14 juin 2007

La gueule et l'humour


« Vous avez peut être remarqué que je n’ai pas le même physique qu’Armand ». Quand je pense à Jacques Simonet cette phrase me revient instantanément en mémoire. Je ne sais plus trop sur quoi portait l’interview (la constitution du gouvernement je crois) mais cela remonte à 1999 et nous etions à l'éentrée du parlement bruxellois. Cela m’a marqué : un élu qui manie l’ironie et retourne l’arme contre lui même, se moquant de sa propre image. Pas facile pour un homme, surtout un homme politique. Jacques Simonet avait donc une gueule, une silhouette, et une démarche hors du commun. Pour le MR c’était le parfait soldat : prêt à monter à front, acceptant de s’effacer au profit d’autrui jusqu’à payer lui même l’addition des autres.


Une carrière exemplaire (conseiller provincial, député régional puis fédéral, ministre-président bruxellois, bourgmestre) et le statut convoité de premier libéral bruxellois. Le « grand jacques » était une bête politique. Capable de tenir tête dans un débat à Philippe Moureaux et incarnant Bruxelles presque autant que Charles Picqué. Une machine électorale redoutable pour ses adversaires. Un battant. Il n’ignorait rien de la violence du combat politique qu’il assumait « si on veut faire autre chose, il y a des stages de plasticine et de danse classique, moi je fais de la politique ». Et pourtant, même en fouillant bien dans ma mémoire je n’ai pas le souvenir de l’avoir entendu prononcer le mot de trop. Je connais beaucoup d’hommes et de femmes politiques qui utilisent l’humour pour y dissimuler leur méchanceté. Pas lui.


Nos entretiens débutait souvent par un tonitruant « Monsieur Grosfilley je ne vous dirai rien. Vous pouvez essayer, rien », en insitant très fort sur le "rien" et en me tournant le dos. Il fallait composer. Tourner l’interview et une fois la caméra éteinte embrayer sur autre chose. Il attendait rigolard les questions pour voir comment j’allais m’y prendre…et finalement lui faire lâcher le morceau. Pas dupe, ce ping pong verbal était un jeu de rôle qu’il nous imposait à tous deux et auquel nous prenions tous les deux plaisir.


Ce matin à 10H30 ma boîte mail recevait encore un communiqué envoyé par son attachée de presse. Il aura travaillé jusqu’au bout. Jacques Simonet m’a parfois ému et souvent fait rire. Je peux vous assurer que ce n’est pas à la portée du premier élu venu.

3 commentaires:

Pascal a dit…

Fabrice, si je me souviens bien, la phrase exacte était "Comme vous l'avez remarqué, je ne suis pas le Bel Armand", surnom donné à Armand De Decker, que tout le monde annonçait comme ministre-Président régional bruxellois en 1999. Et Jacques Simonet la prononça lorsqu'il accéda à cette fonction, à la surprise générale, la sienne comprise.
Ce qui n'enlève rien au fond de ton analyse du personnage et à la qualité de ton portrait.
Juste un détail. Des mots de trop, il en eut bien quelques-uns, au tout début de sa carrière, comme jeune et fougueux député bruxellois, fin des années 80, début des années 90, quand il se positionna un peu sur le terrain sécuritaire très droitier d'un Roger Nols alors déjà sur le déclin. Mais après quelques discussions franches avec trois ou quatre jeunes journalistes qui le lui avaient reproché, dont j'étais, et, surtout je crois, après une expérience échevinale en prise avec les quartiers défavorisés d'Anderlecht, il évolua rapidement vers une sorte de profil d'homme d'état avant l'âge qui était devenu le sien. Nous en avons encore ri ensemble il y a quelques semaines. Comme de cette mémorable nuit de 1993, où il occupa la tribune du Parlement bruxellois des heures durant, alors dans l'opposition, pour faire barrage à l'ordonnance régionale sur l'urbanisme, avec son éloquence et son humour inégalables.
Quant au parfait soldat, c'est peu dire qu'il le fut, dans un parti où certains ont à plusieurs reprises eu fort peu d'égards pour ses qualités et sa loyauté.
Et je partage ta conclusion: Jacques Simonet restera quoi qu'il arrive une de ces rencontres rares et précieuses qui marquent une carrière.
Les réactions plus qu'émues de ce jeudi de quelques anciens collègues, des plus jeunes aux plus aguerris, en disaient long sur le fait qu'il aura marqué plusieurs générations de journalistes.

Fabrice Grosfilley a dit…

Jacques Simonet aura donc utilisé (à peu près) la même formule deux fois (mon souvenir est très précis : il s'agissait bien d'un interview sur le trottoir du parlement bruxellois. Que Jacques Simonet ait été très (trop) proche du nolsisme ne m'a pas échappé, Pascal... mais c'est une époque où je ne sévissais pas encore... je n'ai donc connu que ses meilleurs côtés.

Anonyme a dit…

Comme dit dans le billet, Jacques Simonet était un pur politique. Il a souvent su surfer sur la vague (sécuritaire et à droite quand c'était à la mode, libéral social lors de la montée en puissance de Louis Michel).
Jacques Simonet n'a été qu'épisodiquement ministre, pas assez longtemps pour peser en tous les cas.
En revanche, il semble (mais je ne suis pas Anderlechtois) qu'il ait eut une gestion correcte de sa commune.
C'est finalement sur ce bilan là qu'on peut le juger politiquement...