel Ducarme, alors personnage influent des  libéraux bruxellois et censé habiter Schaerbeek, où il est élu communal . Nous convenons par téléphone d'un rendez-vous. Quel endroit ? "Attendez je réfléchis". Ce sera finalement devant les étangs d'Ixelles. L'homme veille à ce que ces étangs soient derrière lui pour que ce soit  "joli" dit-il,  en réalité il souhaite surtout que l'endroit soit bien reconnaissable. Une fois la camera débranchée je lui demande s'il a choisi ce lieu par hasard ? "Vous savez bien que non". Daniel Ducarme, qui venait d'être blanchi dans un dossier fiscal, venait de me confirmer qu'il envisageait de faire son retour à Ixelles. La maladie en dédidera autrement. 

En choisissant les étangs pour arrière-plan Ducarme voulait faire passer l'idée qu'il était Ixellois. Dix ans plus tard,  en optant pour la maison communale, Dominique Dufourny est un cran plus haut : elle veut nous faire comprendre qu'elle est, déjà,  la première des Ixelloises. 





17 août 2014

Les lasagnes du commissaire

Cela remonte
à une quinzaine d'années. Je passais la journée à Liège pour fêter l'anniversaire d'un collègue journaliste. Avec une dizaine de confrères,  et après un long préambule apéritif (on est à Liège et entre journalistes), repas dans une trattoria connue des  liégeois de l'époque. On m'y avait recommandé les lasagnes du commissaire, et si mes souvenirs sont bons (15 ans c'est loin) presque toute la tablée opta pour la spécialité. Bien sur, il n'était pas  possible de connaître à l'avance les ingrédients  des fameuses lasagnes du commissaire, mais je me souviens que je n'avais pas regretté d'avoir suivi le conseil des habitués. L'anecdote gastronomique me revient en mémoire au moment où les négociateurs de la probable coalition suédoise doivent justement désigner un candidat-commissaire européen. A bien y réfléchir, le processus de désignation s'articule sur plusieurs étages. Chaque couche peut être analysée séparément mais c'est l'ensemble qui donne au plat toute sa subtile saveur. Et voilà que les lasagnes du commissaire se rappellent à ma mémoire gustative. 

Entendons-nous d'abord sur le temps de cuisson. La lasagne est un plat gratiné qui nécessite un four bien chaud et une cuisson longue. De ce point de vue la désignation du commissaire belge ne souffrira pas de précipitation. Les autres états membres ont tous déjà désigné leurs candidats. Pas la Belgique, formation du gouvernement oblige. On a d'autres casseroles sur le feu. Les noms des candidats commissaires sont dans un coin de la cuisine, mais pas d'urgence. Ils mijotent. 

Le cuistot responsable n'est pas encore désigné d'ailleurs. Si l'on s'en tient à la stricte orthodoxie légale c'est le gouvernement en affaires courantes (celui d'Elio Di Rupo)  qui devrait désigner le commissaire belge, lui seul ayant une existence reconnue. Le pragmatisme belge nous permet de confier cette tâche aux négociateurs du futur gouvernement (le duo Peeters/Michel). À condition bien sûr que les discussions ne s'éternisent pas. Jean-Claude Juncker a demandé à la Belgique d'avoir une réponse avant la fin août. C'est tard, car il risque de ne plus avoir y avoir beaucoup de choix dans les portefeuilles européens. C'est tôt car l'accord de gouvernement ne peut souffrir une cuisson aussi rapide. Or désigner un commissaire ou un ministre alors que l'accord gouvernemental  n'est pas encore bouclé c'est un peu comme servir le tiramisu avant la tomate mozzarella, ça brusque le cuisinier. 

Prenons les ingrédients. Trois noms circulent avec insistance  : ceux de Marianne Thyssen (CD&V) Karel De Gucht (open VLD) et Didier Reynders (MR). 

La première couche de notre lasagne est une question de sexe (ça relance l'attention du lecteur, ça, hein ?). Plus précisément de parité. Les autres états membres ayant choisis une armada de candidats masculins la petite Belgique serait bien inspirée de choisir une femme. Banco pour Thyssen alors ? "Il ne faut pas rire, c'est pas à la Belgique à elle toute seule d'assurer la parité" me confiait l'autre jour un observateur. Comprenez que la logique paritaire ne s'impose pas plus en Belgique qu'ailleurs. En revanche en Belgique nous avons inventé le sexe linguistique, et là, nous sommes habituellement plus rigoureux dans l'équilibre. D'abord en évoquant une forme d'alternance : Davignon, Van Miert, Busquin, Michel, De Gucht : francophones et néerlandophones se succèdent à ce poste. Comme Karel De Gucht vient d'enchaîner deux mandats (enfin, un et demi, soyons justes) il serait logique de confier la charge à un francophone. Cela l'est d'autant plus dans l'hypothèse où le poste de premier ministre pourrait échoir à un néerlandophone (coucou Kris Peeters). 

Deuxième couche de notre lasagne, le poids des partis de la future coalition. En fin de négociation c'est le moment délicat du partage des compétences. Ici, il faut sortir la balance de précision. La cuisine est une mélange de chimie et d'arithmétique. C'est au gramme près. 
Vous avez déjà entendu parler de la clef D'Hondt ? Bien. En Belgique il existe une règle non écrite qui veut que l'on applique la clef D'Hondt à la distribution des fonctions ministérielles. C'est un peu comme une recette de grand-mère que les formateurs se repassent sous le manteau. Personne n'est obligé de l'appliquer mais ça permet de se sortir des situations difficiles en évitant les improvisations et au final le dosage est toujours equlibré, ça satisfait l'appétit de tous les convives. Toujours d'après cette recette non-écrite le poste de premier ministre vaut 3 points. Les postes de commissaire européen, de président d'assemblée et de ministres, deux points chacun, et  les secrétaires d'état à un point permettent de rectifier l'assaisonnement. Vous prenez le nombre de points global (on parle beaucoup d'un gouvernement passant de 15 à 13 ministres) et vous commencez la distribution. D'emblée vous comprendrez que si le CD&V obtient un poste de premier ministre il lui est difficile de revendiquer aussi la commission (au revoir Marianne), et que si l'Open VLD veut la commission il doit abandonner la présidence de la chambre ( c'est Patrick ou Karel mais pas les deux)  et que le MR avec 5 ou 6 ministres a déjà atteint un score plafond. 

Si l'on s'en tient aux stricts équilibres électoraux c'est la NVA qui devrait empocher le poste de commissaire européen. Le problème est qu'on ne lui connaît pas de candidat valable  et qu' en optant pour un groupe eurosceptique au parlement européen les copains de Bart De Wever ont sérieusement amoindri leurs chances. Les nationalistes flamands ont des progrès à faire pour rendre leurs recettes digestes.  La lasagne  peut être légèrement épicée, pas excessivement pimentée. 

La troisième couche de notre lasagne nous ramène à la cuisine federale. Vous aurez compris que Didier Reynders à des chances d'être choisi. L'homme a indéniablement le profil (on notera d'ailleurs que Louis Michel ou Karel De Gucht sont comme lui passés par les affaires étrangères avant de devenir commissaires) :  l'expérience, les connaissances européennes, et il s'entend bien dit-on avec Jean-Claude Juncker. En l'éloignant vers la scène européenne Charles Michel assiérait son autorité sur le mouvement réformateur. Sauf que ce raisonnement est peut être un peu trop à court terme. Dans une coalition très flamande les libéraux francophones doivent présenter un vice-premier qui aura l'expérience et la carrure. Pensez-donc : les partis néerlandophones, en coalition au niveau régional, ne manqueront pas de se parler avant chaque kern. Il faudra décoder leur jeu et éventuellement y résister. On ne voit que trois réformateurs capables de faire le job : Didier Reynders, Charles Michel ou son père Louis. Laisser Didier Reynders partir à l'Europe c'est condamner la famille Michel à assumer seule la conduite du parti, l'opposition en régions et la gestion et du gouvernement fédéral. En d'autres terme privilégier les lasagnes du commissaire, c'est risquer d'être à court de légumes quand on attaque l'osso buco. Ça doit faire réfléchir. 
Je vous souhaite un bon appétit. 



PS : si des lecteurs liégeois peuvent me rappeler le nom de la trattoria et m'indiquer si elle existe toujours, merci à eux 





10 août 2014

L'économie, l'autorité, l'Etat de droit


La semaine écoulée vient d'être marquée par deux " sorties " que je voudrais rapprocher. D'abord celle du secteur Horeca  (hôtels, restaurants, cafés) qui s'inquiète de l'impact des caisses enregistreuses "transparentes" qu'on entend lui imposer. Cafetiers et restaurateurs s'insurgent, et étude universitaire à l'appui, annoncent que la mesure est destructrice d'emploi. Ensuite le patron d'une compagnie de charters prisés des vacanciers (Jetairfly)  annonce tout de go qu'il ne paiera pas les amendes qui lui sont infligées et que l'Etat belge serait en outre bien inspiré de laisser ses avions décoller dès 6 heures du matin.

Dans les deux cas ces prises de positions ont bénéficié d'une belle exposition médiatique. Elles sont basées sur le même argument de fond : laissez-nous faire des affaires, sinon c'est l'emploi qui trinquera. Elles interviennent, et ce n'est pas dû au hasard ( mais  j'en probablement à des conseillers en communication)  à un moment où les négociateurs du probable futur gouvernement discutent de politique économique. À lire ces propos on en viendrait à penser que l'intervention de l'Etat nuit généralement au bon déroulement du commerce et, les médias étant fort peu critiques en cette matière, l'idée fait peu à peu son chemin dans l'opinion que nos entrepreneurs contrevenants n'ont pas tout à fait tort. Il se pourrait même que certains partis de la future coalition, qu'on dit plus proche des entreprises que jamais, soient prêts à relayer leur doléance.

Je voudrais appeler un chat un chat, et un contrebandier récidiviste est un hors-la-loi. De quoi s'agit-il au fond ? Dans le cas du secteur Horeca de patrons qui emploient ouvertement de la main d'œuvre au noir. En clair des entreprises qui fraudent la sécurité sociale et éludent l'impôt. Le personnel de ce secteur se retrouve donc sans protection sociale, alors que l'Etat (donc les contribuables) est appellé à renflouer les caisses de la sécu, et que nous savons tous que le coût du vieillissement est un enjeu sociétal majeur. Laisser ce secteur travailler en dehors des lois est un encouragement à une forme de criminalité qui coûte cher aux travailleurs de ce secteur et à la société belge tout entière. Le principe de la sécurité sociale s'applique à tous (ou alors il faut avoir l'honnêteté de dire qu'on n'en veut plus et privilégier des assurances privées pour ceux qui en ont les moyens), et si tous en bénéficient, tous doivent logiquement y contribuer. Il ne saurait y avoir des entreprises au dessus des lois sous prétexte qu'elles nous servent un petit café en terrasse. 

Pour les compagnies aériennes le raisonnement est sensiblement comparable. Si la région Bruxelloise édicte des règles (ici des normes de bruit à ne pas dépasser) c'est évidemment pour  les faire appliquer. À charge pour les entreprises de s'équiper en avions moins bruyants (ça existe) ou pour les autorités aéroportuaire d'emprunter des routes compatibles. On rappelera que le survol de Bruxelles n'est pas une absolue nécessité, des routes aériennes contournant la capitale existent, il suffit de les emprunter. Certes  l'opposition entre les intérêts de la Flandre et de la Region Bruxelloise  rend ce dossier legerent plus complexe, mais entendre un patron dire qu'il ne paiera pas ses amendes est particulièrement choquant. 

Poussons le raisonnement. Demain une entreprise de  transport refusera de respecter le temps de pause de ses chauffeurs et la limitation de vitesse à 90 km/h pour les poids lourds ; mauvais pour ses affaires donc mauvais pour l'emploi. Nous supprimerons l'obligation de porter un casque et des chaussures de protection sur les chantiers. Mauvais pour les affaires donc mauvais pour l'emploi. Mc Donalds ne devra plus se soucier des règles d'urbanisme pour installer ses enseignes publicitaires ; mauvais pour les affaires donc mauvais pour l'emploi. Nous n'interdirons plus la vente d'alcool ou de tabac aux mineurs ; mauvais pour les affaires, donc mauvais pour l'emploi.  Nous ne découragerons plus le boulanger de faire travailler ses employés de 3 heures du matin, heure du premier pétrin, à 19h, heure de fermeture de sa boutique. Etc.

Le principe fondateur  d'un Etat est de permettre aux citoyens qui l'habitent de cohabiter le plus harmonieusement possible. Pour permettre aux intérêts divergents de s'exprimer sans nuire  cet État  (plus précisément le législateur) édicte  des règles. Si elles sont mauvaises on peut les contester (les élections servent à cela en démocratie) et les changer. Appeller à s'en affranchir est le plus mauvais exemple que le monde des affaires puisse nous donner. Ce que nous avons lu et entendu cette semaine est l'œuvre de patrons voyous qui tentent de faire pression sur les négociateurs de la coalition suédoise  pour défendre leurs seuls intérêts. Faire levier sur l'opinion publique est habile mais ne légitime pas l'appel à l'incivisme. En Europe l'Etat régule l'économie. En position d''arbitre il veille à l'équilibre global mais reste l'émanation des citoyens et non le bras armé des entreprises.

Je ne voudrai pas être excessivement moralisateur, mais l'enjeu est de taille : il oppose les dividendes des actionnaires au bien-être collectif. On espère que quelques négociateurs resteront sourds à ce type de déclarations entrepreneuriales ou simplement lucides. Une entreprise qui triche, comme un citoyen qui triche, doit être sanctionnée. C'est une question d'équité. On ne peut pas prétendre appliquer la justice et respecter l'Etat de droit quand l'appel à contourner les règles vient des plus puissants. 

01 août 2014

Super Laurette sera cheffe de groupe

On savait déjà que Laurette Onkelinx ne monterait pas au gouvernement Bruxellois et qu'elle se profilait comme nouvelle cheffe de l'opposition fédérale si les négociations kamikazes/suédoises aboutissent positivement.
On savait qu'elle cumulerait la fonction de vice-présidente du PS à la présidence de la fédération bruxelloise, comme l'avait fait avant elle Philippe Moureaux.
On savait que la présidence de cette fédération n'était pas du tout honorifique, et que c'est au contraire un poste éminemment stratégique, qui peut concentrer un pouvoir considérable si on l'utilise intelligemment  ( Yves Goldstein, chef de cabinet de Rudi Vervoort et  secrétaire du gouvernement bruxellois  est un proche de Laurette Onkelinx, et rien -ou presque- n'échappe à son radar).

On savait que Laurette Onkelinx avait l'ambition d'en découdre avec la future probable majorité kamikaze/suédoise, ses interviews au Soir ou à la Libre Belgique ces dernières semaines ne laissant planer aucun doute à ce propos.

Ajoutons une précision, confirmée auprès de  plusieurs sources socialistes : Laurette Onkelinx mènera ce combat en tant que chef de groupe à la chambre. La décision en a été prise il y a quelques jours.  Cela pourrait paraitre comme une évidence mais cela ne l'était  pourtant pas. L'hypothèse d'avoir un autre chef de groupe a circulé ces dernières semaines et Laurette Onkelinx s'est bien gardée de communiquer elle-même sur la question. Les socialistes auraient pu maintenir le chef de groupe actuel André Frédéric ou opter pour un nouveau visage (des personnalités comme Karine Lalieux, Ahmed Laaouej ou Willy Demeyer siègent à la chambre), cela n'aurait pas empêché la vice-présidente de prendre la parole pour les sujets qui comptent.  Certains ont même envisagé que ce soit Elio di Rupo lui-même qui tienne le rôle.

Un poste pas du tout honorifique puisqu'il donne le droit d'assister à la conférence des présidents et au bureau de l'assemblée, instances qui fixent l'ordre du jour des travaux, convoque les ministres, détermine les temps de parole,etc. Avec ce statut de présidente de groupe Laurette Onkelinx se donne les moyens d'être informée en temps réel et de pouvoir peser immédiatement sur la vie politique dans l'hémicycle. Elle confirme que le duo fédéral qu'elle forme avec Elio Di Rupo est reconduit tel quel dans l'opposition. A Elio les grands discours, l'image d'homme d'Etat et le capital empathie. A Laurette la pugnacité et la combativité.

On notera au passage que si le groupe PS ne compte que 7 femmes sur 23 élus la direction du groupe sera entièrement féminine puisque Laurette Onkelinx fera équipe avec Emmanuelle Dardenne qui continuera d'assurer le secrétariat politique (soit le pilotage au jour le jour) du groupe PS, un poste qu'elle occupait déjà sous la législature précédente ce qui lui confère une certaine "habileté procédurière" et surtout des contacts utiles avec les autres groupes me confiait un observateur d'une autre formation.

En occupant ce poste la présidente de la fédération bruxelloise signifie aussi qu'elle a toujours de l'appétit pour le fédéral et qu'elle reste une candidate très sérieuse si la succession d'Elio Di Rupo devait s'ouvrir un jour.  Ce vendredi la direction du Parti Socialiste ne souhaitait pas confirmer cette désignation. Tant que le gouvernement en affaire courante est en place Laurette Onkelinx reste en effet vice-première ministre. Son élection à la tête des députés socialistes n'interviendra qu'une fois que le gouvernement Peeters est sur les rails.

24 juillet 2014

Kamikazes suédois

C'est joli la Suède. Un pays où il fait bon vivre, une démocratie respectueuse des droits de l'homme, qui s'étend du Danemark au Cap Nord, où le respect de l'environnement n'est pas un concept creux, et qui affiche une relative bonne santé économique. Tout pour plaire. Ajoutons que depuis 2006 le pays est dirigé par une coalition de centre droit (elle associe les Moderterna, l'équivalent du parti libéral, aux démocrates chrétiens et au parti du centre, sous la houlette du premier ministre Fredrik Reinfeldt) ce qui encourage la comparaison avec notre scène politique intérieure.  On se gardera d'aller trop loin dans la métaphore. Mais la Suède c'est aussi un paysage politique façonné par des décennies de domination sociale-démocrate, une remise en cause de nombreux services publics (l'Etat providence n'a plus les moyens), et désormais un gouvernement devenu minoritaire en raison de la montée en puissance de l'extrême droite. C'est aussi un pays marqué par un protestantisme tout puissant, d'où une certaine rigueur morale, un contrôle social intense (frauder l'impôt n'y est pas socialement acceptable, votre voisin vous dénonce facilement en cas de manquement aux règles, ou vous regarde de travers si vous fumez en rue) et des interdits très présents (l'alcool est toujours interdit aux moins de 20 ans et  vendu exclusivement par des magasins d'état, je ne suis pas sur qu'on puisse importer ce modèle en Wallonie et à Bruxelles).

Depuis quelques jours l'expression "coalition suédoise" s'impose donc progressivement au détriment de l'expression " coalition kamikaze". Les militants du MR présents sur les réseaux sociaux ainsi que l'équipe de communication du parti n'y sont pas pour rien : pas un article reprenant l'expression "Kamikaze" sans que cela ne suscite une réaction. Cela s'appelle du lobbying, et les libéraux, qui aiment si souvent se décrire comme mal aimés des journalistes (il faudra un jour faire le relevé des plaintes ou autre "discussions viriles" vis à vis des journalistes qu'on ne trouve pas assez favorables aux thèses du parti ) prouvent ici qu'ils ont un pouvoir d'influence beaucoup moins anecdotique qu'ils ne le prétendent sur de nombreuses rédactions. 

Suédoise ou Kamikaze, la politique est devenue une bataille qui se joue avant tout sur le terrain de la communication. De ce point de vue la période qui s'ouvre devant nous est inédite et s'annonce agitée. Si les journalistes politiques ont déjà appris depuis longtemps à slalomer entre majorité et opposition pour maintenir leur indépendance, ils vont désormais devoir trouver le bon équilibre  entre des pouvoirs régionaux et fédéraux qui s'annoncent ouvertement concurrents. Qui couvre davantage les régions, qui donne la parole à l'opposition, le point de vue adopté dans les articles est-il celui des wallons, des bruxellois, des francophones ou de la Belgique ? Les cellules communications des partis (et parfois même leur présidence, qui de toutes façons est toujours très proche de ses communicants) ont depuis longtemps l'habitude de décortiquer et juger le travail de la presse, distribuant plus ou moins publiquement bons et mauvais points (une interview par ici, une exclu par là, le silence  pour un autre) ce qui témoigne d'un mal typiquement belge : l'obsession à vouloir étiquetter chaque titre et parfois chaque journaliste. Cette incapacité maladive à pouvoir admette l'indépendance de la presse témoigne d'une forme de mépris pour les journalistes et d'un fonctionnement  de citadelle assiégée qui me semble parfois proche de la paranoïa. Notre démocratie manque de maturité sur ce point précis. Je crains que cela n'aille pas en s'améliorant. 

Depuis quelques jours il y a donc les journalistes qui emploient l'expression "kamikaze" et ceux qui optent pour la "suédoise". Les premiers seraient considérés comme hostiles à la négociation en cours, les seconds l'appelleraient de leur vœu. C'est un raccourci réducteur mais on est pas sûrs  que certains élus ne fonctionnent pas ainsi. J'avais moi-même écrit (il y a un mois déjà) que  Kamikaze n'était pas un terme neutre. Il est donc logique qu'une autre appellation voit le jour. Mais ne soyons pas dupes. Quel que soit le terme retenu, la majorité qui se met en place sera marquée par trois caractéristiques indiscutables.

1. Une coalition à droite 
Depuis 1987 le PS était de tous les gouvernements. Ce sera donc bien un gouvernement de rupture, et on peut même écrire qu'il est, sur papier, plus à droite que la coalition Martens-Gol en raison de l'absence du CDH (PSC à l'époque) et de la présence de la NVA. On a beau prétendre que l'équipe a l'intention de gouverner au centre, cette configuration historique devrait encourager des réformes franches. On a trop souvent entendu les partis flamands prétendrent que les francophones en général et le PS  en particulier les empêchaient de mener la politique souhaitée pour ne pas leur souhaiter de faire leurs preuves maintenant qu'ils ont les mains libres. Les lecteurs de ce blog qui ont le cœur à droite s'en réjouiront, voyant dans cette coalition une juste revanche sur l'épisode régional, ceux qui penchent à gauche la redouteront. 

2. Une coalition flamande
C'est une évidence. Avec 20 députés francophones seulement en sa faveur la coalition, si elle voit le jour, sera néerlandophone. On aimerait être une petite souris pour se glisser aux futures réunions du conseil et du kern : on est pas certain d'y entendre souvent la langue de Molière. Et comme les 3 partis néerlandophones sont aussi présents en Flandre ils feront tout pour être cohérents, ce qui est logique. Les premières déclarations sur l'application de la circulaire Peeters (alors qu'une décision de justice vient de la condamner) sont particulièrement éclairantes. Pour un ministre flamand,  l'intérêt flamand prime toujours, y compris sur le droit : pas besoin d'une réforme de l'Etat quand on a les commandes en main. 

3. Une coalition avec une composante séparatiste
La NVA sera donc présente à tous les niveaux de pouvoir. Ce n'est pas anormal étant donné son score électoral. Je me permets malgré tout de vous renvoyer à ce que disaient Charles Michel (à mon micro, vidéo ici : http://www.rtl.be/videobelrtl/video/489153.aspx) et Didier Reynders le 29 avril : jamais avec la NVA, ce parti dangereux auquel on ne peut même pas faire confiance sur le plan socio-économique  (Vincent De Wolf utilisera même le mot "bruxellicide"). Croire que la NVA a changé de projet c'est faire preuve d'une certaine naïveté. Résister à son ambition autonomiste  ne sera pas qu'une affaire de communication. 

20 juillet 2014

Le gouvernement Vervoort II entre en piste





Le gouvernement de Rudi Vervoort à prêté serment ce dimanche 20 juillet. Il devra attendre le vote de l'assemblée régionale pour être officiellement installé. Le ministre-président a d'ores et déjà présenté les grands axes de son action lors du discours de politique régionale, les chefs de groupe lui donneront la réplique mardi. En attendant, l'équipe prend la pose (photo Stephanie Meyer). 

Fadila Laanan et Cecile Jodogne complètent le casting Bruxellois du gouvernement Vervoort II

On attendait Rachid Madrane ce sera finalement Fadila Laanan.
Ainsi en a décidé Laurette Onkelinx, toute puissante présidente de la fédération bruxelloise du parti socialiste (au passage, ceux de mes confrères qui l'annonçaient à la ministre-présidence feraient bien de noter qu'un président de parti -ou ici de fédération- a au moins autant de pouvoir qu'un ministre, cela leur évitera des spéculations inutiles). À ce stade, Rachid Madrane, à moins qu'il ne soit repêché à la communauté française, fait figure de grand sacrifié. 
On hésitait entre Benard Clerfayt et Emmanuel De Bock, ce sera finalement Cecile Jodogne. Là c'est Olivier Maingain qui a tranché. Le choix de Jodogne donne raison aux schaerbekois (elle est l'échevine de Clerfayt et fut même bourgmestre faisant fonction lorsque celui était secrétaire d'état  aux finances au fédéral)  mais Emmanuel De Bock, le jeune qui monte,n'a pas tout perdu puisqu'il devient chef de groupe des FDF. 
Avec ces deux désignations l'équipe est désormais au complet. Dans quelques heures, ministres et secrétaires d'état bruxellois prêteront donc serment devant le parlement régional (au passage, sachez que ce sera en direct sur Télé Bruxelles).  Que retenir de l'équipe Vervoort II ? 
D'abord qu'elle se féminise fortement. Quatre hommes pour quatre femmes c'est du jamais vu dans un exécutif en Belgique. Le symbole est fort, surtout que ces dames sont plus jeunes que ces messieurs. Attention quand même : les 4 hommes ont rang de ministre, et concentrent l'essentiel des portefeuilles influents, tandis que 3 de nos 4 femmes ont rang de secrétaire d'état, ça peut paraître anecdotique puisque c'est lié au score des partis mais cela indique qu'un peu de chemin reste à parcourir pour une partité parfaite. 
L'équipe Vervoort II est globalement expérimentée. Seules Bianca Debaets et Cecile Jodogne n'ont pas d'expérience ministérielle. Tous les autres ont été ministres à l'un ou l'autre niveau de pouvoir. Cela garantit de pouvoir se mettre au travail très vite. À l'heure ou j'écris ces lignes de nombreux chefs de cabinet sont déjà connus et les équipes sont en train de se constituer. 
Enfin le gouvernement régional assume une forme d'équilibre géographique : deux Everois (Vervoort et Vanhengel aux postes clefs) et une Schaerbekoise (Jodogne) pour le nord-est, une Anderlechtoise (Laanan) pour le nord-ouest, deux Bruxellois (Smet et Debaets) pour le centre ville, un Auderghemois (Gosuin) et une Uccloise (Fremault) pour le sud. Deux remarques sur ce chapitre : pas de représentant pour les petites communes (genre Koekelberg, Saint-Josse ou Berchem) et surtout une faible représentation pour Bruxelles-ville (Smet n'y est pas très actif et le CD&V de Debaets y est dans l'opposition)  , quand on sait que les rapports ville-région sont souvent des rapports de concurrence on ne se facilite pas la tâche.  
Au niveau de la diversité des origines, malgré la présence de Fadila Laanan, l'équipe Vervoort II continue de ressembler au Bruxelles d'hier, et n'est pas représentative de la ville d'aujourd'hui (notez ainsi que le SPA a préféré Pascal Smet à Fouad Ahidar alors que celui-ci avait fait un plus gros score). Ce constat n'est pas réservé qu'au seul gouvernement régional, le monde des entreprises souffre du même mal,  on se rend compte à quel point ces évolutions prennent du temps. 

L'équipe Vervoort II

Rudy Vervoort (PS) ministre-président, en charge du tourisme et du port 
Guy Vanhengel (OpenVLD) ministre des finances et du budget 
Didier Gosuin (FDF) ministre de l'emploi, de l'économie, et de la formation professionnelle
Pascal Smet (SPA) ministre des transports 
Celine Fremault (CDH) ministre de l'environnement et de l'Energie 
Fadila Laanan (PS) secrétaire d'état à la propreté et la fonction publique (mais aussi ministre présidente de la COCOF ou elle aura la charge des crèches et de  l'enseignement)
Bianca Debaets (CD&V) secrétaire d'état à la sécurité routière, à l'égalité des chances et à la transition numérique 
Cecile Jodogne (FDF) secrétaire d'état en charge du commerce extérieur et du SIAMU (service incendie)  

18 juillet 2014

De Brigitte Grouwels à Bianca Debaets : pourquoi le CD&V doit rajeunir ses cadres


"Minder frans, Meer Brigitte". Le slogan de sa campagne électorale 2004 est resté en mémoire comme une carte de visite. Flamande elle était, flamande elle restera. Bruxelloise d'adoption, Brigitte Grouwels n'aura jamais coupé le cordon ombilical qui la relie à la Flandre. Mieux, au sein du CD&V elle incarnait une forme de loyauté (les mauvaises plumes écriraient soumission)  des flamands de Bruxelles vis à vis de l'état major de son parti. Un exemple ? Interrogez Brigitte Grouwels sur la nécessité de revoir le plan Wathelet ou d'étendre les restrictions de nuit jusqu'à 7 heures du matin, elle vous répondra qu'elle pourrait y être favorable, comme tous les bruxellois... mais ajoutera dans la même phrase qu'il faut consulter les compagnies aériennes parce qu'il ne faut pas nuire au développement de l'aéroport... Le genre de position qui la fait régulièrement passer pour plus sensible aux intérêts flamands qu'aux intérêts bruxellois. À tel point que pour beaucoup d'élus francophones Brigitte Grouwels était un peu l'œil de Moscou (ou celui de la place des Martyrs, siège du gouvernement flamand)  au sein de l'exécutif Bruxellois.

Soupçonnée d'informer les néerlandophone de ce qui se passait à Bruxelles et de permettre par exemple le dépôt de recours contre les décisions bruxelloises, une position pas facile à tenir. Même si cette image est en partie caricaturale, il est vrai que Brigitte Grouwels s'est d'abord fait un nom en défendant l'idée que Bruxelles n'était pas suffisamment bilingue. Une position idéologique qui débouchait automatiquement sur un rapport de conflit avec les francophones, même si devenue ministre Brigitte Grouwels  dût bien se résoudre à aborder d'autres combats, plus gestionnaires et moins communautaires, tout en se retrouvant régulièrement isolée au sein du gouvernement régional. 

Alors que je m'installais comme rédacteur en chef de Télé Bruxelles, Brigitte Grouwels avait tenu à me rencontrer il y a deux ans. Un déjeuner convivial, entièrement en Français, à son cabinet, la preuve que convaincre la presse et le public francophone ne lui était pas si indifférent (peu de bruxellois néerlandophones ont d'ailleurs eu cette démarche). Lors de cette rencontre je lui avait demandé si cette image de "flamande de service" ne lui pesait pas trop. Elle fit d'abord mine de ne pas comprendre la question. J'insistais, lui indiquant qu' il était très facile de la diaboliser et que cela la pénalisait dans des débats tels que l'avenue du port ou la gestion de la Stib. "C'est vraiment comme cela que vous me voyez ? " m'avait-elle repondu. On sentait la déception. Puis, philosophe, elle avait défendu sa position, expliquant qu' elle tenait au lien entre la Flandre et Bruxelles mais que c'était selon elle une forme de garantie pour les Bruxellois et que les francophones devaient comprendre qu'elle les aidait bien plus que la NVA , qui était son véritable ennemi et un véritable danger pour Bruxelles. Je garde de ce déjeuner le souvenir d'une flamande de petite taille, coquette, aux bijoux et à la mise bourgeoise impeccables, s'exprimant lentement et cherchant le mot juste mais respectueuse de ses interlocuteurs. 

À 61 ans Brigitte Grouwels passe donc le relais et retrouve un poste de sénateur de communauté (elle pourra y reprendre son combat pour l'orthodoxie linguistique). Les francophones doivent-ils s'en réjouir ? Pas sûr. Bianca Debaets, qui va reprendre le flambeau, ne leur fera sans doute pas plus de cadeaux. Rappelons nous que la future secrétaire d'Etat CD&V fut celle qui lança la polémique sur le sapin de Noël version cubiste, il y a de cela deux plaisirs d'hiver,  dénonçant un "manquement à la tradition." On a connu des prises de postions plus fines et plus progressistes. 

La vérité est que le CD&V doit faire un saut de génération. Avec seulement 2 députés régionaux  et 11% des suffrages dans l'électorat flamand le parti social chrétien est en net recul à Bruxelles , loin derrière l'open VLD, mais aussi distancé par la NVA, le SPA et Groen. Le soir même de l'élection les flamands de Bruxelles avaient compris que les jours de Brigitte Grouwels étaient comptés ( en apparté Guy Vanhengel, formateur flamand, s'en inquiétait ouvertement : des compétences pour le CD&V d'accord, mais celle qui en héritera sera-t-elle assez forte pour les assumer ? ). On est loin du temps de Jos Chabert ou le parti dominait le côté néerlandophone de la capitale. Avec Brigitte Grouwels c'est aussi la génération de Walter Vandenboscche et Steven Vanackere qui doit faire un pas de côté pour chercher un nouveau souffle susceptible de faire de l'ombre à Pascal Smet ou Bruno De Lille, côté Dansaert, tout en restant très flamand pour ne pas laisser trop d'espace à la NVA. 

La vérité encore est que cette relève est incarnée par Benjamin Dalle, tête de liste à la chambre, et non par Bianca Debaets. Mais la  tradition veut que les partis néerlandophones soient représentés par au moins une femme au sein du gouvernement régional. Le VLD et le SPA ayant désigné des hommes, c'est donc au plus petit parti de se dévouer (oui je sais, les féministes vont hurler, avec  raison, c'est bien de ce terme qu'il s'agit), et c'est le CD&V. Bianca Debaets doit donc à une sévère défaite d'arriver aux affaires. Avec ou sans sapin, ce n'est pas un cadeau de Noël. 

16 juillet 2014

Accord de Gouvernement : Bruxelles va "égaliser" les allocations familiales

En région Bruxelloise quand on parle d'un accord de gouvernement, l'expression est réductrice. En réalité ce sont 4 textes différents qui ont été négociés ces dernières semaines : un accord de gouvernement régional, qui est la pièce centrale et dont  tout le monde vous parle depuis 3 jours, un accord pour les matières communautaires francophones ( dans le jargon politique bruxellois c'est la COCOF, commission communautaire française -je suggère modestement aux politiques de lui trouver un nom plus simple et sexy - elle gère les infrastructures et politiques sociales ou culturelles propres aux francophones ), son équivalent flamand la VGC, et la commission communautaire commune, qui rassemble COCOF et VGC pour des politiques mises en commun (c'est la COCOM - je reformule ici aussi une suggestion de changement d'appellation et même si possible de fusion avec la région, ce serait plus simple, lisible et enthousiasmant pour le citoyen si il pouvait se retrouver dans cette jungle institutionnelle). Aux populistes de tous poils qui passeraient par hasard sur ce blog je signale que les membres de ces gouvernements sont les mêmes que ceux qui siègent au gouvernement bruxellois, et idem pour les parlementaires qui les contrôlent, et qu'il n'y a pas de double traitement, ne criez donc pas au gaspillage.

Avec la 6ieme réforme de l'Etat cette petite COCOM va devenir un acteur politique majeur de la capitale. La réforme prévoit en effet de transférer à la COCOM certaines compétences héritées du fédéral, un système qui permettra de maintenir la même politique (ici on parle surtout de politique sociale) pour tous les bruxellois, qu'ils soient francophones ou néerlandophones, tout en laissant ces matières dans le giron des communautés, ce qui est une exigence flamande. Techniquement cela accroît le poid flamand dans la prise de décision, la région bruxelloise statuant à la majorité simple alors que les décisions de la COCOM doivent être prises avec une double majorité. 

Donc, à côté de l'accord de gouvernement bruxellois, l'accord de la COCOM n'est pas tout à fait une anecdote. Sans entrer dans trop de détails, sachez que l'accord de gouvernement de la COCOM prévoit par exemple l'instauration d'un Plan de  Santé Bruxellois. On y sent la patte de Laurette Onkelinx qui glisse à Bruxelles quelques éléments de sa politique federale en la matière. Le plan encouragera par exemple les hôpitaux privés  et publics à développer des synergies avec la mise sur pied d'une centrale d'achat et même une pharmacie commune par exemple. 

La COCOM est également compétente pour les politiques de prévention, ou  l'encadrement des maisons de retraites. L'accord préconise aussi de rapprocher (mais pas de fusionner) les 19 CPAS de la capitale avec des outils informatique communs. 

Mais le point sans doute le plus attendu concerne indiscutablement les allocations familiales. Cette compétence ayant été transférée à la COCOM, cela deviendra un outil de important des politiques régionales. Les négociateurs bruxellois ont été prudents mais indiquent quand même clairement la direction à suivre. Prudents car le texte rappelle que les familles doivent bénéficier d'un "stand still" (en bon français cela signifie qu'on maintient les droits actuels et que pour les enfants déjà nés rien ne change). Prudents encore car l'office national peut gérer les allocations jusqu'en 2018 et qu'il n'est pas utile de se précipiter. Pour la suite l'accord prévoit la création d'un nouvel OIP (organisme d'intérêt public, administration subsidiée, le bras armé d'un gouvernement dans un domaine précis) qui sera dirigé par deux administrateurs généraux ( un francophone et un néerlandophone probablement même si ce n'est pas écrit dans la note que j'ai pu parcourir). Prudence toujours car l'accord prévoit de ne pas faire de réformes sans concertation préalable, que ce soit avec les autres régions ou des représentants des familles et autres acteurs concernés. Prudence enfin car le texte insiste sur la nécessité de garder une politique financable : pas de dérapage budgétaire sur les allocations. 

Cela n'empêche pas les négociateurs bruxellois d'indiquer un but à atteindre. Après 2018 la région bruxelloise songe à "égaliser les allocations" entre enfants. En clair cela signifie que les allocations seront indentiques d'un enfant à l'autre. Aujourd'hui ce n'est pas le cas : l'allocation pour le premier enfant est de 90 euros, on grimpe à 167 pour le second, et on approche les 250 euros à partir du 3ieme. A l'avenir, à Bruxelles, l'allocation sera la même pour tous les enfants, quel que soit leur rang de naissance. L'objectif est budgétaire  bien sûr, cela permettra de contrôler, voir de réduire les dépenses. Il est aussi politique : la réalité démographique est telle qu'il n'est pas utile d'encourager les naissances en Région Bruxelloise. Les familles nombreuses seront donc moins aidées dans le futur (et on précise bien que cela ne concerne que les enfants de demain, pas ceux qui sont nés aujourd'hui).  Cela implique qu'à terme, Bruxelles , la Flandre et la Wallonie auront des politiques différenciées car les réalités démographiques  ne sont pas les mêmes d'une région à l'autre. 

On peut souligner une forme de courage pour une mesure qui risque d'être impopulaire, même si l'accord prévoit que cette réforme devra s'effectuer " en garantissant les correctifs sociaux nécessaires" ce qui signifie que des familles en grande précarité pourraient bénéficier d'allocations majorées ( sans être autour de la table on imagine que le PS a du réclamer cet ajout pour donner son accord final au projet).  On n'est pas encore au bout du processus mais avec cette réforme les négociateurs bruxellois nous donnent donc un exemple de ce que peut permettre la régionalisation de certaines politiques, des le moment ou l'on possède une bonne connaissance de la réalité statistique et une vision à moyen terme. La preuve que les discussions des derniers jours peuvent déboucher sur du concret. C'est le côté réjouissant de la politique.